JOURNAL MENTAL

 

JOURNAL DE MA VIE MENTALE

RENDEZ-VOUS QUOTIDIEN AVEC L’ACTUALITE DE  MOI-MÊME.

 

 

Dimanche 17 mars 1991.

 

Ainsi commence mon journal, alors que je n’ai pas trente ans et que j’ai déjà essayé à plusieurs reprises mais sans succès—car les choses qui doivent durer longtemps débutent tard et ont un début difficile— d’inaugurer pour moi ce style d’écriture mais sans y parvenir, par défaut de maturité et de connaissances, mais jamais par manque d’appétit. Je dois préciser pour la vérité historique que je dactylographie la version manuscrite de mon journal alors que je dispose maintenant d’un traitement de texte—sur lequel je m’évertue d’ailleurs à l’application de la sténographie rigoureuse et rationnelle— quelques six années et demi plus tard alors que nous sommes en décembre 1997. J’en profiterais ainsi pour modifier les parties de mon manuscrit qui ne me satisferont pas suffisamment.

Comme dit Platon, le plus difficile est de commencer. C’est chose faite aujourd’hui —et pourtant en jetant un regard rétrospectif à ce commencement, je constate comment les choses humaines sont fragiles car combien de journées ai-je laissées blanches depuis le premier jour, combien de pages atrocement mal écrites ou insignifiantes ai-je laissées se maintenir parce que je n’avais rien d’autre ? —Mais il y a malgré tout dans tout ce gâchis quelque chose de positif : d’une part je ne pars pas de rien même si ce dont je pars peut être considéré comme ridicule, et d’autre part je peux m’entraîner à la dactylographie et au traitement de texte de manière intéressante et non négligeable. Je suis résolu de ne pas attendre l’obtention de l’agrégation pour écrire, même si je ne m’appelle pas Montaigne, car c’est  précisément cette longue patience quotidienne perpétuellement reconduite malgré tous les obstacles du temps, de la fatigue, et de l’imagination, cette longue ascèse, sévère et quotidienne, qu’est l’écriture, qui me permettra de m’élever jusqu’à une formation complète de l’esprit, sanctionnée par les épreuves du concours mais aussi et surtout plus gravement et plus ontologiquement, par l’histoire qui ne retient que ce qui s’est imposé par la force de sa détermination. Certes, je ne m’appelle pas Nietzsche, ni Heidegger, ni Descartes mais j’ai un amour sincère et désintéressé pour la pensée, et j’espère humblement que mon amour un jour sera payé de retour.

Quelles sont donc les raisons qui me poussent à écrire un journal et sous quelles modalités puis-je prétendre en effectuer l’exercice? Tout d’abord une longue réflexion métaphysique et éthique, dont seulement l’apparence est psychologique, m’a fait connaître la nécessité de bien employer son temps—mais avec l’expérience je m’aperçois qu’il ne suffit pas de connaître les principes théoriques d’une chose, encore faut-il pouvoir les appliquer !—ce qui signifie en premier lieu s’accommoder des conditions qui nous sont faites sur Terre : le Soleil se lève chaque jour et il se couche tout aussi régulièrement : nous n’y pouvons rien, la durée est la première condition de notre existence. Si comme le dit Bacon, on ne commande à la nature qu’en lui obéissant, c’est en me pliant à la nécessité naturelle que je tirerai d’elle tout ce qu’elle m’aura commandé, implicitement et conformément à ma nature propre, d’en extraire. Il faut donc impérativement avec la nature —avec le recul du temps je mesure effroyablement combien j’ai manqué à cet impératif, mais à l’impossible nul n’est tenu—obéir au Soleil notre maître à tous, et ainsi se lever et se coucher avec lui. Il s’agit de croire en soi et ne pas se décourager, comme Jules Renard en commençant son journal, plein d’intelligence et de force, d’humanité même, s’écriait : “Je ne serai rien “. Ce n’est pas un bon départ. Il faudrait préciser : je serai tout ou rien. Avec les années je mesure que je n’ai pas consulté mes forces, et que je me suis chargé d’un poids trop lourd pour mes épaules, ce qui pour Nietzsche est la suprême honte .

Croire en soi d’après la maxime cartésienne de la générosité consiste non pas à donner tout ce qu’on a (car on a peu de choses et des plus insignifiantes) mais se donner à fond à tout ce qu’on fait, faire le maximum de soi avec soi-même en ne s’inquiétant nullement du reste. Le génie est une longue patience, ne cessent de répéter ceux qui sont vraiment géniaux. La nature peut nous aider à nous dépasser nous-mêmes, elle qui est l’immuabilité et la nécessité par excellence. Nous sommes tous pourvus par la nature d’une quantité égale, bien qu’infiniment diversifiée en qualité, de talent inné et qu’il ne tient qu’à nous d’avoir du courage, de la ténacité, en croyant fermement à soi et à la nécessité de son propre destin, de développer journellement, sempiternellement, d’une manière qui retourne et revient sans cesse comme un éternel retour du  même, à chaque cycle élevé et épuré de tout ce qui ne peut subsister dans l’épreuve du temps. On peut parvenir à la considération du paradoxe suivant, que la forme suprême  de liberté créatrice est obtenue dans l’inconscience la plus totale, qui seule permet le dépassement, car sinon nous sommes freinés par la représentation et donc l’opinion que nous nous faisons des choses : pour créer, il faut être totalement privé d’état d’âme, il faut avancer coûte que coûte. Seulement, est-ce la nature qui distribue parcimonieusement et disparatement cette faculté des facultés qui seule permet de se mettre spontanément à l’œuvre, ou bien à l’œuvre par la médiation de la volonté, de l’habitude et de l’exercice? La réponse est simple : nous avons tous en nous-mêmes le quantum suffisant de volonté pour (la q. s. p. des médecins) aller jusqu’au bout de nous-mêmes, envers et contre tout. —Avec le recul de années, je doute de plus en plus de cet idéal d’autrefois : j’ai l’impression de ne pas avancer et de me perdre irrémédiablement dans l’épuisement du vouloir par l’excès de la représentation. Il suffirait peut-être de vouloir vouloir, et de nos jours on ne sait plus vouloir, parce qu’on ne sait plus être seul et prendre en mains son destin. — Avec le recul des années et la séparation de ma première compagne qui m’avait jeté un sort en me disant :”tu seras seul”, alors que j’étais encore avec elle au moment où ces lignes manuscrites ont été tracées, je m’aperçois qu’au bout de longues années de souffrance, de solitude, qui ne sont même pas encore achevées, que cette solitude n’est même pas bonne car elle est difficilement supportable, elle freine considérablement la création littéraire, avec ou sans génie.

Donc, comme le disait Stendhal, la seule façon d’avoir du génie est de réussir par l’habitude, l’effort et l’exercice continuels, réguliers, journaliers (tenter de mettre à profit l’odieuse suite monotone des jours, avec ou sans énergie et enthousiasme), est de s’astreindre à une discipline, implacable, inexorable : “Génie ou non, vingt lignes par jour”. Quant à nous, il en va de même. Loin d’être génial ni même surdoué (au sens d’une aptitude spécialement puissante à se développer), nous prétendons devenir l’explorateur de notre propre génie, c’est-à-dire de ce fond originaire et singulier qui n’appartient qu’à nous et qui est susceptible cependant d’être universalisé, ce qui n’est nullement contradictoire, car le singulier n’est-ce pas l’universalité d’une totalité? Avoir du génie, c’est bien plus la faculté de croire en soi que le don  d’une faculté qui accroît la connaissance : il s’agit d’aller jusqu’au bout de soi – même, jusqu’au fond de soi pour trouver les prémisses et les prémices d’un commencement radical de l’humanité en son idée la plus pure et la plus haute, qui est la raison. J’ai malheureusement tous les symptômes du génie tardif, je suis l’inverse exacte d’un génie précoce : voilà bientôt quarante ans que je marche dans le désert sans la plus petite étincelle de génie. Mais ce qui est très tardif peut quelquefois présenter une très grand intérêt. On est beaucoup plus mûr pour les grandes et belles choses, on comprend mieux la nécessité du monde. Mais à la lumière du recul de tant d’années de souffrance et de piétinement stérile, j’ai l’impression que tout ce que je disais alors dans l’enthousiasme de la jeunesse était purement vide, car à l’heure actuelle j’ai l’impression de ne pas avoir avancé d’un pouce et il est certain que je suis très épuisé.

Quant à l’inspiration, elle viendra d’elle-même, spontanément mais d’une manière nécessairement médiatisée par l’exercice quotidien de la plume.

“L’inspiration, dit Flaubert, consiste uniquement dans la force que l’on trouve ou que l’on se forge, à s’asseoir tous les jours à la même heure pendant une durée conséquente, devant sa table de travail, avec une feuille blanche sous les yeux”. Ce n’est pas ici faire l’apologie de la production journalistique : je préférerai parler de création journalière. De toutes façons il faut produire le plus possible, mais pour soi, car peu de choses resteront et il n’y a pas de fonctionnariat du génie.  On n’a pas du génie tous les jours systématiquement entre 8h. et midi. Cependant seule une routine clairement dominée peut nous sauver. S’il existe une philosophie éthique c’est seulement une philosophie de l’effort, et nécessairement effort pour maîtriser journellement le temps, effort pour se dépasser vers les cimes toujours plus élevées de l’idée d’humanité.

Comme le disait justement Jules Renard dans son journal avec une pointe de ressentiment devant l’illusoire représentation de sa prétendue faiblesse (qui n’est au fond qu’un fallacieux prétexte pour s’autoriser subrepticement à ne fournir aucun effort de dépassement dont on serait pourtant pleinement capable par nature), “En littérature il n’y a que des bœufs. Pour réussir, il suffit de produire une œuvre colossale, il n’y a que la volonté qui compte”. Certes il est nécessaire à quelques rares exceptions près de produire beaucoup de boue pour espérer trouver de ci de-là, quelques petites pépites d’or qui rachèteront d’un seul coup toute cette peine sans cela inutile.

Personnellement nous sommes dotés par la nature d’une grande puissance de travail—en quantité, mais peut-être pas aussi intensive et de qualité que nous aimerions la trouver—, et pourvu aussi d’une grande facilité d’écriture : trop grande facilité bien sûr et qu’il faudra chercher à brider et contraindre implacablement si l’on veut faire quelque chose de consistant. Le génie grandit non pas grâce à certaines conditions favorables, mais plutôt en dépit de conditions extrêmement défavorables, comme le précise Nietzsche dans un fragment de la volonté de puissance, parce que précisément la force absolue du génie a besoin nécessairement d’obstacles puissants pour s’affranchir et se libérer d’elle-même, s’affirmer, se surmonter soi-même dans l’effort le plus grand et parvenir ainsi à la pleine maturité de soi. Quant à nous, nous avons trouvé de telles conditions défavorables—une famille d’incultes, autoritaires servilement du côté paternel, et amorphes du côté maternel—, qui ont ralenti et rabougri considérablement (peut-être au fond providentiellement), notre développement intellectuel, culturel et spirituel. C’est pourquoi nous considérons que les premières trente années de notre vie ont été irrémédiablement gâchées, mais peut-être est-il nécessaire qu’il en fût ainsi. Nous prévoyons en effet de vivre une bonne centaine d’années, grâce à un régime physique et intellectuel extrêmement sain (cf. les conseils de Kant dans le conflit des facultés, troisième partie), vie que nous nous proposons de diviser en quatre moments. Une première phase vient de s’écouler qui se réduit au fond à un piétinement irritant de toutes les facultés. De trente à quarante ans une période de création, véritable calvaire de l’individu dont la nécessité est de s’élever sans cesse. De soixante à quatre vingt dix ans, phase de la maturation complète, et les dix dernières années consacrées à prier Dieu—entendons l’absolu, la totalité, la nécessité et l’infini) nullement le dieu chrétien, curiosité historique d’un grand intérêt anthropologique, mais dénuée de sens philosophique.

