PENSEES INTRANQUILLES

PENSEES DE L’INTRANQUILLITE .

 

 

 

C’est au mois d’août 2004 seulement, qu’après avoir pris connaissance, à la faveur d’un voyage au Portugal, du livre de Pessoa sur l’intranquillité (recueil de fragments sur le mal et le bonheur de vivre et de penser), que je me sens motivé pour reprendre l’ensemble des pensées et fragments couchés dans des carnets depuis l’année 1994, soit plus de dix ans auparavant.

Il convient d’ajouter avant de commencer, quelques précisions. J’ai commencé à griffonner et gribouiller sur des carnets bien plus tôt, aux environs de 1980. Mais j’ai tout jeté en raison de ma faiblesse intellectuelle et de mon chaos mental de l’époque. J’aurai pu aussi jeter tous les carnets après 1994, et ne taper que des pensées neuves au moment où je commence à les objectiver, à 43 ans et en 2004. Mais j’ai eu un scrupule. C’est pourquoi je retranscris ces carnets en  les améliorant le plus possible, mais rapidement car le temps me fait défaut : je  supprime le niaiseries, les incorrections, les trivialités, et j’ajoute légèrement un peu de ma substance actuelle qui a eu bien du mal à mûrir au cours de ces années pénibles. Car je suis le contraire d’un être précoce : un être éminemment tardif, presque posthume. Mais Pessoa aussi l’a été, et il s’en est glorifié car ainsi il a coïncidé réellement avec l’objet de ses recherches et de sa réflexion : la vanité de toutes choses comme néant incommensurable. Il n’y a rien (nemo), mais c’est ce qui donne toute son importance au personnage, au masque (personna) : au fond tous les noms de l’histoire, c’est moi. Dès lors peut importe par où on commence, quand on commence et comment on commence. Ce qui précède n’est irrémédiablement perdu qu’en apparence : car au fond il a continuellement subsisté en mon esprit en une lente et inexorable transformation. Il se greffe ainsi en sa mutation propre à partir des faibles traces matériellement conservées.

 

 

FEVRIER 1994 .

 

Entrevue avec le proviseur du lycée et la déléguée de la classe, à propos d’un plainte des parents. J’ai préparé ma défense en trois points, et j’attends l’accusation de pied ferme.1°/.J’ai de l’autorité, non pas celle qu’on croit : autorité intellectuelle et non pas policière fondée sur la peur et la répression, bref sur l’imaginaire. 2°/. J’ai un style, une personnalité, une méthode et ce n’est pas celle de la démagogie. 3°/. Je laisse une entière liberté à mes élèves, mas ce n’est pas pour qu’ils la piétinent et en fassent n’importe quoi. Cela étant (et étant dit), je n’ai aucun ressentiment ni aucune passion envers et contre les élèves, puisque mon travail consiste à faire passer la raison avant les passions. Seulement il faudrait essayer de s’entendre sur la possibilité et la nécessité de communiquer. Ce qui exige une réforme du système et des psychologies individuelles. On empêche tellement les gens de s’exprimer, que quand on leur donne la parole ils disent n’importe quoi, et ils s’éparpillent et se dispersent et dissipent dans un détail insignifiant.

Le principe des associations et de la vie associative est de démultiplier le facteur social à une échelle plus petite qui permettra une plus grande efficacité et une plus grande autonomie et confiance dans le tissu social. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un éparpillement social, mais au contraire d’une concentration et d’une restructuration des mentalités.

Moralité : se contenter de ce qu’on a sans fausse pudeur ni modestie hypocrite. Dépassionner la vie, ne plus vivre que pour la raison en y intégrant raisonnablement tous les aspects de l’existence. Après tout les plus belles femmes ne valent pas plus du point de vue strict de la vie que les plus laides. Mais il faut jouer le jeu de la vie sans duperie ni illusion. Il faut rendre hommage aux femmes pour la beauté du geste, pour l’amour du jeu de la vie, et de la joie de vivre. Traiter le monde uniquement par la représentation symbolique et réflexive afin de sublimer toute passion pour laisser la place à la raison. Chaque chose se tient nécessairement à sa place et dans son être propre. Il faut donc se contenter de ce qu’on peut, de ce qu’on a, de ce qu’on est. De toutes façons tout se tient  et pour peu que l’on s’accroche, on arrive au bout de tout (ar-river c’est accoster sur une autre rive) et on retrouve toutes choses.

