DISSERTATION 13

SUJET :   Le mérite.

 

 

 

 

La notion commune de mérite apparaît d’abord confusément dans le registre psychologique de l’effort, mais d’un effort connoté par l’idée d’un obstacle, imprévisible et en tu cas difficile à surmonter. On dit couramment de quelqu’un qu’il a du mérite, qu’il est méritant, ou qu’il fait des efforts méritoires, quand on reconnaît qu’il a été confronté, dans son action, à des obstacles pour la résolution desquels il a du recourir à des ressources qui n’étaient pas immédiatement et facilement à sa disposition. Qu’est-ce qui caractérise la notion de mérite? Est-elle une évaluation d’ordre technique, sanctionnant sous forme de récompense la réussite d’une action, l’aboutissement d’un projet? Mais alors d’où vient que ceux qui ne réussissent pas à accomplir parfaitement une action se voient dans certains cas attribuer du mérite? Ou bien la notion de mérite procède-t-elle essentiellement d’une évaluation morale, d’ordre pratique, concernant uniquement l’intention qui doit présider à la réalisation d’un projet? Mais alors, qui pourra juger de la générosité ou de la dignité de cette intention dont on veut savoir si elle est méritoire, ou même méritante?

Ainsi, la notion commune de mérite, si l’on veut l’élever par l’analyse à l’ordre d’une idée, présente toute une série de questions qui s’orientent suivant deux pôles bien distincts. D’une part, qui est habilité à juger du mérite et à l’attribuer? Est-ce l’ordre politique et social, et par extension l’ordre historique, pour les services et l’utilité rendus à une nation? Ou bien, est-ce au contraire autrui, comme sujet individuel, qui peut reconnaître dans une personne du mérite? D’autre part, la reconnaissance sur laquelle s’appuie nécessairement la forme même de la notion de mérite est-elle fondée sur une évaluation purement extérieure (la réussite technique de toute entreprise, par exemple), de l’ordre de l’oeuvre sociale, politique, historique? Ou bien, s’appuie-t-elle sur une représentation morale de la personne, de l’ordre de l’intention et de la bonne volonté?

Au niveau enfin du contenu de la notion de mérite, il s’agira de savoir à quelles conditions on peut passer de l’idée d’un obstacle imprévisible et difficile à surmonter — qui est d’abord purement technique et mécanique (le mérite comme performance) —, à un obstacle d’ordre psychologique constitué par la fatigue, le renoncement et ses tentations (le mérite comme générosité), pour culminer enfin dans un obstacle d’ordre moral constitué par la présence en nous du mal radical, ce qui amènera à définir le mérite comme dignité morale.

 

 

 

 

Il apparaît d’emblée que l’on fait intervenir la notion de mérite pour qualifier une entreprise, un projet, une action qui ont réussi. En effet, réussir, c’est étymologiquement “sortir de” (latin uscire), sortir d’une suite de moyens combinés entre eux pour aboutir avec succès (donc par la succession continue et homogènes des causes et des effets prévus et voulus qui se succèdent ainsi dans l’ordre vers la fin souhaitée) à un résultat (qui est toujours le résidu, le reliquat d’un processus) qui apparaît dès lors comme la réalisation de l’oeuvre ou de l’action projetées et dans lequel la fin est atteinte. Il paraît naturel de reconnaître dans un premier temps les oeuvres, ce qui a été fait. On salue ainsi la performance, autrement dit la conséquence de l’application habile et intelligente des impératifs hypothétiques et techniques contenus intrinsèquement, d’après les lois de la nature, dans l’essence même des oeuvres que l’on veut réaliser.

Ainsi les grands hommes, qu’ils appartiennent au registre de l’action ou au registre de la contemplation (la science), se voient résider pour l’éternité dans un Panthéon, signe de la reconnaissance de leur mérite à servir l’avancement de leur patrie et par extension, de l’humanité. Cependant, cette réussite technique de l’oeuvre doit avoir été accompagnée par l’idée d’une utilité indéniable pour l’humanité ou une nation, bien que ne soit alors nullement pris en considération le parcours intérieur qu’a dû effectuer le grand homme pour parvenir à un résultat.