Maintenant, quel est le but l’enjeu et le propos d’un tel journal? Il ne s’agit pas bien entendu d’un bavardage journalier et complaisant de soi avec soi-même. Cela n’intéresserait personne, pas même l’auteur et le sujet d’un tel discours, parce que l’histoire ne garde que ce qui forme système. Bien sûr on verra facilement que le grand penseur Auguste Comte essaie d’intégrer sa vie privée dans son système, mais c’est de manière purement idéale, en tant qu’il est la figure même du mouvement de l’humanité dans l’histoire. Auguste Comte ne garde en lui et ne nous présente que ce qui en lui est susceptible et digne d’être sauvé de l’anéantissement, et capable d’être éternisé comme sa rencontre avec Clothilde de Vaux dans l’année sans pareille, qui est le symbole éternel du commencement sempiternel de l’humanité. Auguste Comte écrivait abondamment, magistralement, complètement, en ce sens son analogie avec Nietzsche n’est pas sans fondement. On pourrait dire qu’il a été l’incarnation systématique de la volonté de puissance faite raison, afin de dominer théoriquement et cérébralement le monde, d’en faire un système encyclopédique, càd pacifique—où l’esprit pacifié dans son activité la plus haute, la pensée du passé, est enfin rendu à lui-même et à son essence éternelle—, et non pas du tout au sens belliciste et totalitaire. Auguste Comte était la volonté de puissance faite raison, maîtrisant absolument sa plume et son emploi du temps, et nous comptons faire de même, avec peut-être des moyens plus limités mais en tout cas autant de bonne volonté, et nous l’espérons, autant de succès authentique, non publicitaire : Alain rappelle à juste titre que pour rester intelligent et libre, il faut se tenir constamment dans l’obscurité, càd n’écrire que pour soi, non pour les autres (et surtout sans jamais rien publier, car la publication détruit la pensée, sauf pour les chefs-d’oeuvre, dont la série est désormais épuisée, car l’humanité est mortelle et atteint depuis quelques temps son point maximum). Auguste Comte écrivait sans rature, du premier jet, ne se corrigeait jamais et voulait que ses écrits soient directement envoyés à l’impression sans correction des épreuves. Alain plus tard reprendra ce principe positif.

Nous voulons donc écrire un journal, non pour parler de nous dans ce que nous avons de plus éphémère, insignifiant et dérisoire, mais pour parler des grandes oeuvres du passé, jamais dépassées, parler des grands auteurs qui ne sont jamais réfutés, mais qui nous gouvernent immortellement. “L’humanité, dit Comte, est gouvernée de plus de morts que de vivants, et les morts doivent gouverner les vivants”. Nous laisserons donc la place dans notre journal aux grands Anciens, jusqu’à ce que nous nous soyons suffisamment assimilés à eux pour devenir nous-mêmes, à notre tour, un destin. “Tous les noms de l’Histoire, écrit Nietzsche, au fond, c’est moi”. Chaque être peut se dépasser, pourvu qu’il le veuille vraiment, dans une direction particulière, et sauver ainsi du temps, ce qui en lui, doit être éternisé. Le génie est une longue patience, un travail solitaire, car la pensée dit Platon dans le Sophiste est un dialogue intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même. “Le philosophe, nous dit Spinoza, est celui qui ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie”. C’est notre façon à nous d’éterniser ce qui en nous peut être sauvé sempiternellement du désastre chronique—Chronos-Kronos dévorant ses enfants. La faculté de se dépasser par l’écriture solitaire et infinie est rendue possible parce que nous sommes dévorés et torturés par le désir de tout exprimer, de tout dire, d’être enfin Dieu. “La folie, ô Dieux, faites-la descendre sur moi! La folie, pour qu’enfin je croie en moi!” (Nietzsche). Prétention exorbitante que d’être Dieu, excentrique au plus haut point, parce qu’elle nous décentre du centre infini qu’est Dieu. Mais qu’importe Dieu, et qu’importe la folie?! La figure la plus haute de la volonté de puissance est la raison rationnelle et raisonnable qui paradoxalement n’atteint son maximum d’efficacité, sa plénitude que dans son contraire. Seule la déraison est susceptible de nous donner la moindre idée de ce que peut être la nécessité infinie de la raison.

Nous avons cependant bien compris qu’on doit rester absolument seul pour créer. C’est une nécessité absolue que refusent complaisamment de comprendre ceux qui se complaisent dans une paresse qui leur donne prétexte à ne pas faire l’effort d’exprimer à partir de l’humain une instance plus puissante, plus féconde. Même si la nature veut que pour les commodités de la vie nous prenions une femme (afin comme dit Hume de s’assurer des satisfactions sexuelles régulières, contrairement aux animaux soumis à un régime de stricte précarité), même si la Nature veut que, pour des raisons d’exercice continuel de la pensée, nous entretenions des discussions professionnelles avec nos collègues. Pourtant il nous faudra au fond rester seul. Même si l’exigence sociale de faire des enfants est fondée sur la nécessité absolue de prolonger le genre humain en l’élevant sans cesse au-dessus de lui-même—il ne nous faudra pas moins rester seul.

Ce Journal a donc pour vocation de nous réconcilier avec nous-mêmes. Car la colère, le dépit, le ressentiment viennent uniquement d’une impuissance à créer, ou à se mettre résolument en marche vers la création. Il s’agit d’épouser la nature en se soumettant à son rythme saint et sacré. Se lever avec le Soleil, écrire tous les matins sans exception, comme le faisait Valéry. Lire, penser, dialoguer sans cesse, telles sont les quatre fonctions primordiales de l’être cérébral dont la totalité des permutations possibles doit assumer systématiquement l’élévation de l’intelligence vers son accomplissement ultime. Mais combien d’aurores n’ont-elles pas encore lui? Plus exactement combien de levers de soleils ai-je déjà manqué, enfermé dans ma nuit obscure et stérile? Le vrai crime contre la vie et la nature est de se lever tard, de se coucher tard, le vrai péché contre l’esprit est tout simplement de ne pas se maintenir constamment sous la tension de la pensée. La pensée est une agonie perpétuelle de l’objectivation de soi-même, elle passe par cette extériorisation totale de soi par la pensée. Je ne veux plus être désormais qu’une pensée vivante. Ce journal a aussi pour vocation d’accélérer la maturation de  l’intelligence et de fixer définitivement les principes d’une éthique générale, avant d’entreprendre le difficile et périlleux chemin de la science, de la logique et de la métaphysique. “Ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais c’est le difficile qui est chemin”(Kierkegaard). La logique me permettra de tirer les conséquences esthétiques, linguistiques  artistiques et politiques de mon éthique générale.

Il devra être question dans ce Journal de tout sauf de moi-même—car je n’ai pas comme Montaigne, dénoncé par Pascal pour qui le moi est résolument haïssable, le sot projet de me peindre. Je ne veux travailler que pour l’absolu, de qui je proviens et par qui j’ai été enfanté. Je retournerai dans le sein de l’absolu après avoir tenté d’accomplir la mission qu’il m’a commandée. Il s’agit en effet de me dépasser complètement moi-même (tâche dont l’horizon asymptotique est interminable et indépassable), et apprendre à tout être humain à se dépasser afin de réaliser complètement la surhumanité de l’esprit qui émergera un jour de cette humanité dérisoire, humaine, trop humaine, et cela jamais par la force mais par la douceur infinie de l’esprit saint (au sens laïc). Apprendre à vouloir vouloir, à croire en soi-même, tel est le but que chacun peut et doit se proposer. Car qui d’autre que moi-même fera attention à moi? Il s’agit de s’objectiver totalement pour paradoxalement devenir vraiment subjectif. Toutes ces fausses subjectivités ne sont inauthentiques que parce qu’elles échouent à s’objectiver par la folie. On ne s’objective bien que par la folie, non l’instinct destructeur stérile et meurtrier, mais le dépassement de toutes les limites dans l’exploration infinie de soi. Mon éthique n’a rien d’une morale par provision, comme chez Descartes. Il s’agit plutôt d’une éthique définitive et rapidement expédiée qui permettra à l’esprit de ne plus se consacrer alors qu’à ses plus nobles tâches, que sont la phénoménologie de l’esprit et la science de la logique. Il est hors de question de rechercher une quelconque gloire posthume. Qu’ai-je à faire de la reconnaissance de personnes qui ne sont rien? Qu’ai-je à faire d’être apprécié par le siècle du rien où seul le rien a valeur et force de loi? Dans ce siècle nihiliste, annoncé précisément par Nietzsche, le désert croît, sans cesse et permet une sélection très dure de ce qui est susceptible de compter pour les millénaires futurs séparé de ce qui sera irrémédiablement condamné à s’engloutir dans les poubelles nauséabondes de l’histoire. Les grandes pensées arrivent sur des pattes de colombes. Elles sont aériennes, imperceptibles et leur portée est immense par-delà l’agitation des impuissants, des grégaires et des stériles qui se croient vivants alors qu’ils ne savent pas qu’ils sont déjà morts. Je me trouve et je me croie une mission à remplir. Non pas certes comme un moraliste ou un fondateur de religion. Qu’ai-je à faire des disciples, càd de zéros insignifiants? La vraie religion est celle de l’affirmation inconditionnelle de l’éternel retour du même chaos mais aussi du même ordre et de la même force constructrice. Je veux être comme un enfant de l’absolu qui portera sa croix devant ses frères, seul, devant l’humanité, càd par la volonté de puissance la plus parfaite face à la nécessité inexorable du destin. Je suis sans doute né posthume ou bien je ne suis même pas né du tout. Mais ce qui est beau c’est cette faculté d’affirmation du rien  : seule elle est tout, elle est le tout de la vie. Laissons les bouffons et les funambules de la place publique amuser leurs correligionnaires. Ils perdent leur temps ou plutôt ils ne savent même pas qu’ils n’ont aucun temps. Mon chemin de Damas, mon  chemin du Golgotha sera que l’humanité en moi parvienne à s’exhausser au dessus d’elle-même et ainsi à exaucer le voeu de l’esprit. En vérité l’esprit doit se dépasser, y compris dans la folie qui est le prix le plus cher dont on  doit consentir à s’acquitter si on veut gagner un peu de vraie éternité. Comme dit Talleyrand :”On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va”. Il entend sans doute par là non pas qu’il faille faire n’importe quoi pour réussir nécessairement —réussir sa vie créatrice n’est pas du tout réussir dans la vie sociale. Ce serait ici un contre sens. Il faut plutôt entendre que le dépassement inconditionné, non  borné par un but qui en fixerait d’avance la limite, est le seule nécessité pour parvenir à l’absolu. Ma joie est donc de créer dans l’obscurité la plus complète, dans l’anonymat le plus strict. Créer dans la gratuité et l’innocence la plus complète, sans aucun espoir ni illusion et en méprisant ce que les hommes ont fait de leur monde. Mais évidemment on a le monde qu’on mérite, par une loi nécessaire. Même si mon écriture, ma pensée ne valent rien, il n’en reste pas moins que j’aurai réussi à me justifier à mes propres yeux comme à ceux de la nécessité. Il est certes répugnant de voir les plus médiocres et les plus stériles occuper les meilleures places sociales et cela dans tous les domaines. A cela et à ceux-là il n’y aura que du mépris à opposer. Je ne parviendrai pas à opérer à moi tout seul la révolution des coeurs, des esprits, des âmes. Mais j’essaierai de toutes mes forces. Car finalement, qu’est-ce que le monde si ce n’est pas uniquement ma représentation? Il me faut encore dépasser mon ressentiment de voir des grégaires, des  stériles, des niais, occuper les meilleures places de la société. Ils seront irrémédiablement engloutis dans les poubelles de l’histoire. Ils ont aussi leur nécessité. Ils servent de fumier pour les plus belles fleurs, éternelles. Ils ne peuvent pas ne rien être, c’est pourquoi on leur accorde des petites compensations mesquines, des hochets dérisoires tout juste bons à amuser et occuper les enfants attardés. Mais pour les génies même tardifs rien n’est fait pour leur faciliter la tâche. Mais le destin de ce qui est grand  est précisément qu’il doit s’affronter aux pires conditions et circonstances dans son déploiement dialectique par le travail du négatif. Cette loi éternelle, je l’assume, après tout l’immense majorité des médiocres et des stériles n’est  pas méprisable, seulement nulle, inexistante et inconsistante. Elle a son utilité. Il faut donc prendre un point du vue plus élevé. La reconnaissance par des gens qui ne se connaissent pas eux-mêmes, qui sont impuissants à reconnaître la grandeur de l’esprit, quel prix peut-elle avoir? Aucun, absolument.