Pourquoi dois-je toujours m’interroger sur la morale plutôt que sur la science pure? N’est-ce pas signe d’immoralité, d’idiotisme, d’incapacité à sortir de soi-même? Alors que la science pure est désincarnée et nous prouve au moins qu’on s’est objectivé et libéré de son idiosyncrasie. La science n’a peut-être rien à nous dire  peut-être la science ne pense pas mais elle est susceptible d’enrichir notre réflexion spéculative, métaphysique et morale. Il faut passer par la science pour que la réflexion métaphysique et morale s’objective et ne s’enlise pas dans des niaiseries, des tautologies et des déclarations stériles d’intentions et de voeux pieux.

N’est-il pas ridicule par ailleurs de vouloir écrire constamment afin de ne pas perdre son temps? Car en voulant trop gagner de temps on s’expose à en perdre. Car il faut savoir perdre son temps pour en gagner. Car le temps est une réalité organique, ce qui n’est pas exprimé continue à vivre et évolue—ce mot d’évolution est un peu embarrassant car il intègre une notion d’espace plus superficielle que celle de temps. Cependant cet argument logique par lui-même ne tient pas globalement. En effet ne pas perdre son temps consiste aussi à ne plus se poser de question concernant la perte du temps mais continuer inexorablement dans la même direction par une infinie résolution. C’est ainsi que dix ans après je reprends mes carnets, j’en élimine toutes les scories contingentes et je me félicité d’avoir continué à écrire en toutes circonstances même lorsque je n’avais rien à dire. Car le plus petit support insignifiant peut constituer une base pour un développement ultérieur beaucoup plus fécond.

Le monde est doté d’une logique intégrale et universelle qui admet toutes sortes de logiques locales compatibles. Par définition une logique est compatible avec toute autre logique puisque la logique est la science de la compatibilité et de la cohérence interne et externe des choses entre elles.

Penser à la mort. L’important est d’aller au fond de soi : seule la pensée de la mort càd de notre limitation dans le temps peut nous y conduire. Elle nous permet de plonger au fond de soi à la recherche d’une lumière sans prendre en compte la gloire et la reconnaissance superficielle. Pour ce faire il s’agit de ne pas confondre le pouvoir (vain et superficiel et pourtant nécessaire face à la bêtise et nullité du monde humain) et la puissance qui est force d’affirmation éternelle de son être authentique. Le pouvoir corrompt tout ce qu’il touche et rend stérile et impuissant. La puissance créatrice inversement se moque de tout pouvoir en sa fécondité infinie et éternelle. D’où la conséquence immédiate : protéger la vie à tout prix et surtout la vie spirituelle et créatrice. Nous vivons dans le nihilisme càd la prédominance des forces de la mort (thanatocratie) sur les forces créatrices du vivant). Réhabiliter la vie spirituelle et faire que  tous les instincts, même les plus bas deviennent des instincts de création et non de mort. Le pouvoir ne peut pas comprendre ce programme qui le dépasse puisqu’il ne se nourrit que de la mort, de la tristesse, de la stérilité et de la division.

L’art et la philosophie apparaissent comme les antidotes au pouvoir destructeur du pouvoir. Il s’agit de libérer le psychique de la tyrannie du physique, de ses pulsions et passions. Pour ce faire, d’abord une catharsis : se désimpliquer de la foule et de ses intérêts sordides commandés et entretenus par les élus du peuple. Désamorçage des passions, de l’agressivité, sublimation des instincts qui deviennent des forces de création. Souhaiter l’anonymat, devenir imperceptible, voyager à travers une multiplicité de masques, créer le mouvement vrai, autrement dit la vraie vie. La foule inconsciemment souhaite que le philosophe ou l’artiste réussisse à créer afin de la libérer. Car il n’y a qu’un seul peuple. Mais en attendant elle est faible, elle subit le joug tyrannique du pouvoir politique démagogique, dont les dirigeants ne sont que de la plèbe un peu surélevée mais faussement grande. La foule, le peule, aspire inconsciemment à la production de génies en art et en philosophie qui les extrairaient de leur marasme. Ce qui émerge du peuple doit légitimement revenir vers le peuple par des médiations tortueuses.

 

 

NOVEMBRE 1995 .

