La Pensée Philosophique Dissertations

SUJET : L’autorité de la science.

 

Si l’on admet que la science constitue une détermination majeure de la culture humaine (même si le vocable de science a pris un sens précis depuis l’Instauratio Magna et le Novum Organum de Bacon), au même titre que l’art, la religion, la littérature, alors, à la simple considération de son histoire, de son développement dans le temps (découvertes et révolutions scientifiques, obstacles, régressions, stagnations, dérivations de toutes sortes) on est en droit de se demander si la notion de crise n’est pas intimement liée à celle de science. On peut entendre le vocable de crise en plusieurs sens :

1°/.Comme recherche de critères, de modèles, de paradigmes nouveaux.

2°/.Comme obstacle et problème épistémologiques.

3°/.Comme hésitation au seuil d’une alternative ou d’un dilemme.

4°/.Comme souci d’examen, de critique et de renouvellement des structures, méthodes ou fondements. Ou encore :

5°/.Comme détermination d’une croissance ou d’une dégradation.

 

Cependant, que peut bien valoir, et vouloir dire, cette sentence, ce constat apparemment pessimiste et sans appel que déclare Husserl (qui au début de son activité intellectuelle s’était précisément placé sous l’autorité de la mère et de la reine des sciences, la Mathématique) dans la Krisis (La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale : « Dans la détresse de notre vie, la science n’a rien à nous dire » ? De même que peut valoir, et que peut vouloir dire, cette autre assertion (ou apophtegme), cette fois de Heidegger : « La science ne pense pas»? Notons toutefois que cet auteur s’est défendu et justifié de cette position dans Acheminement vers la parole, pour prévenir et diminuer le malentendu et l’ambiguïté latente de cette expression, tout comme Sartre, dans un tout autre registre, s’était expliqué, dans La cérémonie des Adieux, des contresens possibles sur son aphorisme « L’enfer c’est les autres ».

On aura compris : la science, non seulement pose en les construisant et en les constituant dans l’élément double de l’expérimentation et de la théorie, des problèmes, et les résout toujours en accompagnant ses solutions d’un déplacement résiduel et irréductible de la question vers un nouveau problème. Mais bien plus, elle pose réellement problème aux penseurs (de la communauté desquels les savants font eux-mêmes nécessairement partie quand ils s’interrogent sur l’épistémologie de leur discipline). Davantage, la science pose problème aussi au public cultivé et à la société tout entière, ne serait-ce que par ses relations à la technique, à la technocratie, mais aussi dans son lien à l’économie et aux investigations propres aux sciences humaines (ou sciences de la réalité humaine). En effet, que l’on prenne la science dans son émergence historique ou dans la division de son activité (les sciences), on constate qu’elle ne peut pas rester figée dans une sorte de révélation transcendante à jamais close et fixée sur elle-même. Cet état est au contraire le cas pour tous les livres religieux, dits sacrés, dont l’autorité ne fait jamais problème, car elle reste immuablement attestée dans le fait de la croyance et dans la croyance au fait de son existence, comme la signature authentique d’un créateur d’art sur son oeuvre en signe l’originalité indépassable. Ainsi l’autorité de la science fait problème car elle apparaît discutable précisément à travers la notion de crise. C’est donc une occasion privilégiée de penser et de découvrir les multiples dimensions critiques de la science (qui la déstabilisent ou qui la consolident) à travers le jeu des différents sens du vocable d’autorité.

On peut entendre d’abord (au sens 1) l’autorité comme un critère de validation, de valeur et de jugement de vérité : tel savant, tel ouvrage fait autorité dans le sens où il peut servir à juger de la vérité, ce qui pose la question de la norme du vrai. On demande alors à une telle autorité d’avoir fait, ou de faire, ses preuves, ou de permettre la preuve.

On peut ensuite entendre (au sens 2) l’autorité comme instance capable de commander, d’exercer une action efficace, par application et division des procédures et protocoles. Mais de même que pour le premier sens se posait la question de l’auto-­fondation ou de la légitimation, se pose ici dans ce second sens le problème de la limite au-delà de laquelle cette autorité (censée assurer une protection, une utilité ou une réussite) se dégrade en autoritarisme dogmatique, abusif et obscurantiste, qui ne laisse plus aucune latitude ni liberté à ce qui se place sous son autorité.