Après ce premier et dernier mouvement d’humeur, je déclare qu’il n’y aura dans ce Journal que des références à l’absolu et au système, à la totalité et aux grandes individualités. Le plus souvent les grands individus sont des philosophes, car le concept est la forme la plus haute de l’action et de l’esprit. L’esprit seul est saint, roi et très haut. Il s’agira de se refuser définitivement à l’abaissement à toute complaisance de déploration de son propre sort. Car ce qui dans l’individu est insignifiant est nécessairement appelé à disparaître définitivement. Seul ce qui aura été affirmé par la puissance de l’esprit  pourra revenir éternellement.

 

 

LUNDI 18 MARS 1991.

 

Conformément à  l’esprit même de ce Journal, et aux préceptes généraux que nous nous sommes fixés, nous nous efforcerons d’écrire chaque matin pendant une ou deux heures, soit environ quatre pages. Si Platon dit que le plus dur est de commencer, il n’en reste pas moins qu’il est difficile aussi de continuer. Mais l’inspiration vient en écrivant, tout comme l’appétit en mangeant. Il nous suffira peut-être de nous inspirer de notre grand Ancien, Alain, qui s’efforçait journellement d’écrire ses propres pensées sous la forme de propos. Leur étendue était beaucoup plus modeste, mais aussi ils étaient beaucoup plus denses que les pages de notre Journal. Cependant point n’est besoin  d’être un grand nom et de se comparer vainement à lui, pour produire un effort qui devrait être commun à tous : se dépasser. On ne s’appelle pas Kant, Leibniz, certes. Mais en remettant sans cesse son ouvrage sur le métier, on peut acquérir une certaine forme d’art, s’assagir, y trouver la vie belle en connaissant, comme dit Alain, le bonheur d’écrire—même si c’est n’importe quoi, n’importe comment. Mais il s’agit surtout d’aller jusqu’au bout de soi-même. Que de temps perdu j’ai dû endurer dans l’incompréhension, le manque de confiance, la folie, pour qu’enfin je me décide envers et contre tout  à écrire, même si cela ne vaut rien. Ce qui vaut surtout est précisément ma propre démarche, désespérée mais pas sans espoir : l’espoir d’avoir affirmer l’innocence du devenir et malgré mes conditions culturelles exécrables me hisser à la hauteur des plus grands ou des plus médiocres. Aller jusqu’au bout de soi-même, même si c’est un néant, pour la seul gloire de Dieu, càd de l’absolu de l’esprit. Nous sommes définitivement et irrémédiablement dans l’absolu, l’infini, la totalité de l’être de l’étant, de laquelle nous provenons, en laquelle nous nous mouvons et à laquelle nous retournons immanquablement dans l’éternité du retour des forces de la volonté de puissance créatrice. Il ne faut certes pas attendre de constater des preuves du droit à écrire. La seule véritable définition du droit, c’est Nietzsche qui l’a donnée : le droit, c’est la puissance créatrice, la quantité de force spirituelle qu’on a la possibilité de mettre en oeuvre pour créer. Seul l’excès de forces prouve la force. Ne pa s attendre des preuves pour avoir la foi en son destin car c’est précisément la foi qui donne les preuves. Le cercle herméneutique n’est pas vicieux mais vertueux, créateur de sens, constitutif de valeur. Pour croire il faut comprendre, mais avant tout pour comprendre il faut croire. La faculté d’écrire, patiemment exercée et lentement acquise—il ne faut pas avoir peur ni honte des monstrueuses esquisses informes et niaises du début, car les choses finissent toujours par se mettre nécessairement en place— nous conférera progressivement, au prix d’un effort soutenu, la fierté infinie d’écrire. Il ne s’agira pas de s’orienter dans la direction du pauvre Onfray, qui profite éhontément du système dégradé. Mais cela n’a qu’un temps et il sombrera immanquablement dans les poubelles de l’histoire. Il n’est qu’un symptôme de la maladie du nihilisme, un chancre syphilitique qui prospère sur le cadavre en décomposition du corps social. Il s’agit pour nous de bien autre chose : le retrait silencieux, la citadelle intérieure sous l’humiliation de la non reconnaissance et de l’anonymat le plus complet, afin d’entrer dans la distance de Dieu qui seule peut nous rapprocher de lui. L’esprit n’est jamais aussi près de l’icône de Dieu que quand il est de loin arraché à la stérilité de l’idole.

Certes, nous pouvons en relisant Pascal et la première partie des Pensées (misère de l’homme sans Dieu) nous demander si notre vie a un sens. Pourrons-nous jamais sortir de cet état misérable qui consiste dans une déréliction forcenée et apparemment sans issue. Certes l’homme passe infiniment l’homme, mais dans quelle direction, et pour quelles raisons? Le vide, la mort ne nous attendent-ils pas au bout du chemin? C’est pourquoi il est nécessaire d’éterniser chaque instant par la pensée. On sera tenté ainsi de justifier le nihilisme de la majeure partie, informe, de l’humanité. Que peut-on attendre de ceux qui ont choisi librement d’abuser de leur liberté en se croyant illusoirement libre de ne plus rien entreprendre, de se laisser vivre passivement et lâchement sur le dos de la bête, de se laisser dériver vers une inertie mortifère? On n’a rien à leur répondre, car ils ne répondent plus de rien. Auguste Comte disait bien que l’univers de  l’humanité se limitait au système solaire et que la Terre—entendons l’ensemble de la vie humaine sociale sur Terre en tout temps et en tout lieu— cesserait par une sorte de conflagration universelle. Mais le privilège et le principe de l’optimisme n’est-il pas précisément de ne pas tenir compte de représentations abstraites, de menaces immanentes, de catastrophes diverses? En désespoir de cause ne convient-il pas cependant de continuer à espérer soi-même dans la plus grande désillusion? Car qui sait si l’histoire, l’homme et le monde ne sont pas voulus par une providence bienveillante bien qu’incompréhensible à nos propres yeux (c’est la position de Leibniz)? Schopenhauer précise bien que nous n’avons nul droit de juger la totalité du monde, car pour ce faire il faudrait se situer hors d’elle, ce qui est par définition impossible puisque la totalité est ce en dehors de quoi il n’y a rien d’autre qu’elle-même? Bien entendu, on ne tombera pas dans la naïveté de croire à une personnalité ou une subjectivité infinies—car comme dit Voltaire “Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu”. Mais il conviendra d’envisager plutôt une nécessité mathématique aveugle, comme le fait Spinoza. Ou plus exactement on devra concevoir un déterminisme inexorable qui nous conduit de gré ou de force là où nous devons aller. C’est ce que proclame Cléanthe dans son célèbre Hymne à Zeus, dans lequel il affirme que celui qui acquiesce à la nécessité du Destin est guidé par celui-ci. Mais celui qui regimbe est inévitablement traîné de force, vollens nollens, par le destin inexorable : “Fata vollentem ducunt, nollentem trahunt”.

C’est pourquoi le philosophe se distingue du dogmatique, qui affirme péremptoirement l’existence d’une divinité rationnelle, universelle. Mais il se distingue aussi du sceptique qui comme dit Montaigne “s’endort sur le mol oreiller du doute”. De l’éclectique aussi il fait fi, parce que celui-ci confond l’intelligence avec l’instinct animal de l’abeille en train de butiner et qui choisit les meilleures fleurs pour ne composer son miel. Mais la structure du monde n’a rien à voir avec ce rêve éveillé. C’est dans l’excès de la folie que réside la plus grande sagesse. C’est en effet dans l’exacerbation de toutes les forces de la vie de l’esprit et de l’esprit de la vie que réside à jamais la plus grande sagesse. L’éclectisme reste un voie moyenne entre le scepticisme et le dogmatisme, une attitude esthétique, pâle, tiède. Elle a certes au moins le mérite de pacifier l’esprit qui ne s’occupe plus guère alors d’autre chose que de découper et de savourer les morceaux choisis de ce que toute l’humanité produit. Mais qu’avons-nous à faire de la paix? Il ne s’agit pas évidemment d’invoquer la guerre, militaire, matérielle, économique, mais la guerre spirituelle, le combat contre le nihilisme et l’effort pour faire sortir non pas de la valeur—qu’avons-nous à  faire des valeurs, elles ont produit assez de mal au cours  de l’histoire—, mais il s’agit du combat pour le sens de ce qui doit advenir à partir de la forme primitive de l’humain. Ce programme n’a strictement rien à voir avec  celui que l’histoire, monstre et chaos, nous a accoutumé à constater au fil des millénaires et jusque récemment. Il s’agit d’un combat pour élever à l’ordre du concept l’être impliqué dans les phénomènes pris dans leur pure donation. Pas davantage ne trouverons-nous notre salut dans le cynisme. Car Diogène, le cynique  de Sinope, celui qui cherchait un homme vrai, véridique, vérace, authentique, en plein jour, une lanterne à la main, en pleine place du marché, ne nous apparaît que comme une figure grotesque et caricaturale qui doit absolument être dépassée, tout comme les figures intermédiaires du stoïcisme, de l’épicurisme, de l’hédonisme, de la sophistique, et de la dogmatique pédante. Toutes ces figures tombent sous le couperet de la critique nietzschéenne dans le Crépuscule des Idoles : “J’ai cherché des grands hommes et je n’ai trouvé que des hommes singeant leur propre idéal. Le cynisme n’est donc qu’une attitude négative simplement nécessaire en première approche mais absolument pas suffisant. Elle produit une fonction cathartique, certes spectaculaire mais simplement disciplinaire et nullement créatrice. Au contraire, cette attitude ne peut recevoir sa vérité par un mouvement rétrograde qu’en s’intériorisant et en devenant implicitement imperceptible.

Que nous reste-t-il donc pour ne point nous égarer? Nous sommes des égarés, cherchant aveuglément la lumière sur un chemin obscur. Il reste cependant la philosophie de l’humanité, telle qu’au fond Comte la pense et la systématise. Et d’ailleurs, ne conviendrait-il pas de rapprocher ces deux grands penseurs que sont Comte et Nietzsche? Tous les deux développent en effet un humanisme intégral qui, pour n’être pas au départ pensé dans la même direction, trouve cependant sa convergence dans l’esprit identique de la doctrine d’une volonté de puissance consacrée uniquement à créer du sens. Certes, Nietzsche parle de l’humain, trop humain, mais ce n’est nullement parce qu’il désespère de l’homme. Au contraire il place en lui beaucoup d’espoir. Mais c’est à condition qu’il fasse l’effort de ne plus se morceler, se tronquer, se mutiler inutilement. On retrouve la même idée chez Marx. L’homme ne croit pas en sa propre unité, bien qu’ il ne manque pas de valeur. Il en crée à chaque instant pour la plupart dérisoires. Il manque de sens càd de cette faculté de synthèse de son propre mouvement. “En vérité, proclame amèrement Zarathoustra, ce n’est pas parmi des hommes que je marche, mais parmi des monceaux et des fragments d’hommes”. Comte ne dirait pas autre chose, lui qui était si parfait, si complet, lui pour qui l’encyclopédie constituait l’alpha et l’oméga de l’humanité.