 

Il y a un destin dans chaque vie. Dans chaque vie on a ce qu’on obtient, on est ce qu’on devient, on fait ce qu’on peut. Il ne faut pas croire à la malchance, mais ne pas croire non plus à l’effet de la volonté. On dépend de structures, on est lié à des conditions extérieures qui se jouent en dehors de nous. Ce n’est pas la fatalité c’est le destin, non au sens de destinée mais de destination propre.

Cependant, émergeant du fond de mon malheur total d’existence, quelques éclairs ici (éclaircies) et là se manifestent. Oscillation entre l’athéisme et la foi. D’un côté satisfaction de ne se devoir qu’à soi-même, de l’autre satisfaction d’être emporté par une réalité plus haute que moi-même qui est Dieu, retranché au fond de toute distance. La théologie mérite d’être prise au sérieux. Non pas dans une optique de ressentiment de prêtre mais comme la plus haute activité de l’esprit rationnel ayant pour objet la plus haute réalité.

Pour l’amour il est clair désormais que je ne suis pas destiné à aimer ni à être aimer. Sans doute à cause du narcissisme intellectuel qui m’affecte je ne pourrais pas rendre hommage à la beauté d’une femme belle qui en aurait besoin. Nul n’est donc au-dessus des lois. Tout le monde ne peut avoir une jolie femme. Même à condition que cela fut possible cela serait-il souhaitable? Mais l’ordre du monde étant infiniment différencié, tout étant éternel à sa place, on trouve toujours des compensations à ses manques. La solitude apporte une sérénité que les autres ne peuvent pas éprouver. On n’a pas à se mentir constamment et à éprouver les affres jaloux du prix de la possession. Certes, la solitude amène à une sexualité épisodique, car le mariage est fait pour obtenir des satisfactions sexuelles régulières. A condition qu’on soit débarrassé de tous les fantasmes et que l’on soit en prise sur le réel. Toute femme cependant mérite d’être aimée et on le doit dès lors qu’on s’intéresse à elle.

Toujours la même question : l’éthique n’est-elle pas une question banale et superflue, qui manque d’objectivité et l’objectivité.

Il faut comprendre qu’on est lié à un destin, à une structure qui nous limite, et qui nous réserve des choses ou des possibilités bien précises, à l’exclusion de toutes les autres. Mais alors où se tient notre marge de liberté? Elle est dans l’effort pour reconnaître ce qui est nous, à nous, en nous.

La folie est de ne plus savoir où on est, ce qu’on peut et ne peut pas.

Certains ont un droit réservé pour connaître et vivre l’amour : mais ils n’ont rien d’autre. Pour certains il en va exactement à l’inverse : ils n’ont rien d’autre que la science.

Dégoût nécessaire qui survient dans l’effort vain pour atteindre ce qui ne nous est pas réservé, car c’est une lutte stérile. Par contre le peu de choses dont chacun dispose dans cette immensité chaotique (par la variété) mais ordonnée (par la hiérarchie et le mérite de la lutte), il doit l’exploiter à fond, sans vergogne, dans l’innocence du devenir. Mais quelle est la place de l’autre dans cet effort gigantesque? Aucune, car autrui doit me rester indifférent radicalement, c’est la seule forme de respect possible, honnête et non illusoire.

Les erreurs de jeunesse peuvent toujours être rattrapables, malgré le temps perdu, l’hémorragie et le naufrage du temps. Dans mon cas personnel, de zéro à vingt et un ans ce fut le néant total. Puis de vingt et un an à vingt huit ans ce furent la purgation et la purification laborieuses et radicales. Depuis et jusqu’à aujourd’hui (trente cinq ans) c’est la mise à l’eau du bateau avec ses nombreuses fuites et freinages de toutes sortes. A mon âge, c’est déjà la moitié de la vie active véritable (non pas au sens social), et l’on peut espérer vingt ans de retraite studieuse et contemplative, qui consisterait peut-être à relire et relier tous mes livres pour les transmettre par héritage.

Ma logorrhée pseudo-intellectuelle est certes une réalité pénible à accepter mais c’est ma seule façon pour me mettre en train (espérer tirer une demi page valable de cinq cents pages immondes), et elle a aussi pour fonction de me protéger l’esprit contre la bêtise administrative.

