Présentation du Café Philosophique

Je remercie Rémy Courbayre, Président de l’Amicale du Lycée Nicolas Brémontier à Bordeaux, de m’avoir invité et incité à répondre publiquement aux trois questions de son Questionnaire :

  1. Comment est venue l’idée de faire des Cafés Philosophiques ?
  2. Le Public était-il fidèle ?
  3. Continueras-tu l’An prochain ?
  1. Comment est venue l’idée de faire des Cafés Philosophiques ?
  2. Les Cafés Philosophiques, sous leur forme moderne, ont été initiés et inaugurés par le Philosophe Marc Sautet en 1990 au Café des Phares Place de la Bastille à Paris (j’y ai assisté quelquefois). Il faut noter cependant que la forme dialoguée libre en place publique est immémoriale et remonte au moins à Socrate qui discutait et s’entretenait librement avec quelques individus sur l’Agora (la Place du Marché) ou bien dans des endroits publics voire chez des hôtes de qualité. Lisant le livre de Marc Sautet (Un Café pour Socrate) je me suis dit que je pouvais peut-être faire revivre la forme même du Café Philosophique à Bordeaux.
  3. Par ailleurs des Amis m’ont assuré que je les décevrais beaucoup si je ne tentais pas cette Aventure, et cette Expérience. Ne voulant pas décevoir mes Amis, je me suis alors lancé dans cette Entreprise bénévole et exaltante avec une certaine appréhension, due peut-être à une double exigence : d’abord être face à un Public qui attend quelque chose et ensuite prendre et distribuer la Parole sans la confisquer, pour introduire, modérer, réguler et conclure de manière nuancée et ouverte la Discussion et le Débat.
  4. Il ne s’agit pas pour moi de rechercher la Gloire (« deuil éclatant du bonheur » dit Madame de Staël), le Pouvoir ou l’Argent comme ceux qui étaient nommés, chez les Grecs, des Sophistes, apparents professeurs de Sagesse et de Connaissance, mais qui pour Socrate prétendent savoir ce qu’en réalité ils ne savent nullement.
  5. L’idée fondamentale qui me guide en effet dans ce Projet consiste dans le fait et le constat que la Société actuelle, l’Humanité, est maintenant robotisée et mécanisée à l’extrême pour le meilleur et pour le pire, mais éprouve inconsciemment un besoin de « supplément d’Âme » (comme disait le philosophe français Henri Bergson dans son ouvrage Les deux Sources de la Morale et de la Religion). L’humain en effet devient graduellement, par l’effet du Progrès technique et l’avènement de la Technoscience, une pure forme vide et aveugle, sans contenu substantiel véritable.
  6. Dans l’esprit du Café Philosophique à mon sens il s’agit non pas de nier et de renier la Société actuelle mais plutôt de la compléter par la Pro-fondeur (qui par définition signifie : se tenir sans peur face au fond abyssal des choses et du réel), c.à.d. refuser constamment la superficialité et l’apparence surfacique des choses, des opinions, des préjugés et des représentations courantes et communes.
  7. Il s’agit donc dans le Café Philosophique de redonner à tous le goût de s’exprimer, d’inventer du sens et des valeurs par-delà la Parole confisquée et spoliée par la Politique, les Médias, la Publicité, les Sophistes de tout genre, et le système économique en son ensemble.
  8. L’Esprit est une Fête éternelle et immémoriale, une exaltation et une exultation de l’Âme humaine. Il s’agit de chercher des idées et des intuitions par la différenciation conceptuelle et le questionnement problématique, ensemble et sans passions (orgueil, vanité, désir d’être préféré à l’autre etc.) pour retrouver une véritable parole poétique créatrice de sens et de valeurs (poïen, en grec, d’où dérive notre mot poète, signifie créer, fabriquer).
  9. L’objectif concret de ce Café Philosophique n’est pas d’être trop nombreux (ni par la même occasion trop peu nombreux !!) mais de rester libre de Parole, car il s’agit de promouvoir une gymnastique de l’Esprit, de la Pensée, de la Parole (la Parabole, mot parent de la Parole et directement dérivé d’elle), car une Parabole c’est un pro-jet qui s’élève dans les airs et dont les retombées (selon l’image mathématique de la figure du même nom) sont majestueuses et fécondes. Symétriquement à l’objectif, la finalité essentielle du Café Philosophique est que chacun se connaisse et se reconnaisse lui-même (« Il se prépare une mort pénible celui qui, trop connu de tous, meurt inconnu de lui-même » dit René Descartes, philosophe français du 17ème siècle), qu’il se réapproprie l’Esprit, qu’il objective sa Subjectivité en constituant une Intersubjectivité c.à.d. un Tissu vivant de toutes les Consciences liées entre elles.