Certes, Nietzsche, myope comme Comte—mais la myopie n’est-elle pas l’infirmité caractéristique des grands introvertis, des grands penseurs qui trouvent au fond d’eux-mêmes une vision télescopique dont n’ont pas seulement idée ceux dont l’acuité n’est seulement que matérielle—écrit par aphorismes, par fragments, alors que Comte se répand en une logorrhée extrêmement charpentée, bien qu’infiniment luxuriante, un discours luxuriant qui est aussi au fond un luxe riant. Cependant Nietzsche, bien entendu, se défiait de l’esprit de système : “L’esprit de système est un manque de probité”. En effet le réel, la raison, la rationalité sont des réalités intrinsèquement éclatées qu’aucun système ne peut prétendre analyser réellement. Mais le système est aussi l’expression la plus fine de la volonté de puissance. Vouloir s’égaler à Dieu, déduire l’être du concept. On peut aussi s’autoriser d’une interprétation esthétique, chrétienne, militaire, de Nietzsche. Où se tient et se trouve la véritable interprétation, le point focal ou géométral à partir duquel sera découverte sa vérité propre? Le point commun avec Comte peut donner la solution de ce problème. Il y a chez Nietzsche comme chez Comte un désir ardent d’élever l’humanité à sa propre hauteur à partir de l’esquisse que présente l’humanité actuelle. Foucault reprendra cette idée : c’est de la figure informe de l’humain que pourra émerger peut-être un jour une figure plus haute, celle du surhumain. Cette notion n’est évidemment en rien génétique, biologique, raciale, elle est seulement d’ordre spirituel. Nietzsche, comme Comte et Foucault se font les archéologues de l’humanité et cherchent dans les restes de cette humanité des éléments moteurs d’un devenir. Nietzsche n’est pas comme on le croit couramment, en vertu d’un préjugé paresseux et complaisant, un apologiste de la différence inepte. Nietzsche est un penseur sérieux et à prendre au sérieux, non pas d’ordre esthétique mais pessimiste et tragique. Comte pourrait aussi passer pour un penseur pessimiste, mais on décèle chez lui une bonne foi, une loyauté, une probité, un dévouement complet à la cause de l’humanité et de l’esprit. Il n’est pas idéologue ou alors dans le bon sens du terme, comme chercheur de la nature pure et rationnelle des idées. Sa foi dans la raison—chez Nietzsche cette foi existe aussi mais sous sa forme éclatée donc grosse de possibilités nouvelles—lui permet de ne pas désespérer de l’homme : l’homme est quelque chose qui doit être dépassé par et dans l’esprit.

Nous prétendons, quant à nous, suivre les traces de ces deux géants de la pensée. Nous tenterons de former une synthèse subjective de leurs pensées afin de trouver notre propre philosophie, à partir d’un point de vue objectivement affectif, celui du coeur comme force et foi, afin de constituer une idée nouvelle d’humanité. On ne part pas de rien, certes : “Tout est dit et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent”(La Bruyère, Les Caractères). Nous ne prétendons nullement à l’originalité puisque nous voulons nous objectiver radicalement et intégralement càd nous fondre dans la raison universelle et anonyme. Par parenthèse on peut remarquer que nous employons le “nous”, pluriel de majesté dérisoire, non pas par paranoïa, mais parce que précisément nous voulons nous arracher à toute subjectivité empirique ou transcendantale et nous placer d’emblée dans l’absolu qui nous est de tout temps immanent comme à chacun d’entre nous, bien que bien peu s’en rendent un compte exact. Mais au contraire, nous avons dans l’idée que, pour aller plus loin que les Anciens, il ne faut pas les court-circuiter, mais refaire leur parcours pour notre propre compte afin de les prolonger. Nous avons choisi Nietzsche et Comte parce qu’ils nous semblent personnellement le plus correspondre à nos besoins propres du moment. Mais au fond tous les penseurs, des plus grands aux plus petits, se rejoignent à un certain niveau de convergence et disent tous la même chose. Ils dé-clarent l’être dans sa distance proximale infinie, condition de toute historialité de l’esprit. D’un point de vue suffisamment élevé les pensées rejoignent l’un infrangible et immuable. Comme le dit Bergson : “Un philosophe aurait pu venir en d’autres temps, il se serait posé d’autres questions, il aurait utilisé d’autres instruments intellectuels, il eût pourtant dit toujours la même chose”. Toute intelligence, en tant qu’elle procède de l’Un, pour reprendre un concept plotinien, ne peut parler que de l’Un, à travers la diversité du multiple à laquelle l’astreint sa nécessaire descente dans le monde. Nous nous sentons doués, dotés d’une force certaine pour dire et penser la donation absolue du monde. Nous ne cesserons donc pas de vénérer la mémoire de Comte parallèlement à celle de Hegel et de Nietzsche. Nous avons donc résolu de nous consacrer journellement à l’écriture qui, pour nous, comme pour Nietzsche, reste la forme la plus haute de la volonté de puissance. “Ecris avec ton sang, et tu apprendras que le sang est esprit”. Le sujet pensant que nous sommes cherche désespérément à tout exprimer, tout dire même au prix de certaines dilutions et circonlocutions dilatoires. Celles-ci apparaissent d’abord comme des scories mais au fond elles sont peut-être les seules conditions pour que les choses se mettent progressivement en place. Cet enthousiasme ne devra plus être brimé bien qu’il l’ait été durant une trentaine d’années  par les vicissitudes de la vie auxquelles il a été spontanément confronté et exposé. Nous avons déjà remarqué que le génie ne croît et ne s’accroît jamais que grâce à des circonstances éminemment défavorables. Sans quoi en effet comment pourrait-il trouver la force de vouloir quelque chose constamment, obstinément, profondément? Ayant toujours quelque chose à désirer il se développe toujours malgré une multiplicité très grande d’accidents et d’obstacles de toutes sortes.

Nous voulons profondément apprendre, grâce à l’exercice quotidien et patient, ce qu’est une grande individualité et singularité. “A chaque jour suffit sa peine. Ne t’inquiètes pas de demain, demain s’inquiétera de lui-même”(L’Ecclésiaste). Pour Nietzsche comme pour Comte l’humanité est constituée par l’héritage que nous ont légué les grandes individualités du passé, qui ont fait avancer l’humanité dans une multiplicité de domaines—pas uniquement du point de vue de la phénoménologie de l’esprit ou de la logique du concept. Seulement, on ne naît pas comme un grand homme, on le devient éventuellement. Comment? Par le dépassement incessant de soi par soi. Bien entendu, peu parviennent au résultat du grand homme. Mais on est déjà un génie et un grand homme quand on produit effectivement l’effort de tout son coeur et de toute son âme pour le devenir : qu’importe le reste? Le véritable génie ( ingenium) consiste dans la faculté de trouver au fond de soi-même tout ce qui constitue l’humanité véritable afin d’en faire émerger la sur-humanité possible, dont le Christ et Socrate furent des figures possibles bien qu’improbables. Pour ce faire il est besoin de beaucoup de dureté, d’objectivité. Beaucoup seront laissés en arrière dans les poubelles de l’histoire, mais leur sacrifice dérisoire n’aura pas été vain. “Ils ont cru que je m’arrêterai à eux. Mais je me suis servi d’eux comme de degrés pour aller plus haut” (Nietzsche);

 

 

MARDI 19 MARS 1996 .

 

Comme convenus avec nous-mêmes nous reprenons courageusement la plume, bien décidés, pour rattraper un jour où nous n’aurions malheureusement pas eu ou pris le temps de rien noter sur notre Journal, d’exécuter par compensation, le jour suivant, le double de l’écriture prévue et d’antidater la première partie pour sauver les apparences. Le temps n’est rien d’autre que ce qu’on en fait par la volonté de puissance pure, càd purement spirituelle. Ce peut être une présomption infinie que de vouloir écrire, surtout lorsqu’on n’est pas sûr du destin d’un talent que l’on sent pourtant naissant. Mais comme dit Nietzsche, pour gravir une pente escarpée, il n’y a guère qu’une solution : “Monte, et n’y pense pas”. Nous avons la chance de sentir en nous une volonté débordante, infinie, absolue, dont il n’y aurait aucun sens à croire qu’elle puisse être détournée pour des motifs et des fins petitement égoïstes. Car il y a un grand et un petit égoïsme. Tout ramener à soi pour soi, voilà qui est dérisoire et conduit au néant. Mais tout ramener à soi pour l’humanité, voilà qui conduit aux grandes choses. Nous travaillons pour l’absolu, d’où nous venons et à quoi nous allons retourner. Nous ne faisons que développer et déployer consciencieusement et avec une modestie toute pétrie du bleu de l’absolu, les facultés dont l’absolu nous a pourvues pour exécuter la mission qu’il nous a assignée et dont il nous a investie. Malheureusement, primum vivere deinde philosophari : d’abord il faut vivre ensuite on peut philosopher. Et pour gagner sa vie il faut accepter de se prostituer, de se dégrader, même si c’est pour la bonne cause. Je n’ai pas la chance d’avoir été reconnu comme chercheur et inventeur de concepts. C’est pourquoi je dois me dégrader progressivement dans un lycée de province. Je suis heureux de faire reculer la bêtise, de rendre les enfants, toujours innocents, plus intelligents. Surtout un enfant est toujours innocent, il ne peut prendre que ce que ce monde social laid et absurde lui donne, car il n’y a rien d’autre. Donc il faut que j’accepte mon destin de chercheur raté et d’inventeur frustré. Il ne s’agit donc de notre part nullement d’une mégalomanie quelconque mais de l’acceptation résignée de conditions extrêmement défavorables pour la création. Pendant que beaucoup d’imbéciles stériles et incompétents se pavanent au sommet des fonctions sociales et ne font strictement rien de leur temps, il est terrible de constater que les créateurs doivent progresser dans les pires conditions. Alors que les imbéciles, les impuissants, couverts d’honneurs, de privilèges, d’avantages, en argent, en énergie, en notoriété, en facilités de toutes sortes perdent le temps précieux de l’humanité. Cependant nous appliquons le principe fondamental de la Bible :”A ceux à qui il a été beaucoup donné il sera beaucoup demandé”. Certes, dans notre cas on ne dispose que de très peu de choses socialement. Aucun avantage qui pourrait alléger notre tâche. Mais il faut croire en un don plus puissant et précieux que toutes les mesquines préférences sociales accordées aux médiocres et aux grégaires, à force de ramper. “Tout ce qui rampe a la Terre en partage” (Héraclite). Il s’agit du don de l’esprit qui se donne toujours, comme par un principe de compensation, dans les pires conditions matérielles. L’humanité n’a jamais cessé de défavoriser ses génies et de produire les plus grands des gâchis, plaçant dans les positions les plus hautes et les plus favorables les plus médiocres, et aggravant la tâche de meilleurs. Nous comptons cependant évidemment faire de notre mieux, envers et contre tout. Faire contre mauvaise fortune, bon coeur, et faire de nécessité vertu. Accepter le destin comme il est. Si on me donnait suffisamment de temps, d’argent pour mener à bien ma création, si on m’épargnait suffisamment les innombrables dépenses d’énergie inutile afin que je puisse créer dans les meilleures conditions, je serais peut-être reconnaissant au monde social, absolument dégradé. Mais dans les conditions actuelles il n’a droit qu’à mon mépris le plus absolu. Faire de notre mieux dans de telles conditions déplorables, cela n’était guère possible dans notre situation antérieure. Combien d’années d’apprentissage, de souffrances et de vicissitudes ont-elles été nécessaires pour commencer à entrevoir l’horizon de nous-mêmes? Il faut appliquer les fameuses maximes de la générosité cartésienne dans les Principes de la philosophie et ne pas décevoir les germes d’absolu déposés en nous. Comme Balzac, comme Vernes—ils n’écrivaient pas bien mais ont développé cependant un système d’humanisme intégral— nous allons essayer d’établir un système afin d’en déduire rigoureusement l’absolu. Ce n’est pas une charlatanerie, contrairement à ce que pourrait penser Schopenhauer de Hegel. Mais c’est l’expression la plus haute, la plus pure et la plus féconde de la volonté de puissance en acte, à laquelle, nécessairement, vollens nollens, chaque humain se doit de participer. Pour reprendre une image stoïcienne : l’important dans le tir à l’arc n’est pas d’atteindre la cible, mais de maîtriser parfaitement l’attitude du tireur à l’arc. Le contenu du monde est rigoureusement identique à sa forme : c’est pourquoi l’action la plus puissante est la prière, càd la pensée et la maîtrise intégrale du monde qui est donnée nécessairement à celui qui se maîtrise parfaitement lui-même.