Pourquoi me forcé-je à me rendre à ces réunions pédagogico-administratives, tristes et ternes, où le ressentiment et la volonté de pouvoir malade règnent en maître chez les impuissants de la vie et autres prêtres laïcs, comme les inspecteurs, les bien en cour, et autres animaux rampants? Tout cela est dérisoire. Pitié pour les forts, on a toujours à défendre les forts contre les faibles et les impuissants qui recherchent la tristesse d’autrui. Enfin comme je suis rationnel je cherche et je trouve des raisons plausibles à ma présence dans ces lieux sordides de morts-vivants où la vie vraie à définitivement déserté. Voir quelques amis, jamais nombreux, mais le contraire n’est ni possible ni souhaitable. Pour me soulager de quelques heures de cours, des élèves adorables toujours mais indigents (dans ce monde de néant ils n’ont que ce qu’on leur donne, rien), et de la routine du lycée où la routine stérile a remplacé toute vie créatrice. Pour essayer aussi peut-être d’apprendre quelque chose d’intéressant. Mais cette expérience est toujours très dure. Il faut supporter la niaiserie des animateurs socio-pédagogiques, des inspecteurs ratés et pleins de ressentiments, enfin la veulerie des rampants. Tout ce qui rampe a la Terre en partage. Après la traditionnelle circonlocution oratoire rampante du niais de service, on a eu droit à un exposé chrétien et fade (d’un christianisme dégénéré, pas celui du Christ, des Prophètes et des grands ermites). L’orateur bien en cour (un faux cul de la pire espèce) a répandu sa bave informe sur les plus grands sujets en les polluant allègrement de sa nullité et de sa niaiserie. La plupart des gens ne pensent pas mais se contentent d’agripper le plus de privilèges qu’ils peuvent. Ils sont dérisoires, veules et nuls, ce sont les animaux du ressentiment, de la tristesse et de la stérilité bien pensante et de bonne (fausse et mauvaise) conscience. A cela un seul remède : fuir, se retirer dans la solitude pour ne pas voir ces termites dévorer les choses les plus belles et les plus saintes.

 

 

DECEMBRE 1995 .

 

Tableau sans concessions d’un collègue veule et arriviste, champion toute catégorie de la reptation informe. Grâce à sa nullité et à son homosexualité débauchée, il a réussi à se faire des amis. Intellectuellement nul et pédagogiquement aussi (car il se moque bien de tous les élèves), il a réussi à force de bassesse et de servilité à grimper illégitimement mais pas illégalement dans la hiérarchie et à faire valoir son droit à l’épicurisme imbécile et inconscient. Il sera piétiné par toute guerre civile en préparation. Il  confond activité intellectuelle et emploi alimentaire. Ceux qui restent au charbon au fond de la mine apprennent pendant ce temps à vivre et finiront par remonter. L’alternative est simple : ou survivre ou mourir.

Nihilisme total : la répression au sein du régime libéral est totale, car elle a réussi à supprimer jusqu’à la conscience de la révolution et de la nécessité historique de la guerre civile. La cause de la libération totale du Peuple est oubliée. Les gens se soulèvent pour la forme, dans l’inconscience complète, afin de mieux se rendormir et de continuer à subir passivement l’absurdité du système.

Les gens ne savent même pourquoi ils font grève. Ils ignorent les motifs profonds, stagnant à la surface des choses. La révolution (déconstruction et remplacement du système) arrive sur des pattes de colombes, à moins que l’histoire ne procède à de brusques ruptures violentes qui apparaissent par une causalité mécanique évidente.

Ce qui paraît désolant et décevant : toute tentative de révolution est toujours déjà pourrie par une désolidarisation inévitable due au moins à trois facteurs. D’abord les profiteurs des troubles sociaux. Ensuite la conduite tyrannique des riches, des privilégiés, des puissants, qui possèdent le pouvoir symbolique et matériel et qui tentent aveuglément de protéger leurs intérêts mesquins, causes en réalité de leur ruine psychologique et spirituelle. Car les hommes combattent toujours pour leur esclavage, en croyant qu’il s’agit de leur liberté. Enfin il y a le pourrissement de la structure de l’Etat par la ploutocratie et la timocratie (ceux qui veulent avoir le dessus, matériellement ou symboliquement). Bien entendu le malheur et le malaise des temps est mondial. Nul ne peut sauter au-dessus de son époque. Mais l’histoire sait aussi s’avancer et se déployer seule. Où le nihilisme va-t-il aboutir? Jusqu’à quand les gens vont-ils continuer à dormir? L’histoire ne se répète jamais. Il y a des événements dépassés et de faux événements. Il faut trouver autre chose, inventer de nouveaux dieux. On ne fait certes pas l’histoire tout seul. Il faut laisser faire mais se tenir prêts. De toute façon la révolution totale, complète, radicale est un idéal utopique. Le multiple échappe toujours partiellement à l’un. Il y aura toujours des profiteurs, des gens qui tireront leur épingle du jeu. Même la révolution permanente est un doux rêve. Ce qu’il faut pour une révolution en profondeur et une réforme totale du Peuple complètement libéré, ce sont des idées, bien plus qu’une idéologie bâtarde, facile et superficielle. Si tous ceux qui sont aux commandes désarmaient et abandonnaient en même temps, on pourrait espérer une révolution et un vrai changement en profondeur des structures et technostructures. Mais c’est une composante dialectique essentielle de l’histoire et de son mouvement que cette oscillation et ce mouvement perpétuel entre l’un et le multiple, l’universel et le particulier. Le mouvement général procède-t-il de la somme des mouvements particuliers? Ce n’est pas sûr. L’universel se sert du particulier pour progresser mais il ne s’y réduit pas.