Enfin on peut entendre (au sens 3) le vocable d’autorité comme ce qui constitue une source vivante et créatrice de sens et de valeur. L’autorité est donc non seulement ce qui décide de la validité (sens 1), mais aussi ce qui commande, exerce une emprise et une application sur un objet factuel (sens 2), et enfin (sens 3) ce qui commence, inaugure, initie (et donc crée, invente, innove) un sens et des valeurs nouvelles du monde humain. Il n’y a en effet, jusqu’à plus ample informé, de science que par et pour les humains, dans le rapport à soi, à autrui, au réel. Certes on ne doit pas confondre la science avec la connaissance en général ou les sciences, dans leur factualité particulière, historique et technique. Mais il sera d’un grand intérêt et d’une grande curiosité scientifique (même si elle n’est pas ici mathématisable et formalisable avec rigueur, précision, exactitude) d’observer les effets opératoires de ces trois sens fondamentaux d’autorité sur trois aspects principaux de la réalité de la science.

l°/. La science comme attitude de connaissance rationnelle, objective, du réel, comme volonté de vérité.

2°/. La science comme système complexe des emprises et des applications sur le monde de la nature et de la vie, mais aussi dans un cas limite, celui de la légitimité de l’importation de ses méthodes dans le monde humain (réalité sociale).

3°/. La science, cette fois non plus dans la division concrète de son activité et dans ses multiples applications, mais en tant qu’elle peut apparaître dans la conscience (ou l’imaginaire) humains comme le vecteur et le moteur du progrès humain général à travers les siècles.

De l’étude de ces variations concomitantes entre les trois sens de l’autorité et les trois aspects de la science, et à travers l’examen des seuils critiques et les déviations toujours possibles au niveau de la cohérence, de l’utilité, et de l’idéologie scientiste, on pourra espérer dégager une suite d’enjeux et de recours, à partir de la situation actuelle de la science, susceptibles de déterminer rationnellement son devenir, et modestement, sa véritable, originale et authentique autorité.

 

 

 

 

Si l’on veut procéder avec méthode, il semble nécessaire de commencer par penser la science comme attitude de connaissance susceptible de fournir un certain savoir. Certes une telle attitude ne reste pas entièrement indéterminée : elle est mue par une volonté de vérité, qui n’est possible que par la croyance en la réalité et l’objectivité d’une vérité. Et elle cherche à expliquer les phénomènes de la nature (inerte ou organique). Certes c’est par l’étonnement, l’émerveillement et l’admiration consubstantiels à l’esprit humain qu’a pu débuter l’attitude cognitive sans pour autant coïncider avec une épistémè rigoureuse Dans l’époque pré-scientifique (càd en somme avant Bacon, à qui l’on doit l’invention du sens moderne de science au sens d’une logique de l’expérimentation), la volonté de vérité consistait surtout à produire un récit qui devait être jugé conforme à l’expérience commune. Un tel récit de « vérité » se voyait alors investi d’une autorité (sens l) càd d’une capacité à décider du vrai, à juger de la vérité, non pas hélas grâce à une référence à la cohérence interne de l’objet, mais plutôt par révérence à une tradition immémoriale dont on ne cherchait pas (car cette recherche était d’emblée exclue par le recours à l’argument d’autorité) à récuser les fondements. La vérité dans ces conditions est considérée comme une réalité transcendante externe et les critères de validité qui précisément font « autorité » (au sens 1 dévoyé) reposent sur une révélation, une tradition , une habitude commune non questionnée : le modèle de la révélation et de la vérité religieuse prédomine alors Galilée lui-même, dont l’autorité de ses résultats scientifiques n’a pu être fondée que sur la validation et la confirmation par les mathématiques d’une représentation de l’expérience, aura à faire la douloureuse épreuve de l’argument d’autorité de la contrainte inquisitoriale. N’aurait-il pas murmuré, agenouillé devant le Tribunal Inquisitorial, « e puero si mueve », (et pourtant elle tourne), contraint et forcé de rétracter l’autorité même de la déduction et de la mathématique ? En effet, à cette époque, l’activité mathématique et expérimentale n’était pas encore parvenue à être conçue dans les esprits comme développement autonome, intimement scellé dans sa propre cohérence interne, et totalement affranchi d’une révélation transcendante quelconque. Et pourtant la seule autorité (sens 1), comme critère de validation objective, est la raison, parce qu’elle seule peut parvenir à la représentation d’une idée adéquate. Les mathématiques et la logique ne doivent rien à une quelconque référence extérieure. « Ne jamais rien admettre sans examen » reste précisément la seule règle qui constitue l’autorité, parce que seule la pensée rationnelle peut former des idées adéquates qui s’attestent dans leur vérité. La véritable attitude scientifique, qui cherche à connaître par les causes (nécessaires et générales) s’appuiera alors dans ses méthodes et constructions de modèles, sur les mathématiques. Si les nombres gouvernent le monde et s’ils sont la seule création absolue (tout le reste s’en déduisant), c’est précisément par la vertu d’une grande autonomie, d’une faculté auto-référentielle et auto-normative.