Comment nous y prendrons-nous pour bâtir jour après jour ce Journal? Il ne sera pas certes notre oeuvre principale—nous comptons construire un système complet de métaphysique, d’onto-théo-logie et de phénoménologie—, mais une référence constante, un journal d’idées fidèle et continu, fondée sur les plus grands auteurs de la philosophie, et à partir duquel nous pourrons légitimement espérer aller plus loin. Platon ne dit-il pas dans le Sophiste : “La pensée est un dialogue intérieur et silencieux de l’âme avec elle-même”? Nous avons renoncé pour notre part, après quelques tentatives vaines pour se constituer des amis, à  croire que des amis étaient non seulement possibles mais  encore souhaitables pour la vie du grand homme. Car ce n’est qu’une illusion. On est seul, on mourra seul : il faut faire comme si on était seul, dit Pascal, qui avait dénoncé la manie de se croire important: “Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas”. En effet, chercher des amis reste une illusion et un bon prétexte pour ne pas enfin se placer seul devant soi-même, prendre son destin à pleines mains et se dépasser. D’ailleurs, Aristote ne dit-il pas : “Mes chers amis, il n’y a point d’amis”? Faut-il s’en affliger? L’absolu n’est il pas notre seul et meilleur ami? Ne nous a-t-il pas mis au monde pour faire l’effort de parvenir dialectiquement à lui en entraînant dans notre sillage le plus grand nombre d’êtres humains? Nous nous ressemblons tous par la commune raison que nous partageons tous. Dès lors pourquoi artificiellement croire à la nécessité de se rapprocher? Nous sommes tous à  la même distance de l’absolu. Certes, il reste primordial d’entretenir avec des collègues des relations intellectuelles à seule fin d’échanger le résultat de nos travaux. Mais la seule amitié et le seul amour ne sont-ils pas en définitive ceux que nous devons porter à l’absolu rationnel? Spinoza le dit bien, mais aussi Platon à sa manière, que le seul véritable amour est l’amour qui procède de la connaissance purement intellectuelle de Dieu. Il faut d’abord penser tout seul. Ce qui est très difficile car on croit penser alors qu’on ne fait que véhiculer des images confuses et intermittentes. Si possible, il convient de se parler seul à  haute et intelligible voix. Ce n’est nullement un signe de folie, comme le prétendait le bon vieux Kant, mais un signe de rationalité extrême. En effet, on ne pense que dans et par le mot, selon Hegel, et une pensée qui n’est pas formalisée en concepts est pour ainsi dire vide de sens. Ainsi, compte tenu du fait que, à moins de perdre son temps, nous sommes la plupart du temps seuls avec nous-mêmes, il est indispensable de s’entraîner seul à haute voix, à dialoguer avec soi-même : questionner, objecter, répondre. Il est clair que dans une assemblée de fous, un sage passera pour fou. C’est le principe qui  a conduit Socrate, lui le plus sain et saint des hommes à boire la ciguë. Ensuite il faut lire, puis écrire et enfin échanger le résultat de ses travaux avec d’autres collègues. Il n’est nul besoin d’amis dans tout cela. Notre seul ami : la raison, l’esprit, la nature, la vie, l’absolu. Une correspondance nourrie et des entrevues fréquentes dans les colloques suffisent à se tenir informés de l’avancée des travaux.

La tristesse provient d’une impuissance à créer. Les prêtres entretiennent l’impuissance des gens. Il ne s’agit pas des prêtres religieux seulement mais de toute forme de prêtres y compris laïcs. Libérer la vie dissoudre la tristesse et l’impuissance, càd le pouvoir. Certes, tout le monde n’est pas destiné aux plus hautes productions, mais chacun a le devoir—que bien peu exécutent— de se donner à fond à la tâche d’élever l’humanité. Tout être humain possède par définition la force d’aller jusqu’au bout de lui-même, pourvu qu’il le veuille et qu’il renforce constamment son habitude quotidienne par l’exercice. Donc, dans notre sphère éthique, il n’y pas non plus de place pour la haine, le mépris et le combat illusoire contre des ennemis imaginaires. Certes, Nietzsche recommande de se souhaiter à soi-même des adversaires et des ennemis parfaits. La solution de cette énigme est simple. Il s’agit de ne combattre que soi-même, et de s’élever tellement haut que le seul adversaire éminent que l’on puisse se souhaiter soit précisément soi-même. Il faut par ailleurs être spinoziste et dire : “Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere”.  Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre. On s’étonnera de ne pas trouver l’injonction d’aimer, mais cet étonnement se dissipera si on comprend qu’il n’y a d’amour que dans et par la connaissance intellectuelle pure. Certes, il est essentiel de trouver une femme et pourquoi pas, contrairement à ce qu’invoque la misogynie  accoutumée de Nietzsche, une amie véritable? On sait que Nietzsche ne croit pas à l’amitié féminine. “Il ne peut y avoir de relation cordiale entre un homme et une femme qu’à la condition d’une certaine antipathie physique réciproque”. “Quand une femme a des vertus masculines, elle est à fuir. Quand elle n’a pas de vertus masculines c’est elle qui prend la fuite”. Il faut en effet s’efforcer de vivre comme tout le monde, conformément à ce que préconise Descartes dans la première maxime de la morale par provision (Discours de la méthode). Elle consiste dans l’effort pour obéir aux lois et aux coutumes de son pays et respecter les opinions des plus sensés avec lesquels on aura à vivre. En effet, dans ces conditions, la femme peut entretenir par sa seule présence, pourvu qu’on ne la laisse pas devenir trop envahissante, le sentiment de n’être pas seul physiquement, ce qui peut seul compenser la nécessité absolue d’être seul pour créer. Mais la seconde raison qui préside à l’obéissance à cette  maxime est la nécessité de commencer un nouveau genre d’humanité, ou du moins de tenter l’expérience. C’est pourquoi Nietzsche et Comte plaçaient la femme sur un piédestal si élevé. Elle est le symbole de l’humanité et de son avenir, elle est le sexe affectif en qui seul peut s’accomplir la synthèse subjective de l’ensemble des conceptions humaines rapportées à l’idée d’humanité.

Pour en revenir au programme d’exécution de ce Journal qui en commandera la structure, on essaiera de satisfaire à une quadruple exigence. Premièrement s’inspirer dans le développement des idées qui nous sont advenues dans la journée, dont le Journal est le résumé, en évitant bien entendu la relation des faits divers et insignifiants en tant que tels. Il faudra prendre toujours le soin et la peine de les transcender et les sublimer dans des idées plus hautes, dans l’universalité desquelles l’humanité se retrouvera certainement. Il faut effectivement, dans notre lutte contre le temps, ce roi dont Shakespeare dit que la vie est son bouffon dérisoire, sauver le maximum de ce qui peut être éternisé, et transmuter en universel ce qui n’était que singulier. Cependant on se demande bien où un  philosophe pourrait prendre ses idées si ce n’est à partir de son expérience quotidienne, qu’il doit sublimer et transcender. Deuxièmement le second grand principe est de faire la plus large part dans notre discours aux références et aux citations—aux aphorismes et aux idées—des grands auteurs. Comme le dit Comte “Les morts gouvernent les vivants”, “Il y a plus de morts que de vivants”, “Le poids croissant du passé tend à régler toujours davantage nos existences instables”. C’est pourquoi nous pensons ne pas pouvoir penser à partir de rien, mais seulement en dépassant les grands penseurs après les avoir pleinement assimilés. Le dialogue le plus haut s’institue uniquement avec les grandes âmes par-delà les siècles. L’essence du dialogue est fondée exclusivement sur les classiques càd les grands systèmes de philosophie spéculative et réflexive et par excellence toute le dix-septième siècle. Troisièmement, le principe formel de notre discours sera d’écrire le plus rapidement possible, sans ratures ni reprises, au fil de la  plume, sans relire—car c’est seulement dans sa tête que l’on doit se relire constamment—et sans réfléchir plus que le simple rythme de la plume ne l’impose. En effet nous sommes animés par la prétention d’écrire un grand nombre de pages inutiles et informes afin de pouvoir en extraire un petit nombre d’énoncés essentiels suivant la nécessaire loi de compensation. Mais combien de milliers de pages n’allons-nous pas écrire avant de rencontrer une bonne idée, lumineuse en sa simplicité? Qu’importe! Pour nous le principal n’est-il pas de nous adonner et nous abandonner à cet excellent exercice quotidien continu, susceptible à longue échéance de nous mûrir et de nous former radicalement à la pensée des profondeurs? Cinquièmement, le dernier grand principe qui commande notre action et qui préside à notre attitude fondamentale est de se convaincre que le Journal sera notre oeuvre de base élaborée pendant peut-être plus de soixante ans. Ainsi nous l’espérons, bien que peut-être seuls les médiocres vivent longtemps, comme s’ils devaient compenser par la longévité le peu de densité de leur vie. Les âmes élevées, quant à elles, sont les plus proches de Dieu et ainsi elles sont rappelées plus rapidement. Nietzsche ne dit-il pas que “L’amour de la vie est presque toujours le contraire de l’amour d’une longue vie”? Le Journal constituera une oeuvre de fond, de longue haleine, qui nous modèlera et façonnera au jour le jour (c’est notre unique prétention). La postérité puisera dans cette oeuvre ainsi que dans notre correspondance, si elle le désire, de quoi alimenter quelques débats, y compris sur le néant de la création littéraire. Certes le Journal sera bien compté dans ses moments les plus forts comme une métaphysique une onto-théo-logique, une phénoménologie transcendantale, bien que la majeure partie de son contenu soit noyée dans un océan de fadaises, de trivialités, de niaiseries et de répétitions oiseuses, qui ne manqueront pas nécessairement d’être charriées par un esprit dont l’activité aura été précipitée ou trop sollicitée, obstruée par de multiples résistances parasitaires. Mais l’oeuvre principale une fois dégagée de sa gangue répugnante constituera  plutôt un véritable système métaphysique que nous publierons à la manière de Comte sous la forme d’un cours de métaphysique. Au moment où nous écrivons à l’ordinateur ces phrases qui datent de plus de treize ans, rien n’a encore été fait. Mais on n’est jamais tenu de faire un livre et un destin tardif  et peut-être impossible constitue peut-être notre lot dont il faudra bien s’accommoder. Quoiqu’il en soit, dans ces conditions et en tout état de cause, nous pensons que la société meurt de ce que l’on ne fait plus assez de métaphysique. Il faut en effet s’y adonner beaucoup plus que quelques heures par an. Ce précepte inverse de Descartes était certes valable en son temps où la science et la technique n’étaient pas encore développée et où régnait encore la scolastique tardive. Mais les données se sont inversées. Il y a maintenant trop de technique et de science et plus assez de spéculation pure. La nourriture spirituelle, si essentielle, semble faire défaut à notre siècle nihiliste. Nous en souffrons tous et la plupart en meurent. Notre oeuvre de fond, le Journal, à partir de laquelle s’élèveront les édifices de notre système et de notre cours de métaphysique sera conçu un peu comme une chronique, autrement dit un développement  rationnel et varié dans le temps. Il apparaît un peu comme LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU de Proust où, à travers mille fadaises on découvre des sommets de la philosophie, de la phénoménologie et de la métaphysique, en une cathédrale majestueuse qui n’aura jamais fini de livrer tous ses secrets.