Réflexions à propos d’un concert de piano. Beaucoup de gens pratiquent les salles de concert non pas pour écouter de la musique mais pour se montrer. La musique n’est pas répandue précisément parce qu’elle est réservée à une élite bourgeoise complètement étrangère à la beauté musicale. D’abord tous les concerts vraiment bons dans une petite ville n’attirent pas la foule. Comment s’improviser critique musical? N’est-ce pas impossible? Peut-on espérer saisir la musique par des concepts? C’est impossible, car la musique est une intuition et un instinct qui ne se saisit que par cette intuition. On est toujours seuls quand on s’intéresse à la musique profondément. Ne rien espérer des autres mais prendre la musique comme elle vient car la musique est l’expression la plus intime du vouloir-vivre dont sont animés tous les autres. C’est donc la seule façon honnête et authentique de communiquer avec les autres, là où la volonté de puissance se met vraiment à plat sans tricher et sans dégénérer. Si l’on dépasse l’enfermement stérile bourgeois dans lequel la musique est confinée on accède alors à la musique universelle, langage total qui nous fait pénétrer dans le vouloir vivre pur. Quel est le rapport entre la dimension purement technique et la dimension purement musicale? Seuls les enregistrements de disques ne contiennent pas de fausses notes mais cette performance résulte d’un montage artificiel. Dans un représentation vivante la musique noie et englobe toutes les défaillances techniques dans une même unité synthétique intuitive. La créativité humaine malgré toutes ses imperfections reste supérieure à la performance la plus fine de toute machine.

A l’occasion des vacances, je me dis et je me répète qu’il ne faut pas perdre son temps et opérer une véritable scansion ou cadence des activités fréquentes et habituelles qui par le fait de leur limitation volontaire dans le temps doivent être d’autant plus intenses et denses.

Pour qui sait bien utiliser et choisir ces lieux publics que sont les pubs, les cafés, on perçoit que leur apparente extériorité peut paradoxalement contribuer à l’intériorisation progressive de la subjectivité. Il faut savoir utiliser le lieu public du café, du bar, non pas pour lire mais pour écrire ses pensées en s’intériorisant toujours davantage dans l’extériorité, en opérant un retrait  sans absence. Les conditions sont de ne pas trop boire, ni rêvasser devant la fluidité mouvante des gens qui ne sont que de vaines ombres sur lesquelles toutes les interprétations sont permises parce que stériles et vaines. Dans l’extériorité la plus poussée ce n’est jamais encore que soi que l’on peut décrire. Dans l’extériorité la plus vive on peut produire les plus belles créations d’intériorité. De toutes façons, l’être se construit et se projette sur fond continuel et continu de néant, notre éveil est en suspens au-dessus de l’abîme. Il faut donc maintenir une création profonde sous l’agitation vaine des jours. Tout comme ce que firent Léonard et Valéry. Ecrire constamment, penser, noter, observer, mesurer le réel sous toutes ses formes. Expérimenter continuellement. Dialoguer constamment avec son âme et soi-même dans le silence intérieur. Chercher éventuellement une rencontre avec des êtres qui auraient quelque chose à nous dire, et s’écarter de tous les autres. Et puis il faut lire, càd se nourrir de la substance figée et desséchée de autres. Il s’agit de réhydrater cette substance pour la réassimiler critiquement. Le fondement du travail intellectuel : on mange, on trie, on rejette.