Pourtant cette autorité apparente des mathématiques s’est vue contester et remettre en cause en suspectant son apparente autonomie d’être en réalité produite par l’esprit humain, lui-même astreint à une logique portant avec elle son incomplétude et sa contradiction. Par conséquent même les mathématiques ne sauraient prétendre à une autorité absolue dans la mesure où l’esprit humain peut remettre en question leurs fondements logiques. La crise des fondements des mathématiques, se déployant entre les constructivistes et les intuitionnistes, a ébranlé d’une certaine manière la science dans son autorité fondamentale en montrant d’une part l’impossibilité d’une axiomatisation totale (ou formalisation) des mathématiques, et d’autre part l’incomplétude de tout système formel, qui ne peut donc pas complètement s’auto-justifier et s’investir entièrement d’une autorité rationnelle immanente.

Certes la science, dans son attitude cognitive et sa pratique quotidienne, bénéficie d’une structure relativement stable, dans la constitution de l’expérience et la systématisation des inférences. Mais elle ne peut plus se réclamer d’une autorité, au sens d’une auto-fondation, en matière de rationalité pure, mathématique et logique. Cette volonté de vérité, fondée et motivée sur une double représentation problématique d’un idéal autonome de vérité et d’une méthode formelle d’investigation, a pu aussi prêter le flanc à une autre critique : celle de Nietzsche, qui s’est demandé si toute cette autorité fondée sur la cohérence interne n’était pas une simplification abusive(cf. le Livre du philosophe, in Vérité et mensonge au sens extra-moral: « simplex sigillum falsi », versus “simplex sigillum veri” le simple est l’indice du faux, plutôt que du vrai). Cet auteur s’est aussi demandé si la rationalité, plutôt qu’un principe universellement répandu ne serait pas un malheureux hasard éphémère perdu dans le chaos de la volonté de puissance.

 

 

Ainsi on a pu examiner cette première hypothèse d’une demande d’autorité au sens d’une croyance en une vérité auto-fondatrice par cohérence interne, et montrer que cette possibilité, qui fonctionne certes dans le réel, ne peut pas être attestée universellement, car elle n’est pas elle-même fondée même si elle permet des résultats attestés. Donc la science comme structure mathématique ne peut pas revendiquer une autorité absolue comme source objective et rationnelle du vrai. Elle ne trouve une certaine autorité qu’à l’intérieur d’un domaine où elle s’exerce légitimement : les mathématiques dans leur usage courant. Ainsi on ne peut pas se réconforter à l’idée que la science mathématique constitue l’autorité (source de validation) définitive et absolue de tous ceux qui demandent, d’ailleurs légitimement, à la science, une certitude.

Mais si au niveau théorique l’autorité de la science doit être limitée prudemment et modestement, bien qu’elle ait des effets réels et utiles incontestables, c’est peut-être qu’on doit demander à la science autre chose qu’une pure connaissance théorique : plutôt une emprise sur la nature et la vie, une efficacité et un résultat qui notamment se déploient à travers la division du travail scientifique et les applications techniques indéfiniment diversifiées. Celles-ci, pour la plus grande satisfaction mais aussi la plus grande inquiétude du monde humain, facilitent la vie, libèrent le travail humain et se déploient à la surface (mais aussi en dessous et au dessus) de la Terre des Hommes.