 

MECREDI 20 MARS 1991 .

 

D’où venons-nous? Où allons-nous? Que sommes-nous? La question n’est pas de savoir si ces questions ont un sens, car au fond toute expérience humaine peut leur conférer un sens minimal. L’individu vient de sa mère, l’espèce humaine provient d’une évolution archaïque immémoriale. L’expérience nous apprend en outre que nous sommes des êtres raisonnables, bipèdes sans plumes, que nous sommes, comme dirait Pascal, un cloaque d’incertitude et d’erreur, un monstre et un chaos, et que nous sommes en oscillation perpétuelle et inquiète entre deux extrêmes que nous ne pouvons atteindre. Notre condition est telle que nous ne pouvons pas non plus espérer nous asseoir sur une assiette ferme : nous sommes en déréliction. Déjà Schopenhauer avait noté que la vie humaine oscille entre la souffrance et l’ennui. Quant à notre destination, l’expérience des autres, transposée dans la représentation de notre destinée future, nous suggère le sentiment que seulement la mort nous attend au bout du chemin. “Condition de l’homme : inconstance, ennui, inquiétude” (Pascal). De plus Montaigne nous rappelle que “La mort est le bout, non le but de la vie”. Il est vrai qu’il inversera cette formule de jeunesse pendant laquelle il était sceptique, et la transformera en son contraire : “La mort est le but, non le bout de la vie”, se référant davantage dans sa vieillesse à la sagesse du christianisme et du Jugement Dernier. En tout état de cause cependant pour lui : “Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant”. Pour lui il n’y a rien à attendre ni à espérer après la mort qui, pour Pascal, doit nous mettre dans l’horrible nécessité d’être anéantis ou éternellement malheureux. Ces trois questions, on vient de voir qu’elles peuvent recevoir des réponses minimales et concrètes de l’expérience la plus immédiate. Mais elles nous laissent cependant encore insatisfaits. Nous avons aussi besoin d’une solution métaphysique à laquelle aucune anthropologie pragmatique ne puisse accéder. Quelle est l’origine de l’esprit? Quelle est la nature d la relation  différentielle ou dialectique entre la nature et l’esprit? En quoi consiste donc l’esprit? Que vaut enfin l’hypothèse d’un Dieu infini et absolu à partir duquel toute l’énigme du monde—qui est la nôtre même, car que serait le monde sans les hommes?— prendrait éternellement et définitivement son sens? Les quatre questions fondamentales que Kant pose dans sa  Logique sont respectivement : 1°/. Que puis-je connaître? 2°/. Que dois-je faire? 3°/. Que m’est-il permis d’espérer? 4°/. Qu’est-ce que l’homme?

Nous sommes bien entendu quelque fois songeur devant la vie et la voie que nous avons prétendument choisies. En effet notre pente naturelle n’était-elle pas plutôt la littérature générale, comme effort pour joindre l’expérience de l’homme à son rêve propre? Nous constatons en effet, malheureusement, que pour l’instant nous tournons toujours autour du même champ (l’éthique) et nous ressassons sans cesse, comme par une névrose, la sempiternelle problématique : comment vivre? C’est en effet une question qui peut sembler oiseuse, surtout pour une personne dont le destin s’avère irrémédiablement médiocre et obscure. Mais n’est-ce pas être grand que d’assumer pleinement  un destin médiocre, obscur et petit? Au fond à quoi bon vivre? Le temps d’apprendre à vivre, et il est déjà trop tard. Nous retournerons tous à la poussière, d’où nous avons été tirés, dit la Bible. Dès qu’un enfant naît, dit Rilke, déjà il est déjà assez vieux pour mourir. Ainsi à quoi bon vouloir se surélever infinitésimalement au-dessus du néant? L’homme n’est rien mais le rien perce. Un proverbe ne dit-il pas qu’au moment même où nous entrevoyons comment il nous faudrait vivre, déjà il nous faut mourir. Pourtant la grandeur de l’homme ne réside-t-elle pas dans l’effort pour affirmer une éternité de fois le néant absolu de sa vie? On tire de l’être en affirmant et assumant une éternité de fois le même néant que l’on fait inexorablement revenir. Certes nous nous cherchons nous-mêmes sans cesse, telle est notre condition absurde, et dans cette recherche en perpétuel accomplissement nous trouvons notre seul accomplissement possible. Nous ne pouvons sortir de l’absurdité du monde et de sa surdité qu’en choisissant d’y rester une éternité. Cependant pourquoi tant d’incertitudes et d’hésitations alors que nous devrions nous intéresser aux problèmes les plus hauts et les plus beaux de la logique, des mathématiques et de la métaphysique?

La vérité est que nous perdons beaucoup de notre temps en préoccupations inutiles, en occupations dérisoires. Il est vrai de dire avec Louis Lavelle que “Le bon usage du temps, c’est toute la philosophie”. Certes on peut penser que c’est aussi perdre son temps que de passer son temps à dire qu’il ne faut pas perdre son temps. Le temps est ce qu’il y a de plus précieux  pour le philosophe. Rien n’est en effet plus urgent que d’établir un emploi du temps parfaitement rationnel et rationné—autrement dit calculé à la façon d’un menu alimentaire prédéterminé plusieurs jours à l’avance. Auguste Comte était le véritable maître du calendrier, et comme fondateur de religion, celle de l’humanité laïque et rationnelle, il a légitimement désiré réformer le calendrier. Le temps n’est rien d’autre que ce qu’on en fait. Ce n’est pas assez, dit Descartes, d’avoir l’esprit bon, mais le principal  est de l’appliquer bien. Il s’agit de construire une structure rationnelle, efficace et féconde, du temps propre, de la durée réelle. La réussite et le sentiment du contentement absolu de soi restent fixés à ce prix. Sénèque déjà dans son De brevitate vitae donnait quelques éléments pour remplir sa vie : savoir où l’on va, d’où l’on vient et vers quoi l’on se dirige. Il est bien évident que le temps est une puissance pure, qu’il ne dépend que de nous d’actualiser et d’éterniser par un effort adéquat de la volonté délibératrice et de l’intelligence ordonnatrice. Tout ce qui peut être sauvé dans l’éternité, par l’éternité, du naufrage de la pure puissance du temps, le sera effectivement par l’exercice le plus haut de la pure volonté de puissance, qui affirme l’être dans le devenir.

Il conviendra ainsi de comprendre que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Tous les grands hommes de l’humanité, dont l’éloge est fait conjointement par Nietzsche et Comte, se sont levés tôt, régulièrement. Kant, au moment de sa mort, raconte son biographe Wasianski, a fait jurer à son valet de certifier authentiquement que lui-même, Kant, ne s’était jamais levé après cinq heures du matin. Celui qui dort, d’autre part, ne vaut rien, et Balzac précise, à propos du crétin Rouget dans  La Rabouilleuse que trop de sommeil amollit l’esprit. Les grands hommes pouvaient ne dormir que quelques heures par jour sous la forme de courtes siestes intermittentes et réparatrices.

Seule la régularité de notre vie quotidienne, quand elle épouse celle des phénomènes naturels, peut assurer notre salut, car alors nous assumons notre temporalité. Mais qu’entend-on au juste par la notion de salut? Opérer son salut c’est précisément éterniser le plus possible son temps propre, se dépasser à partir de la durée en direction de l’éternité. Tout ce qui mérite d’être sauvé doit l’être, telle est la devise de cette sotériologie chronologique. Cette ferme résolution doit bien évidement être accompagnée de principes qui en facilitent le déploiement et l’accomplissement. Par exemple, il est recommandé de ne gâcher aucune force de bon matin, ni par des activités physiques, ni par la satisfaction de pulsions sexuelles, qui sont toujours mises pour autre chose de plus important et qui dès lors passe sous silence. Pas davantage ne recourera-ton de bon matin à la simple lecture des livres, même s’ils sont bons et grands, et même s’ils constituent une véritable nourriture substantielle. Ils sont certes des classiques, des totalités systémiques, systématiques et encyclopédiques en lesquelles il nous est permis de croire et de nous reconnaître, en ce que nous portons d’universel en nous, et dont c’est un devoir pour nous que de les parcourir discursivement. Il faut donc réserver la lecture et le dialogue avec soi-même pour l’après-midi, avant de délasser le corps—dans l’activité de course à pied ou de natation—au début de la soirée.

C’est donc un devoir pour nous que de tâcher d’être complet, de se compléter indéfiniment soi-même. “En vérité, dit Zarathoustra, je ne marche pas parmi des hommes mais parmi des fragments, des morceaux et des monceaux d’hommes”. L’homme n’est-il pas fait au contraire pour être complet, pour accrocher le plus grand nombre possible de cordes à son arc et à sa lyre, pour faire feu et flèche de tout bois? Il faut en cela suivre Platon en sa République. Des mathématiques avant toute chose (“Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre”), “De la musique avant toute chose” (Verlaine), mais aussi beaucoup de jeux éducatifs, pour apprendre à ne pas tricher avec soi. Au surf on apprend à ne pas tricher avec la vague inexorable en sa nécessité, aux échecs on apprend aussi à ne pas tricher avec les lois implacables de la logique. On apprend la simplicité, le principe d’économie, et celui de la subordination de la  tactique à la stratégie, car en toute chose il faut d’abord considérer la fin et ensuite seulement appliquer le principe selon lequel qui veut la fin veut nécessairement les moyens adéquats qui lui sont intrinsèquement liés par une nécessité de nature.

Pourquoi cependant parler sans cesse d’éducation, de pédagogie, de morale et de politique? Ces notions ne sont-elles pas définitivement évidentes, et ne faut-il pas plutôt se tourner vers les questions métaphysiques (recherche de la forme et de l’essence du monde)? Ces thèmes ne peuvent-ils pas être réglés une fois pour toutes, de telle sorte que l’on s’intéresse alors à ce qui constitue substantiellement le contenu même de l’acte de l’esprit? La réflexion sur la logique, les mathématiques, les sciences en général, ne sont-elles pas prioritaires pour aboutir à une théorie générale de la connaissance? Ne faut-il pas ensuite s’interroger sur les grandes questions métaphysiques? La théologie (Dieu, l’infini, la  totalité, l’absolu), l’être et l’un, la vie et la volonté : voilà ce qui suffirait à remplir une vie et à combler l’homme qui vouerait tout son courage à la recherche et à l’examen de telles questions.

Pour notre part, nous ferons tout notre possible pour ne pas cesser de chercher et de trouver des éléments de réponse. Et cela indépendamment de nos modestes moyens sur lesquels nous avons décidé de ne pas trop nous appesantir (mais que faisons-nous en ce moment si ce n’est s’appesantir sur la nécessité de ne pas s’appesantir?). Parce qu’au fond nous voulons nous dépasser et réduire sans cesse vers le haut cet écart douloureux entre nos prétentions et nos capacités. Certes, nous sommes pour le moment très embarrassés car nous constatons notre impuissance à maîtriser l’intégralité du temps. Nous voulons tout embrasser, nous n’embrassons finalement rien. Notre ambition et notre résolution d’écrire quotidiennement quelques pages pendant quelques heures est assurément louable comme nous avons tenté de le montrer précédemment. Avant de passer le premier tournant de la vie, le cap de la trentaine,  il est bon de procéder à une première synthèse. Elle ne vaut certes pas grand chose, elle est transitoire, temporaire et destinée à être reprise, ressaisie et dépassée. Nous ne prenons sans doute pas assez de peine ni de temps pour réfléchir. Nous semblons en effet obsédés par l’idée de produire à nos propres yeux quelque chose, publiable ou non, à partir d’une écriture continue et au fil de la plume. La première menace est alors de transformer en logorrhée informe l’intégralité des idées que nous aurions voulu exprimer. Nous procédons un peu par association d’idées, ce qui confirme notre sentiment que nous sommes plus faits pour la littérature que pour la science, philosophie et mathématiques. Mais nous ne saurions désespérer en quoi que ce soit. Assurément en littérature il n’y a que des boeufs, comme le suggère Jules Renard dans son Journal. Il suffit en effet d’être moyennement doué, mais surtout il faut tenir la distance. Nous n’ignorons pas en outre que ce procédé d’écriture cursive et systématique (voire automatique avec la poésie en moins) peut conduire à un mauvais et stérile surréalisme. Mais d’un autre côté nous nous consolons en croyant sûrement avec raison qu’au bout d’une soixantaine d’années, il est bien évident que notre texte d’alors sera de bien meilleure qualité et substantialité que celui que nous produisons maintenant. Courage donc, le plus difficile est de commencer et il nous faut persévérer sans regarder en arrière, sous peine de rester pétrifié. Il nous faut cependant pendant toute cette durée persévérer indéfectiblement dans notre contrainte journalière librement imposée. Pour ce faire il suffit de croire en soi et en l’humanité, ou du moins de s’exercer à cette habitude lentement acquise, condition déjà énorme en soi. Comme dit Comte, le progrès ne peut être que le développement de l’ordre, et nous voulons exprimer intégralement l’ordre des choses.