  10. Dans la modalité et la méthode du Café Philosophique il y a d’abord une notion, une intuition, puis un concept opératoire, enfin une Idée régulatrice. Cette Idée généreuse doit être portée par un Idéal, qui n’est pas l’Utopie, et doit éviter l’Idéologie, c.à.d. la confiscation de la Parole dans un but politique ou personnel. Nous voulons que l’esprit vive dans sa situation et condition actuelles qu’est le Nihilisme (Tyrannie du Vide, du Néant, du Rien), et ne meurt pas dans la raréfaction de son élément et aliment vital, à savoir l’Idée (qui étymologiquement signifie ce qui permet de voir : eideïn en grec).
  11. Le Café Philosophique en somme se présente dans sa forme idéale comme un lieu béné-vole (gratuité et bonne volonté) et public, et en aucun cas un Tribune politique, religieuse ou personnelle. Il est plutôt un Lieu dans lequel se retrouvent et se ré-instituent la Liberté (liberté de penser par soi-même), l’Egalité (le souci et l’admiration pour la justice, l’équilibre et l’harmonie) enfin la Fraternité (accord des esprits, considération mutuelle intersubjective).
  1. Le Public était-il fidèle ?
  2. Au Commencement on se trouve dans l’Angoisse : trop de Public fait peur, on se sent diminué et démuni, on a tendance à vouloir fuir sa responsabilité face à la Parole questionnante et interrogative. Pas assez de Public amène aussi à se trouver ridicule et humilié. Il faut donc trouver un Juste Milieu.
  3. Nous nous sommes toujours trouvés entre les nombres 5 et 15. On est alors loin des 150 personnes au Café des Phares de Paris où Marc Sautet officiait et était obligé de parler avec un micro (1990) et où chacun se servait de la Parole comme d’une Tribune pour des revendications politiques ou religieuses personnelles !!
  4. Le travail du Café Philosophique (bénévole, car la Sophistique rémunérée de tout genre est odieuse, et Socrate, l’anti-Sophiste l’a toujours combattue) consiste pour l’Animateur, le Modérateur ou le Régulateur, à amener le Sujet du Débat en une courte Introduction conceptuelle différentielle et problématique, puis à modérer la Parole, la reprendre, la restituer à son essence originelle tout en laissant parler chacun ad libitum (jusqu’à satiété selon son désir).
  5. Le Café Philosophique est purement gratuit, gracieux, non obligatoire, non contraignant, ce n’est ni un Cours, ni une Leçon, ni une Conférence, ni une communication savante. Chacun y vient quand il veut, Présence assidue ou au contraire sporadique voire erratique, sans Appel autre que celui de l’Esprit et de la Raison, et on a parfaitement compris et accepté les Dilettantes dont la présence fut sporadique, et les Participants d’une seule Séance (la première, généralement, ou une autre). On a bien entendu conscience de ne pas satisfaire tout le monde : chacun est libre de créer autre chose ailleurs, selon son désir propre (ainsi ainsi un Participant a-t-il eu l’idée de fonder un Café de Lectures des grands Textes littéraires).
  6. Mais il y a eu certains Fidèles, les Aficionados comme on dit en Espagne, ceux qui ont la Foi (fides en latin) la Confiance jusqu’au bout malgré des moments de découragement fort compréhensibles. C’est d’ailleurs pour prévenir cet inconvénient que les Séances, lacaniennes (très courtes et intenses), durent une heure seulement, de 19h à 20h, et le vendredi soir, avant le weekend de repos et pour finir la Semaine en Beauté, et très espacés bien que réguliers : une fois par mois, le dernier vendredi du mois, durant les dix mois que compte l’Année Scolaire de septembre à juin inclus, avec une relâche en Eté durant les mois de juillet-août.
  7. Il faut avoir la Foi en la Raison, lui être fidèle malgré les tentations de la paresse intellectuelle et du dilettantisme spirituel. C’est cela être fidèle, essentiellement : considérer que la Raison, l’esprit, la Vérité, et le sens demeurent toujours présents malgré les obscurcissements momentanés qu’ils peuvent subir, tout comme il nous faut toujours penser que le Soleil est toujours présent malgré les nuages qui en voilent l’éclat, quoique l’effet immédiat et profond (lumière et chaleur) soit toujours présent (sans quoi la Vie sur Terre cesserait ou connaîtrait des mutations).
  8. Être fidèle, c’est être digne, se tenir droit (droit dans ses bottes, comme disait l’Autre) malgré les multiples occasions et forces de distorsion et de perversion. On peut ainsi penser à Hugo qui proclamait en un Alexandrin merveilleux de simplicité : « Et s’il n’en reste qu’Un, Je serais Celui-là »).
  9. Dans cette première Expérience annuelle j’ai pu constater de la Bien-veillance (veiller au Bien commun, le Feu de l’esprit, et le prendre en sa garde protectrice) et de la bonne Volonté : la seule Volonté qui soit bonne est celle qui se démarque du désir et se détermine par la Raison. En ce sens l’essentiel du Public de ce Café Philosophique fut fidèle. Toute Entreprise humaine est une Aventure dans l’Inconnu car se heurtent alors violemment entre eux, et la Liberté, et le Réel. Par conséquent tout découragement temporaire et provisoire doit être patiemment et constamment dépassé et surmonté.3