Il n’a a point ici de tribunal moral et intérieur qui puisse juger des intentions et des procédés mis en oeuvre pour parvenir à une fin. Seul le résultat compte. “L’histoire du monde sera le tribunal du monde”. C’est seulement la force, autrement dit la quantité de résultat obtenu, qui décide du mérite historique d’une oeuvre et de son auteur. Est méritoire ce qui s’installe, même de force, dans l’histoire pour y durer. Ne mérite de rester dans l’histoire humaine que ce qui possède la force de s’y maintenir. La seule récompense des oeuvres historiques, bien après que leurs auteurs aient trépassé, c’est précisément qu’elles durent, non seulement dans la mémoire mais surtout parce qu’elles ont été le principe de changements successifs. De même, au niveau social, on récompense par des citations à l’ordre du mérite des personnages sociaux qui se sont distingués par l’utilité de leurs oeuvres. Cette distinction s’opère d’ailleurs indépendamment  de la considération de leur parcours intérieur, souvent d’ailleurs méritoire, mais sans doute aussi souvent étranger aux impératifs de la morale. De même que dans le classement d’un concours ou d’une compétition, la proclamation du résultat par ordre de mérite décroissant salue effectivement la performance. La performance peut être définie comme la faculté de combiner optimalement des moyens, des capacités et des potentialités pour parvenir à la fin qu’on s’est prescrite. Mais elle laisse indéterminée l’évaluation, intérieure à chacun, des qualités psychologiques de ténacité, d’acharnement, de dépassement de soi. Le premier dans l’ordre du résultat et de la performance n’est pas nécessairement celui qui s’est donné le plus de peine, ni celui qui  a repoussé dans la douleur le plus loin possible ses propres limites.

 

 

 

 

C’est sans doute un problème essentiel de savoir s’il y a dans la notion de mérite une détermination substantielle qu’on ne pourrait pas trouver, ni évaluer dans le résultat ou dans l’oeuvre, mais qui se tiendrait au contraire uniquement dans l’intention et dans le parcours précédant la réalisation effective de l’oeuvre. L’essentiel du mérite tient-il dans l’oeuvre faite? Mais on sait qu’une oeuvre ne surgit pas ex nihilo, ex abrupto. Il convient en effet, si l’on ne veut pas s’en tenir à une simple évaluation technique et mécanique — qui ne présente précisément pas un intérêt humain, concernant la valeur morale en l’homme de son ek-sistence, de sa recherche, de son effort — trouver la subjectivité libre et agissante qui en est la source et retracer ainsi son parcours. Inversement, l’essentiel du mérite tient-il dans la qualité d’une psychologie individuelle qui a réussi à surmonter tous ses handicaps? Ces obstacles sont de trois ordres : d’abord ceux que laisse prévoir la nature même de l’entreprise que l’on se propose de mener à bien. Mais surtout les obstacles imprévisibles contre lesquels il faut faire preuve de présence d’esprit. Enfin l’obstacle constant, le plus dangereux parce que le plus diffus, le renoncement? Mais alors comment évaluer en toute justice et en toute justesse cette caractéristique psychologique du mérite?

Serait digne de mérite, méritoire plus que méritant, l’individu qui, indépendamment de son succès et de sa réussite, se serait donné complètement à sa tâche. Mais alors comment est-il possible de se donner complètement à sa tâche sans voir de ce fait succéder ipso facto, le succès? L’accomplissement parfait et le succès ne sont-ils pas par essence intimement liés? Ainsi, dans ces conditions, le mérite ne serait plus une reconnaissance sociale et historique, s’exprimant par des distinctions compensant et ré-compensant une oeuvre faite.  Il serait alors plutôt envisagé comme une appréciation psychologique de la générosité, définie par Descartes en son Discours de la méthode (partie II) et dans son  Traité des passions de l’âme (partie II). Mais il serait défini aussi par l’enthousiasme qu’un individu investit dans un projet qu’il ne mène pas nécessairement à bien. Deux soupçons surgissent alors. D’abord sur quels critères pourra-t-on juger de ce mérite comme générosité? Car seul l’individu concerné pourra véritablement décrire son propre parcours précédant la réussite ou l’échec de l’oeuvre. Mais alors, cela a-t-il un sens de s’attribuer à soi-même du mérite? Le mérite n’est-il pas en effet un signe de reconnaissance qu’on établit avec les autres et que l’on peut utiliser comme titre à requérir le crédit d’autrui? Le second soupçon consiste alors à se demander si la proclamation, la protestation subjectives d’un effort sincère et d’un dépassement authentique ne sont pas des prétextes pour se soustraire à l’exigence de réussir (latin uscire, sortir, d’où l’idée de s’en sortir) in concreto? Car que pourrait être une intention en dehors de ce qui en résulte effectivement si ce n’est un simple voeu pieux, une simple velléité sans conséquences? Car peut-être que la générosité véritable n’est rien d’autre que ce qu’elle exprime dans les faits, autrement dit ses oeuvres. Il ne suffit pas de bien vouloir, il faut en outre et surtout bien faire (comme condition suffisante du mérite). Sans doute, une soi-disant générosité et bonne volonté qui n’aboutit pas était moins bonne ou moins complète qu’elle ne le supposait pour elle-même. On ne peut pas, comme le montrait Carnéade le platonicien en critiquant Clitomaque le stoïcien, se contenter de faire parfaitement les gestes requis pour viser une cible (skopos, l’objectif), avec un arc tendu. Encore faut-il atteindre effectivement la cible, car c’est en dernière instance le résultat qui compte. On n’est en effet pas jugé sur ce qu’on veut faire, mais surtout sur ce qu’on fait effectivement. Et l’on pourrait même aller jusqu’à dire que ce n’est pas le résultat qui exprime l’intention. Mais inversement l’intention doit être tout entière évaluable à partir de l’oeuvre, car celle-ci exprime exactement celle-là.