 

 

JEUDI 21 MARS 1991.

 

Je reprends mon journal là où je l’avais laissé, emporté par le rythme de l’activité professionnelle et sociale, que je ne maîtrise pas encore, mais à la domination absolue duquel je travaille sans cesse avec acharnement, quitte à antidater “frauduleusement” mon travail, qui se trouve ainsi reporté quelques jours en arrière. Quand je pense au père de Rousseau qui, horloger de son état, avait à portée de main les plus beaux livres des penseurs et historiens romains. Il alliait rigoureusement, suivant un humanisme aussi élevé qu’indéfectible, la travail manuel et le travail intellectuel en vue d’une activité complète de l’esprit. Devant cet exemple je reste muet d’admiration, et je cherche à imiter un  modèle exemplaire, un paradigme divin, un parangon absolu.

Car au fond, qu’est-ce que l’humanisme? L’humanisme est l’attitude d’esprit qui consiste à vouloir chez tout homme un développement intégral des facultés du coeur, du corps, de l’âme et de l’esprit. L’humanisme suppose bien entendu une nature humaine, car sinon on ne peut pas parler d’homme. Cette nature humaine est par définition un assemblage de potentialités et de virtualités qu’il s’agit de développer avec acharnement mais toujours élégamment et harmonieusement dans chaque individu. L’homme est passionnément amoureux et épris de l’homme, fasciné de sa propre transcendance terrestre, mais aussi il passe infiniment l’homme. Tout homme cherche le devoir-être au sein de l’obscurité de son existence, c’est pourquoi tous les humains  ont raison dans ce qu’ils affirment et tort dans ce qu’ils nient. L’humanisme suppose une stabilité sur laquelle puisse s’asseoir avec assurance l’homme afin de s’élever au-dessus de lui-même, s’exhausser et se hisser à la hauteur de lui-même et ainsi exaucer le rêve qu’il s’adresse à lui-même de se dépasser. “J’aime les hommes qui vont à leur perte car en périssant ils se dépassent”. (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).

Par parenthèse, qu’on me pardonne le redondance peut-être inutile des adjectifs. Ce n’est certs pas une imitation, qui serait bien pâle et saugrenue, de l’admirable style de Comte, si riche et si fécond. Mais c’est plu tôt la volonté, pour l’instant un peu vaine—car sans cesse nous faisons l’effort de nous chercher, et peut-être un jour pourrons-nous nous trouver—, de tout dire, tout exprimer, de parvenir enfin à l’intuition intégrale de l’être par la déduction intégrale du concept. Dans ce sens et pour réaliser cette volonté, notre tâche est longue et nous avons encore beaucoup à faire. En particulier dans l’expression orale, une grande timidité d’expression nous force encore à lire, sans lever les yeux et selon un débit précipité et saccadé, un texte entièrement rédigé. Voilà sans doute un bel exemple de séquelle de l’écrasement infantile par le père pendant plus de vingt années. Nous étions obligés de lui parler tête baissée pour ne pas affronter son regard stupidement vindicatif. Mais il n’y a rien de meilleur pour nourrir par-devers soi un désir de revanche qui n’est pas un ressentiment de vengeance. En tous cas le seul remède à tous ces inconvénients est l’acharnement régulier : vingt lignes par jour et des exercices oraux fréquents.

Pour en revenir à l’humanisme, demandons-nous d’abord si tous peuvent y accéder et comment. N’a-t-on pas le droit à la paresse? L’homme n’est-il pas libre au point de ne pouvoir pas entraver sa liberté fondamentale dans le libre abus qu’il peut en faire? On n’a peut-être pas le droit de sortir les gens de leur nullité consubstantielle à tout état primitif de nature. Le problème de l’humanisme n’est pas tant  de sauvegarder et préserver une élite cultivée, que de trouver les moyens d’élever la masse en sa totalité. Il s’agit pour l’humanisme vrai d’entretenir un culte de l’absolu plutôt qu’un culte mesquin de la personnalité. L’humanisme n’est pas un anthropomorphisme stérile mais au contraire le fait même de la raison humaine. Il s’agit d’objectiver complètement la subjectivité humaine, disparaître derrière quelque chose de plus grand que soi et qu’on a contribué humblement et anonymement à faire émerger du chaos informe des choses.

 

 

VENDREDI 22 MARS 1991.

 

Dans cette gigantesque entreprise de reprise laborieuse de nos anciens livres  nous les relisons pour les débarbouiller et les nettoyer de tout ce que notre folie initiale avait dénaturé. Nous imaginons avec joie que bientôt nous sera donné la grâce de relire Alain et ses Propos. Nous retrouverons ainsi, après un nettoyage de tous les graffitis que notre névrose psychologique nous aura fait écrire, le sens archéologique, conformément à la pure exigence philosophique, les principes de commencement et de commandement de la pensée pure.

Au départ, j’ai été introduit en philosophie de manière tout à fait indirecte. Issu sans issue d’une famille de petits-bourgeois inculte—ce que sont par nécessité la majorité des gens—je n’eus hélas pas la chance de rencontrer mon père. J’étais donc destiné comme ma mère et mon oncle à végéter agréablement dans une médiocrité stérile et bien portante. Mais l’être est malicieux. Selon son principe de compensation, il n’accorde les plus hautes destinées qu’avec les (faux-)départs les plus dérisoires dans la vie—N-B : au moment où je transcris ces lignes sur ordinateur, plus de quinze ans se sont écoulés et je ressens comme un soulagement d’avoir réussi à m’en sortir quelque peu. J’ai échappé au pire, à le destruction complète. Et même si je sais désormais de source sûre que mon destin, s’il existe, ne sera que posthume, j’éprouve une joie non dissimulée à avoir réussi à sauver quelques-uns de mes gribouillis, alors que peut-être ceux qui triomphent actuellement sur la scène sociale seront définitivement engloutis dans les poubelles de l’histoire. Mais le hasard, qui n’en est jamais un puisqu’il est un autre nom pour la nécessité naturelle, a bien fait les choses, car il ne fait rien en vain. Je suis tombé—j’aurais pu dire nous, non pour m’étourdir, ni par folie paranoïde, mais pour me donner l’illusion de conférer à mon discours une plus grande généralité—par suite des circonstances accidentelles de la  vie, dans une famille où par l’autoritarisme forcené, aveugle et stupide du père, nous avons été contraints de nous réfugier dans l’introversion, un peu à la manière de Balzac et de Jules Renard, enfants maltraités et mal considérés. Ainsi nous avons été conduits malgré nous mais par une faute bienheureuse à mieux observer en spectateurs avertis, en contemplateurs perspicaces et sagaces, les scènes (et les cènes) mesquines de la vie quotidienne de tous ces acteurs et figurants de la comédie humaine, dont nous avions d’ailleurs souvent à subir la stupidité et la nullité incultes et bornées. De la psychologie nous sommes passés à l’éthique. Elle est différente de la morale en ce qu’elle cherche avant tout le salut personnel par la raison plutôt que le respect du prochain et l’attention raisonnable à autrui, qui souvent n’en vaut pas trop la peine. Elle est l’ensemble des préceptes qui peuvent régler notre conduite envers nous-mêmes et qui sont susceptibles de nous assurer le bonheur d’une vie essentiellement contemplative, dans le sens et l’exercice nobles de toutes les facultés de l’esprit. Il convient de remarquer ici à quel point nous avons ignoré la morale, qui est la rapport à autrui, et la sociologie, qui est l’investigation du comportement global des sociétés. L’introversion nous préservait précisément de nous intéresser à ce qui nous faisait souffrir : autrui et la monde. Ce n’est enfin que bien plus tard que nous nous prîmes d’amour —un amour unilatéral non partagé et donc malheureux— pour les mathématiques, la logique et la métaphysique.

Quoiqu’il en soit, étant plutôt malheureusement par nature d’un naturel mou et jouisseur (à moins que ce ne soit uniquement qu’un manque accidentel de chance ou l’expression contradictoire d’un destin supérieur), malgré cela nous fûmes mûs par un obscur et frustré désir instinctif de connaissance, et nous nous sommes mis par conséquent aveuglément en quête de la vérité. Cette quête a commencé par une catastrophe et une folie : nous avons entrepris, par désespoir et impuissance devant notre initial destin, de barbouiller nos livres de toutes sortes de graffitis destinés à compenser, par une vaine et dérisoire maîtrise physique des livres, une impuissance radicale bien que temporaire et bien compréhensible, à les dominer culturellement, intellectuellement et spirituellement. N-B : à l’heure où je retranscris ces phrases, plus de quinze années se sont écoulées et je dois dire que je me suis efforcé à récupérer mon passé en débarbouillant tous mes livres. Mais je continue à entretenir un rapport maniaque à tous mes livres : je les relie, je les couvre, et j’en achète toujours beaucoup plus que je ne peux en lire. En outre je ne peux pas supporter l’idée de prêter mes livres, qui sont pour moi comme une seconde chair qui me rattache et me relie au véritable monde. Mû par une intuition qui a constitué ma bouée de sauvetage dans mon infini naufrage, j’ai lu Nietzsche qui est comme un frère, du moins c’est peut-être l’illusion que j’en ai. J’apprécie particulièrement la triade sublime Nietzsche/ Hegel / Héraclite, pour leur sens, à chaque fois singulier, du dépassement et du surmontement. Marcher sur les traces de son passé, et tenter d’en sauver les traces principales en les éternisant apparaît sans doute comme un grande valeur expiatoire autant qu’exploratoire. Or il s’agit d’annuler une nullité antérieure, afin de repartir sur des bases saines et solides. Il s’agit de cuire l’horrible hasard, et de se propulser dans le surmontement de soi-même et du temps. Ne peut revenir en effet que ce qui a été une fois et à jamais voulu pleinement. En particulier cette volonté farouche de retourner à son passé, d’en tirer des enseignements toujours salutaires, et d’effacer ainsi les traces d’une ancienne folie, ne peut que nous apporter un accroissement de certitude en nous-mêmes et corrélativement la foi en notre propre surmontement et dépassement.