Il en effet inévitable, quand on parle d’autorité d’envisager, après l’idée d’auto-fondation rationnelle (sens l), celle de commandement, d’emprise, et de pouvoir de déploiement opérationnel (sens 2). La science, après son émergence définitive à partir de Bacon, du sein du magique et du religieux, ne cesse de se déployer, de se constituer, à travers des crises et des contradictions, en un système qui ne s’achève pas en un état définitif : on parle ainsi d’Autorité palestinienne pour signifier l’effort, historiquement problématique, voire aporétique, de constitution d’un pouvoir souverain et d’un Etat. Mais au contraire, la science se déploie par divisions, démultiplications et ramifications arborescentes de sa propre activité. Et il est permis de dire que c’est précisément la science qui commande ce déploiement, cette autonomisation des différentes sciences ou disciplines scientifiques. On pourrait certes dans une attitude critique soupçonner qu’il n’y a pas la science, mais seulement des activités scientifiques d’explorations, de représentations et d’emprises multiples sur le réel. Mais cette objection reste abstraite : certes on peut toujours dénoncer l’idéologie scientiste qui déploie sa volonté dogmatique de puissance en résorbant toute activité, toute valeur et tout sens sous le terme de science et rejetant le reste dans le néant. Mais ce qui constitue le point commun de toutes les sciences, exactes ou dites humaines, c’est un même souci, une même curiosité, une même volonté d’expliquer et de parvenir à produire des effets utiles.

Ainsi la science, comme structuration rationnelle du monde humain, dans son rapport à la nature et à la vie, permet une emprise technique et efficace (effective). Elle se voit investie légitimement d’une autorité comme pouvoir de protection, d’aménagement et d’habitabilité de la Terre. On aurait donc tendance à se placer sous l’autorité (sens 2) protectrice et providentielle de la science qui par ses multiples disciplines, et sollicitée constamment par le besoin d’une amélioration de la technique, apparaît comme susceptible de nous assurer une certaine stabilité et un certain soulagement dans nos rapports à la nature (production, intelligence artificielle) et à la vie (biologie, médecine).

Cet enthousiasme pour la science, cet engouement scientiste a pris son essor au dix-neuvième siècle, par exemple chez Auguste Comte. Jeune polytechnicien, il proposait de conduire la politique comme une rigoureuse suite de démonstrations mathématiques et suivait le nouvel idéal saint-simonien: « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». Ainsi poussé par la Révolution Industrielle et Technique, en vue de sortir de siècles d’obscurantisme, on investit la science d’une autorité de commandement d’un déploiement dans toutes les différentes sciences, de la rationalité instrumentale : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie. Cette orientation de l’esprit est destinée alors à assurer plus de lumière, de sécurité, mais aussi plus de bonheur (au sens d’accomplissement individuel participant au progrès général) aux hommes. Ainsi se constitue le scientisme comme attitude psychologique de foi inconditionnelle dans la capacité de la science (comme système fondé sur les mathématiques) à commander tout le développement humain, y compris l’aboutissement de son bonheur.

Cette seconde perspective porte en elle sa propre crise, car l’autorité des arguments mathématiques prétendant régir la complexité de la vie humaine se change en argument d’autorité qui autorise illégitimement des dérives vers le sectarisme, le fanatisme, l’usurpation et l’imposture du nom de science pour désigner des attitudes et des intérêts irrationnels. La réalité humaine est cependant beaucoup plus complexe que la représentation que s’en donne le scientisme. Les sciences humaines (ou science de l’esprit, de la réalité humaine), dans leur développement légitime, cherchent à mesurer rigoureusement les structures, les conduites, les comportements, les actions des humains (de l’ethnologie à la science cognitive, en passant par la sociologie et l’économie) afin d’en dégager des lois rigoureuses permettant une certaine prédictibilité tout en laissant l’essentiel de sa liberté à l’être humain. Cependant on réalise à quel point il est nécessaire de faire adapter à la science un autre paradigme (un autre horizon normé d’exploration rationnelle) que celui de cette autorité autoritaire et autoritariste qui consiste dans une volonté de planification intégrale qui laisse précisément prise aux débordements et aux excès imputables par excellence à la course (effrénée et irrationnelle) aux profits : armements, pollutions, paupérisation par spéculation financière abusive, arraisonnement aveugle de la Planète et exploitation corrélative des groupes humains.