 

 

 

 

Certes, l’essence de la morale cartésienne est d’ordre stoïcien, car il y a des choses qui dépendent de nous et des choses qui n’en dépendent pas. Mais précisément il ne dépend que de nous de ne pas nous préoccuper ni ne nous occuper de ce qui ne dépend pas de nous. Telle est en effet l’essence du mérite qui consiste dans la générosité, qui s’effectue dans l’effort accessible à tous par nature de se donner tout entier à sa tâche et à rien d’autre. Dans ces conditions, dit Descartes en son  Discours de la méthode (partie III), “tout ce qui manque de nous réussir est à notre égard absolument impossible”. Ainsi peut-on évaluer dans l’oeuvre même ce qui, dans le mérite, ressortit tout entier à la subjectivité libre, vivante et agissante qui produit l’oeuvre. Il n’y a alors plus de contradiction entre l’intention et la réalisation. On ne peut plus dès lors préjuger habilement, jésuitiquement, casuistiquement, d’un mérite dans l’intention qui ne se trouverait pas dans la réalisation. Parce que précisément le seul mérite possible, clairement repérable,  est d’avoir circonscrit l’oeuvre, l’action, à tel point que coïncide  parfaitement avec elle l’intention. C’est pourquoi, comme le remarque Alain, le vrai mérite, la vraie générosité, en tant qu’elle est conduite par une ferme et constante résolution, éclairée par un entendement développé. Ainsi elle se restreint, se circonscrit de telle sorte qu’elle fait naître, en coïncidence parfaite avec elle, l’intention. Elle évite ainsi le décalage entre l’intention et la réalisation, et se soustrait ainsi à la menace de confusion qui en résulterait nécessairement dans l’attribution du mérite respectif.

On peut penser la notion de mérite selon sa forme et son contenu. Sa forme tient à la reconnaissance, qui est l’attribution d’un crédit qui souvent n’est plus remis en cause : on se repose ainsi sur des lauriers qui se défraîchissent rapidement. Son contenu apparaît comme l’obstacle, imprévisible et difficile à surmonter, de définir une idée adéquate qui puisse nous guider dans l’ordre pratique et la connaissance morale de soi-même. Il convient maintenant de s’interroger sur la notion de récompense que la notion de mérite implique. Que récompense-t-on par l’attribution du mérite? Le véritable mérite peut-il se satisfaire de simples compensations? N’est-il pas à  lui-même sa propre récompense? Ce qui pourrait constituer l’unité de la notion de mérite ne consiste-t-il pas dans la notion de dignité morale? En effet on peut définir la notion de dignité morale comme cette espèce de tension intérieure qui ne se satisfait m^me pas, comme dans le cas de la générosité cartésienne, de sa propre activité. En effet une dignité n’est jamais acquise comme un titre de droit à la reconnaissance ou à la réputation sociales. Mais elle apparaît au contraire comme la faculté en même temps que le devoir de s’ouvrir à la tâche infinie que constitue l’avancement et le maintien de l’humanité dans son idée même envers et contre tout. Ce qui signifie que la dignité fait surgir, malgré les démentis cinglants des expériences immédiates, la possibilité toujours reconduite de la raison, non pas ici simplement rationnelle — de l’ordre du calcul, de l’habileté et de la performance techniques — mais surtout raisonnable, comme l’idée d’un sens asymptotique toujours à maintenir et à prolonger.