        3.Continueras-tu l’An Prochain ?

  1. Je continuerai l’An Prochain, vaille que vaille et coûte que coûte, pour plusieurs raisons, outre la Joie personnelle que j’éprouve à penser, discuter et débattre avec d’autres. Comme disait Emmanuel Kant, philosophe du 18ème siècle allemand dans son ouvrage Qu’est-ce que s’orienter dans la Pensée ?: « Penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire avec les autres qui nous communiquent leurs pensées, et à qui nous communiquons les nôtres ? » Apprendre à parler c’est apprendre d’abord à écouter c.à.d. obéir (ob-audire c’est écouter d’où on a tiré en français obéir et obédience) c’est ce que dit Heidegger : « l’Ecoute est la forme la plus haute de la Parole ». Il n’y a d’ailleurs que le premier pas qui coûte (Proverbe français) !!  « Le Commencement est la moitié de toutes choses » (Platon, Les Lois). « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le Difficile qui est Chemin » (Kierkegaard, penseur danois du 19ème siècle). Enfin, last but not least, la merveilleuse formule de Guillaume d’Orange, Prince de Hollande (17ème siècle), me donne toutes les raisons de vouloir continuer, quelques soient les obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur ma route : « Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
  2. Le Café Philosophique se déroulera selon les mêmes modalités matérielles et formelles, avec peut-être en outre comme nouveauté (il faut savoir se renouveler !!) le choix collégial des thèmes de discussion et de débat ainsi que de courts exposés de 5 à 10 mn par les Participants) pendant les dix séances mensuelles de l’Année Scolaire (de septembre à juin inclus) tous les derniers vendredis du mois de 19h à 20h avec un dîner facultatif sur place ensuite.
  3. Mais nous allons changer de Lieu. Nous émigrons du café Auguste Place de la Victoire (trop bruyant et indifférent) à la Brasserie du Passage Saint Michel, Place Saint Michel, au pied de la Flèche Saint Michel, en face du Bar La Flèche, à côté de la Galerie d’Antiquités appelée justement le Passage Saint Michel, où nous espérons moins de bruit, plus de recueillement et davantage de passage de Participants intéressés.
  4. Notez bien qu’une Présentation Télévisée du Café Philosophique est disponible sur la Télévision Internet Numérique intitulée « Bordeaux TV » (Tapez sur Google  « Bordeaux TV » puis aller à la Rubrique « Vidéos ») dans laquelle je m’entretiens avec le Président de cette Télévision confidentielle, intelligente et libre, Monsieur Kyril Cousew, (Studio et Siège social  au 35 quai de Bacalan à Bordeaux).
  5. Je voudrais rendre pour finir un hommage appuyé et personnel au Président de l’Amicale du Lycée Nicolas Brémontier, Rémy Courbayre, qui quitte sa Fonction de Président après nous avoir fait longtemps bénéficier au Lycée Nicolas Brémontier à Bordeaux de sa compétence technique informatique, de sa disponibilité, de sa convivialité et de son enthousiasme jamais démentis. Qu’il trouve ici l’expression de mon Remerciement et de ma Gratitude pour avoir su animer pendant de nombreuses et longues années, de sa Bienveillance et de son Bénévolat, une Fraternité entre toutes les Personnes du Lycée.

 

Christophe Steinlein, Professeur Agrégé de Philosophie au  Lycée Nicolas Brémontier à Bordeaux, Animateur du Café Philosophique intitulé désormais «  Les Vendredis de la Philosophie ».

1 Comment

  1. Bravo, bravo mon très cher Christophe !
    Longue vie à cette si belle entreprise, intellectuelle, spirituelle, fraternelle. Au vendredi 30 septembre 2016 pour la première séance de la deuxième “saison” du Café Philosophique !

    Fraternellement.

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