Mais de ces abus et de ces malheurs la science au sens strict n’est pas responsable, pas plus que ne lui est imputable la division surdéterminée des disciplines scientifiques et des champs du savoir. Certes on peut penser que lors des révolutions scientifiques profondes (par exemple l’invention de la mécanique quantique pour rendre compte de nouvelles perspectives en micro-physique, ou bien l’exploration de nouveaux éléments fondamentaux du vivant), l’esprit se sente désemparé de passer une fois de plus d’un monde clos à un univers infini, et rabatte ainsi sa volonté de puissance sur des effets matériels apparemment plus rassurants, bénéfiques et contrôlables. Mais cette poussée idéologique d’arraisonnement du monde et de technique planétaire par laquelle au fond la production détermine la technique qui commande à son tour impérieusement l’activité scientifique, ne constitue précisément pas un commandement authentique. Certes il est tout à fait légitime de passer par les sciences cognitives, les neuro-sciences, les mécanismes de l’intelligence artificielle, afin d’une part de mieux comprendre le corps et le parallélisme psycho-physique chez l’humain. Mais d’autre part il est nécessaire aussi de rappeler comme par la production d’un symptôme spéculaire (on pense l’homme comme structure à l’image du mécanisme du monde technique) qu’on peut utiliser aussi toutes les techniques formelles opératoires et calculatoires pour un fin désintéressée.

Mais comment dans ces conditions reste-t-il cependant possible de maintenir la crédibilité de la science dans son aptitude à commander, ordonner répartir, contrôler la série nécessaire des investigations rationnelles humaines de la nature et de la vie ? Car n’en déplaise à l’anarchisme épistémologique de Feyerabend la science constitue l’essence de l’esprit humain sous une série de figures très diversifiées et hiérarchisées. Sans nul doute néanmoins on constate avec plaisir et bonheur un effort constant d’interdisciplinarité pour lutter contre le cloisonnement et l’éparpillement des différentes disciplines, de la part de chercheurs et de savants qui collaborent désormais, la mondialisation aidant, en synergie, en particulier grâce aux techniques de communication planétaire. Sans compter par ailleurs un effort de concertation au niveau mondial (comités d’éthique, sommets du développement durable) qui rend un peu moins probables les disproportions et les dérèglements de la puissance technique, ce souci de relation et d’information multiples dans la science (cette interdisciplinarité et cet échange des savoirs dont Serres fut un des promoteurs après Foucault) permet de conférer un regain d’autorité (au sens 2) à cet aspect de la science. On se trouve alors en effet loin des critiques sarcastiques d’un Nietzsche qui dans son Zarathoustra stigmatise le savant spécialiste uniquement de la partie gauche du cerveau de la sangsue.

 

Cependant cette autorité (sens2), si elle existe, est nécessairement toujours remise en cause par la crise (de croissance ou de maladie) qui affecte continuellement cet aspect de la science qui consiste à maîtriser et exploiter le réel (sens2) et non plus seulement à le connaître de manière désintéressée (sens 1). En effet l’autorité comme commandement (sens2) ne s’exerce pas de la même manière sur les choses et les hommes, qui sont doués de volonté, de liberté, d’imprévisibilité, et qui demeurent d’ailleurs source de sens de l’autorité qu’ils confèrent à des structures, et en même temps que sujets de la science. A un congrès pour la paix et contre l’utilisation de l’arme nucléaire, Einstein se vit critiqué par un politique, dans ses revendications pacifiques : « Il s’imagine qu’il connaît les hommes parce qu’il connaît les mathématiques !». C’est pourquoi il nous faut maintenant à l’aide d’un troisième sens fondamental du vocable d’autorité (comme ce qui est source, commencement, origine créatrice de sens et de valeur) examiner un troisième aspect de la science qui est sa place dans la représentation humaine (ou dans l’imaginaire humain, l’esprit collectif) comme moteur d’un progrès historique : à savoir la science comme destin et devenir de l’humanité. On peut remarquer d’abord que la notion authentique d’autorité, quel que soit l’un des trois sens qu’on peut lui conférer, ne peut pas se fonder elle-même comme acte d’auto-­fondation et d’auto-justification : la notion d’autorité, pour être attestée dans sa vérité, comporte nécessairement une dimension critique active, et doit passer par l’épreuve de la raison examinatrice. Cette idée fait-elle autorité (sens l), est-elle adéquate, complète, norme d’elle-même? Pour l’attester il faut en passer par une critique rationnelle. Cette activité fait-elle autorité (sens 2), permet-elle de commander et de contrôler efficacement un déploiement des forces utiles? Pour le confirmer, seul l’examen de la raison s’avère requis, parce que la réalité est trop complexe, les obstacles trop nombreux pour que ne surgisse pas inévitablement la menace d’un démenti qui signera l’échec, l’annulation de l’autorité : le vrai, comme dans la théorie de la connaissance objective de Popper, est placé sur un chemin parsemé de conjectures et de réfutations. On ne peut donc que s’approcher toujours davantage de la vérité (idée de la vériproximité) mais jamais on ne peut se targuer d’un simulacre de la vérité pour fonder l’autorité d’une théorie, d’un système (fausseté de la vérisimilitude).