Cette dignité proprement humaine se définit comme exigence et possibilité de promouvoir toujours plus complètement le règne de la raison. Elle ne peut rechercher aucune distinction, ne peut réclamer aucune récompense (fût-ce son propre exercice), elle ne peut pas davantage songer à la reconnaissance d’un éventuel caractère émérite, qui serait dû à l’exercice habituel de la vertu et de l’utilité. De quoi s’agit-il donc? D’un exercice commun de l’intersubjectivité, d’une attente, non pas passive ou quiétiste, mais attentive, tendue vers une possibilité toujours offerte à l’humanité de s’élever à l’exercice d’orientation par la raison (sortir de la caverne, devenir majeur). Il s’agit pour la raison d’effectuer un parcours intérieur et silencieux qui n’exige pas d’autre reconnaissance qu’une connaissance de soi toujours remise en question et affinée. Cette connaissance correspond, dans le sphère stricte de la moralité et de la métaphysique des moeurs, à ce que Kant appelle le devoir, autrement dit le souci inconditionnel de l’universalité, ce qui vaut pour tous. Ainsi pensée la notion de mérite se caractérise par le succès plus ou moins grand que l’on a obtenu dans l’effort pour surmonter des obstacles imprévisibles et toujours plus subtils à cerner. Car il n’y a en effet pas de grand mérite à résoudre les difficultés prévisibles et pour lesquelles on est préparé. La dignité, en tant qu’idée qui peut faire l’unité de la notion de mérite en la multiplicité de ses aspects, consistera dans cet effort constant pour lutter contre le mal radical, qui est notre finitude, et sa corrélation, autrement dit l’oubli de notre devoir de raison, d’humanité et d’universalité, oubli causé par l’inclination aux mauvais penchants. Il ne s’agit cependant pas ici de développer une prédication morale, aussi incertaine que stérile, pour déterminer ce qui est méritant et ce qui est déméritant. Mais il s’agit simplement de dire que le mérite n’est pas essentiellement une notion sociale ou psychologique, mais plutôt une notion morale dans le sens le plus éminent du terme. Ce sens est celui que lui confère par exemple Comte. Il unifie la dimension historique — l’humanité, le grand être vers qui tout effort humain doit converger — et la dimension morale au sens kantien du respect inconditionnel en tout autre de l’universalité de la personne humaine.

 

 

 

 

Qu’est-ce qui, finalement, fait qu’il y a du mérite? Ce n’est pas essentiellement l’avènement dans l’histoire d’une oeuvre qui dure et perdure. En effet, l’histoire ne saurait consister en un ensemble de monuments figés. Mais elle apparaît comme une idée qui doit se développer comme principe régulateur dans toute conscience en acte à n’importe quel instant du temps. Le mérite ne saurait pas davantage se réduire à un effort psychologique, individuel et intérieur, pour faire de son mieux et tout son possible, pour s’adapter intelligemment à toutes les circonstances incidentes et accidentelles. En effet on n’est jamais sûr d’avoir épuisé ses propres ressources. Le mérite n’apparaît pas tant comme le dépassement de soi, que comme l’effort pour se limiter et se circonscrire à une idée régulatrice qui nous montre notre devoir. Ce devoir apparaît, dans la théorie comme dans la pratique, comme un horizon indépassable parce que toujours déjà là : il est donc de nature transcendantale, condition a priori de notre action et de notre pensée.

Le mérite est donc l’opposé d’une satisfaction personnelle sur laquelle on se reposerait. Il est la marque d’une insatisfaction, d’une inquiétude et d’une exigence infinies, régulatrices de l’homme historique (malgré lui) et constitutives de l’idée d’homme. Cette définition du mérite peut être résumée par le beau mot de César, rapporté par Lucain dans La Pharsale : “Je considérais que rien n’était fait tant qu’il restait encore quelque chose à faire”. Ainsi se trouvent réconciliées la dimension purement factuelle du mérite comme oeuvre faite, d’une part, et d’autre part la dimension intentionnelle du mérite comme désir et effort pour faire une oeuvre.

 

Christophe Steinlein (avril 1992).

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