C’est pourquoi en relisant les Propos d’Alain, en les nettoyant de tous nos anciens griffonnages maladifs mais pourtant parfaitement compréhensibles vues nos conditions effroyables et exécrables, nous avons ressaisi la joie de celui qui disait : “Je connus enfin le bonheur d’écrire”. Certes, ses propos, pour être beaucoup plus courts que notre logorrhée quotidienne—de la nullité de laquelle nous ne désespérerons jamais car dans dix ans le fruit d’un labeur quotidien constant et régulier peut s’offrir dans sa déclosion sublime, comme un miracle de l’être qui se dé-cèle et se descelle de son retrait—, n’en sont pas pour autant moins denses : c’est même tout l’inverse qui se produit. Nous prenons donc modèle sur notre grand ancien qu’on ne peut vouloir légitimement dépasser qu’à condition expresse de l’avoir entièrement assimilé et parcouru. Il nous faut aussi nous rechercher sans relâche afin de finir par nous trouver sans dissimulation. Il n’y a pas de relâche de l’être. D’après le principe des compensations et des complétudes, on peut voir que ce qui démarre mal peut finir bien et inversement. Il s’agit d’ouvrir son propre chemin, sans relâche, avec l’énergie, non pas du désespoir, mais l’enthousiasme et la passion que donne une foi croissante en soi-même et en sa future et complète maturation. Je viens de très loin, j’ai failli mourir bien des fois, abandonné un plus grand nombre de fois encore. Mais jamais je n’ai renoncé. Car ce qui vient de très loin peut aller aussi très loin alors que les morts-vivants qui occupent la scène sociale et historique seront vomis par le temps et engloutis irrémédiablement dans les poubelles nauséabondes de l’histoire.

 

Samedi 23 mars 1991.

 

Fidèle à la régularité que nous nous sommes fixée et imposée durement, nous savons que d’une part rien de grand ne s’est jamais accompli sans passion, et d’autre part que seule une dure et rude loi ou une inflexible contrainte fait jaillir nécessairement une forme de l’informe. Nous continuons notre journal quotidien et une bonne quinzaine d’années plus tard, au moment où nous transcrivons en les modifiant légèrement ces lignes nous constatons que notre souci de récupérer le passé en sauvant l’essentiel et en établissant quelques repères chronologiques, ne s’est pas démenti. Nous continuons notre journal quotidien (à chaque jour suffit sa peine et sa haine!) mais nous n’avons pas encore pu décider si les éléments journaliers seraient quantitativement déterminés par une durée fixe d’écriture. Cette écriture présente un débit rapide et volontairement accéléré, est exclusive de toute suspension réflexive. Non pas que nous voulions adopter le procédé et le processus de l’écriture automatique —qui dans d’autres circonstances présente d’indéniables avantages— mais nous voulons nous imposer deux heures quotidiennes d’effort. Nous avons dû évidement revoir nos prétentions à la baisse sans pour autant changer de principe idéal et régulateur.

Comte, dont le génie purement cérébral fut de convertir totalement une très grande volonté de puissance personnelle en raison logique conceptuelle, se vantait de ne pas se relire et d’écrire toute sa prose au fil de la plume. Il contraignait ainsi son magistral cerveau à un exercice susceptible de faire émerger, au bout d’un certain nombre d’heures et de pages, la pleine incarnation de l’esprit dans la lettre. C’est aussi cet exercice que nous nous proposons à une échelle plus modeste.

Nous voulons travailler pour l’absolu, même si nous n’en représentons qu’une partie infime et dérisoire. Nous voulons élever le niveau moyen de l’humanité en évitant l’écueil de l’élitisme et de l’aristocratisme intellectuel et culturel à une figure et une identité plus hautes de lui-même.

Le seul écueil aussi dangereux que souterrain que nous devons éviter soigneusement est de tomber dans l’illusion de travailler pour soi-même à sa propre promotion et à son culte personnel, alors que nous croirions en toute bonne foi (ou mauvaise foi) travailler pour cet absolu qu’est l’humanité.

Nous voulons réellement vivre dans la solitude et le retrait le plus absolu afin d’enfanter dans le beau et la nécessité notre propre vision du monde. L’humanisme consiste précisément pour l’humanité à permettre que se meilleurs éléments (mais y prend-elle garde, n’est-ce pas les plus mauvais qui occupent le devant de la scène?) développent leurs facultés les plus hautes, afin que cet effort didactique d’instruction puisse être réinvesti par ceux qui s’en sont portés, à leur dépens, les garants immuables. Les grandes pensées parviennent à nous sur des pattes de colombe et dans le silence, le retrait, le recueillement de l’être. Il nous faut nous résoudre à vivre dans l’obscurité afin que l’être se dévoile dans sa pleine clarté et profondeur. Inversement ceux qui croient avoir choisi la notoriété et la lumière sociale seront irrémédiablement condamné aux ténèbres. Mais le plus gros écueil serait d’être pris d’un envie furieuse à l’égard des dérisoires avantages que les renégats de l’être s’octroient dans la plus écoeurante facilité. Il faut reste cohérent : nul ne peut servir deux maîtres. Les valeurs de l’étant sont ridiculement vaines mais elles s’effacent en laissant apparaître en creux et comme par évidement  la splendeur cachée bien qu’éternellement immanente de l’être.

 

Dimanche 24 mars 1991.

 

Qu’est-ce que l’amour? Devant mon public essentiellement féminin, j’en suis venu naturellement à désirer clarifier, pour moi et pour elles, ce que l’on pouvait bien entendre par la notion même d’amour. Peut-être ne faut-il pas parler d’amour aux femmes, car cette notion semble ineffable pour elles, puisqu’elles le ressentent avec leur coeur. Mais cette perspective nous répugne parce que nous la ressentons comme profondément fausse et inepte, esthétisante, faible et complaisante. En effet, il est de bon ton, mais pas du tout véritable, de considérer la femme comme un être mystérieux, à part. Ce n’est que l’effet, naïf chez l’homme, et par conséquent chez la femme, qui finit par s’accommoder de toutes les croyances de l’homme. Pour Nietzsche il semble attesté, en inversant le récit biblique, que c’est l’homme qui a créé la femme avec une côte de son idéal, mû par un désir d’imaginer ce que l’on se sent au fond impuissant à atteindre et ainsi ce que l’on ressent comme une force d’exclusion.

Mais au fond ne pourrait-on pas rationaliser complètement l’amour? La femme est un être plein de volonté de puissance, tout comme l’homme dont elle partage le destin historial, l’histoire destinale. Elle se trouve seulement astreinte par la nature à d’autres conditions et contraintes physiologiques, dont elle se sert habilement pour dominer l’homme et tenter vainement de passer d’un état inférieur à un état supérieur. Au contraire il serait rationnel que l’homme et la femme se maintiennent dans un état de complémentarité de complétude et de compatibilité qui serait le plus grand avantage d’une volonté de puissance désormais commune qui consisterait dans la volonté de se dépasser. En passant on peut remarquer que selon ce même principe de complémentarité, ceux qui parlent le plus de Nietzsche et ceux qui en parlent le mieux sont précisément ceux qui sont le moins capables d’effectuer sa doctrine.

Certes, tous les grands penseurs ont été des misogynes. Par exemple, Nietzsche et Schopenhauer ont cru qu’il était de bon ton de mépriser la femme. Ce dont la femme se satisfait pleinement pourvu qu’on parle d’elle. Comme le suggère subtilement Proust, tout chez la femme, des sentiments aux toilettes diverses, en passant par l’attitude, n’est rien d’autre qu’une question d’essayage. Les femmes se font une savante profession d’entretenir un mystère autour de l’amour, pour se donner une importance qui leur fait défaut par ailleurs. Elles sont non par nature mais par habitude beaucoup plus insignifiantes et pusillanimes que les hommes. Elles veulent en effet que l’on fasse beaucoup de bruit autour d’elles et de l’amour, auquel elles s’identifient, afin que les hommes se laissent finalement prendre par bêtise à ce jeu stupide où elles sont sûres de dominer, mais par la négative, en jouant sur le désarmement et le désarroi de l’homme. Remarquons encore en passant, que quinze ans après ces lignes, j’ai beaucoup mûri personnellement. Je ne retire cependant rien du contenu spéculatif de ces lignes. Simplement j’ai appris à composer avec les femmes, c’est-à-dire à ne jamais plus valoriser leurs apparences. Car la femme est un sphinx (une sphynge) : elle n’est énigmatique et inaccessible que parce qu’on le veut bien, par faiblesse et complaisance. N’accorder qu’une simple valeur mécanique et minimale à leur apparence et tout rentre dans l’ordre normal et nécessaire. La femme est par nature un être subordonné.

Au fond les choses en amour se déroulent beaucoup plus simplement. L’amour est le désir spirituel d’aller toujours plus haut. Peu importe ce désir de la chair, réel mais vain, qui n’obnubile que les impuissants cérébraux. En effet dans l’amour enter les deux sexes il se passe le même processus que dans le désir que l’on a de s’élever vers une chose que l’on se représente, la plupart du temps comme plus haute que nous-mêmes. Cette illusion est compréhensible, car l’amour a les yeux bandés : il ne voit clair que sur les côtés. Ce que l’homme ou la femme amoureuse voit, ou devrait voir dans l’autre, c’est précisément que  l’idée de race humaine, le genre humain, peut se dépasser pleinement au-delà de l’union de ces deux sexes. De même que dans l’amitié où il existe, l’amour produit le désir de s’élever l’un par l’autre, l’un dans l’autre, vers l’idée plus haute que soi.

Ces hypothèses dûment posées, qu’en résulte-t-il du point de vue des conséquences? Tout simplement que l’amour est désir de transcendance, de dépassement de soi, et qu’il ne saurait exister d’autre dépassement que celui de la raison qui se hisse douloureusement au-dessus d’elle-même et parvient à  s’exprimer toute entière dans cette figure la plus haute de la volonté de puissance qu’est le discours. Autrement dit le seul amour possible est celui de la raison. Tout autre type d’amour se réduit et ramène à de la simple passion, ignorante d’elle-même et qui se cherche douloureusement à travers sa propre confusion et obscurité, se déchirant parfois dans sa contradiction. C’est pourquoi selon l’injonction de Spinoza il ne faut ni rire ni pleurer, ni détester mais simplement comprendre, autrement dit aimer. Comment identifier l’amour à la compréhension rationnelle? En effet aimer c’est égaler, atteindre le même niveau. Ainsi on ne peut aimer dans autrui que l’idée d’humanité et de vie, qui est une exigence à se dépasser et à se surmonter indéfiniment vers une horizon infini à venir. Le coeur semble dans ces conditions subordonné à l’esprit, contrairement à ce qu’affirment Comte et Pascal, chacun dans leur registre respectif. On se lasse de penser et d’agir mais jamais on ne se lasse d’aimer. Un distance infinie sépare les corps de l’esprit. Mais une distance infiniment plus infinie sépare les esprits de la charité car elle est surnaturelle. Le plus haut amour c’est toujours, même quand il est vécu inconsciemment par les passions les plus stupides et les plus aveugles l’acte par lequel on connaît et on comprend les causes et les lois rationnelles du réel.

 

Lundi 25 mars 1991.

 

Qu’est-ce que l’amitié? Il faudrait d’abord se demander en première analyse pourquoi on pose une telle question et quel est le désir qui est à l’origine d’une telle représentation? Ne peut-on pas se suffire à soi-même? Le sage, dans son autonomie et son autarcie, en tant qu’il se fixe à lui-même les lois de sa propre liberté et qu’il assure sa propre indépendance au sein de la cité et même de l’univers tout entier, a-t-il vraiment besoin d’amitié? Certes, Aristote disait : “Mes chers amis, il n’y a point d’amis”. Formule que l’on pourrait peut-être considérer comme l’expression d’une déception, d’une résignation amère et ironique, mais qui peut être aussi interprétée à l’inverse comme une exaltation calme, sereine, joyeuse, rationnelle et raisonnable, de la solitude éternelle du sage ou du philosophe aspirant sincèrement à la sagesse. Il comprend la nécessité immuable et inexorable de prendre une bonne fois pour toutes son destin en main. En particulier il s’agit d’effectuer la maîtrise intransigeante du calendrier et de l’emploi du temps, car le bon usage du temps c’est toute la philosophie. Il s’agit de gravir sa propre pente, douloureusement et sans y penser, laborieusement, dans le lent, le patient, le sérieux travail du négatif.

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