De même enfin cette représentation globale de la science dans l’imaginaire collectif comme constituant l’essence même du rapport de l’homme à son développement historique fait-elle autorité (sens 3), càd permet-elle de la penser comme source originelle (non dérivée, malgré son apparente émergence historique) créatrice du sens ultime de l’humain ? Sans compter que la conséquence de cette croyance dans l’imaginaire serait que la science peut tout, alors que précisément au contraire c’est l’esprit humain qui peut conférer tout sens à la science (car « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous met en garde Rabelais). On peut donc se demander si la science peut constituer le sens même du progrès humain : de telle sorte que son autorité (sens 3) comme création et source de sens, au sens où la science créerait l’homme, le forgerait et le façonnerait comme cet individu dont parle Pascal (Préface au traité sur le vide), qui est fait de tous les hommes, qui apprend toujours et ne meurt jamais. Certes c’est précisément cette dualité d’approche, dans l’imaginaire populaire, de la science à la fois comme ce qui nous sauve (et doit être adoré) et ce qui nous perd (et doit être anéanti) qui favorise l’idée que la science serait virtuellement source du sens de l’humanité, véritable créateur de l’humanité. Sans aucun doute la science apparaît-elle comme un archè (ou une arche), un principe de commencement et de commandement dans l’esprit humain de son action sur le réel (Nietzsche parle d’instinct de la science), malgré et par-delà la contingence de ses figures historiques. En résolvant des problèmes, elle en déplace l’essentiel, laissant retomber la partie résolutive sous la forme d’une emprise technique et d’une invitation à aller toujours plus loin. Rousseau montre en effet dans le premier Discours (si le progrès des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs) que les sciences progressent en résolvant les maux qu’elles engendrent dans leur progrès même. Dans un tout autre registre la mécanique quantique montre qu’un modèle explicatif amène toujours de nouvelles perturbations dans les dispositifs empiriques qui nécessitent à leur tour pour être compris le recours à de nouveaux modèles. De la même façon Bergson interprétait l’Evolution Créatrice comme un élan de l’esprit qui se précède toujours lui-même par-delà ses retombées matérielles.

 

 

 

Finalement à quelles conditions ces trois aspects de la science (comme attitude cognitive, activité technique, et création inchoative et continuelle du sens historique de l’humain) pourront-ils être unifiés et se voir légitimement investis d’une triple figure de l’autorité (comme jugement validant, commandement et commencement)? Si l’enjeu de la science est le devenir rationnel de l’humanité, le recours à l’autorité de la science, à son maintien, son contrôle, son renouvellement et son accroissement s’effectuera d’abord par une interdisciplinarité transversale. Ensuite il se prolongera par une prise de conscience éthique, par une communication accrue dont la possibilité est déterminée d’abord par une critique scientifique du langage telle que la mène la philosophie analytique (même dans des domaines aussi extérieurs à la science que l’art). Enfin il s’achèvera par une ouverture dialoguale et argumentative (par conjectures et réfutations) avec d’une part la sphère du public (vulgarisation noble, reconduction des grandes questions philosophiques à l’occasion de problèmes épistémologiques et technologiques), et d’autre part la sphère de l’économique et du politique. La science doit rester modeste car elle ne peut pas tout. Elle ne doit ni être révérée (donc exclue) ni instrumentalisée (donc dévalorisée). Pas davantage ne doit-elle être exploitée comme alibi d’évitement de la pensée. C’est à ces conditions seulement que la science pourra revendiquer une légitime et authentique autorité, vivante et régénérante.

 

Christophe Steinlein (février 2003).

 

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