Bonheur de jouir d’une maîtresse belle et intelligente (Jacqueline). Elle nous redonne confiance en nous. Mais il ne faut cependant pas oublier d’obéir malgré ce tendre esclavage amoureux à la liberté souveraine, cette liberté absolue qui nous fait dire : familles, je vous hais. L’argent ne compte pas : on vit à crédit, on meurt à crédit, joyeusement et sans fausse honte dans l’innocence la plus implacable du devenir. Cette maîtresse qui a eu la bonté de s’occuper de moi, de s’intéresser à moi, il faut lui écrire beaucoup, souvent et faire revivre son esprit de morte-vivante et d’automate détruit par le nihilisme. Ne jamais lui faire  de mal même si une femme plus jeune (avec qui j’aurai plus d’avenir biologique) prend un jour le relais.

Echange de présents dans la présence  de l’échange, symbole  de la reconnaissance de l’autre. On découvre le sens des symboles après coup, dans un mouvement rétrograde du vrai. On observe rituellement, religieusement, somnambuliquement les symboles, en toute confiance, puis ensuite seulement le sens émerge comme par une nécessité intrinsèque. Par exemple les taches de mon pantalon, car j’ai beaucoup marché, sont l’analogue des taches de ses mains, car elle a beaucoup embrassé et étreint.

Le but de la vie est peut-être de faire revivre l’esprit dans la souffrance, l’obscurité et la solitude de chaque être. Je me sens comme un destin. Nous sommes déjà sur un fond cosmique, nul besoin d’invoquer des extra-terrestres. L’angoisse est la même pour tout le monde, quelles que soient ses conditions.

L’amour est comme un glissade. On se tient en équilibre instable et puis on dérape, on tombe amoureux, on sombre dans l’amour. Deux tasses échangées, deux serviettes de bain pour couvrir la nudité réciproque au sortir du bain cosmique.

Foucault a bien montré théoriquement ce qui se vérifie chaque jour empiriquement : ce n’est pas le sujet qui fait et reproduit le discours librement, mais le discours qui structure le sujet en fonction de la quantité de puissance et de pouvoir à laquelle on accède dans le temps, progressivement. La thèse structuraliste veut que ce ne soit pas moi qui parle en m’installant dans les catégories du discours, mais à l’inverse c’est le discours qui parle et fonctionne en moi en fonction de la quantité de pouvoir à laquelle j’accède. Est-ce pour autant la mort de l’homme, sa fossilisation dans la structure? Non, car c’est toujours le sujet actif et pensant qui se propose à lui-même cette idée de sujet passif et structuré par l’extériorité. On ne parle plus vraiment de manière originaire. Par exemple, étant donné mon niveau de vie intellectuel, culturel, spirituel, empirique et social, j’ai droit à un certain discours auquel je constate que manifestement je n’avais pas droit auparavant (par exemple, telle repartie, tel comportement, telle attitude).

Problème de psychologie personnelle. Pourquoi suis-je déterminé à voir des lesbiennes partout? Il n’y en a vraisemblablement pas plus qu’auparavant. Il s’agit plutôt d’un fantasme excité par la libération de la femme qui accède à l’amitié. Les femmes se promènent en couple dans la rue et laissent leur mâle à la maison. D’un autre côté il y a évolution des structures mentales et des systèmes de pensée. Les homme se promènent entre eux, se découvrent réciproquement et les femmes de même. Un fonctionnement des relations s’institue. En ce qui concerne le contact charnel homosexuel les femmes sont moins complexées. Tout leur être sexuel est déterminé par la dimension matricielle du vouloir-vivre. Le contact charnel n’est pas chez elles connoté péjorativement. La sexualité féminine est diffuse de part en part dans leur être davantage que chez les hommes. Au contraire les mâles par la nécessité de l’accomplissement de leur oeuvre créatrice et rationnelle exigent la séparation des surfaces et l’imposent aux femmes. On doit faire l’hypothèse d’une diversité infinie maintenue par une unité cohérente, qui amène à la complétude de chaque partie de la réalité. En conséquence de quoi il ne faut pas se mêler de tout mais accomplir un approfondissement d’une région restreinte de l’être de soi-même. Il y a donc une forme unique et une infinité de contenus locaux diversifiés et composés.

 

 

JANVIER 1996 .

 

 

On peut se poser la question de savoir ce qu’est un privilégié, qu’il soit de droite ou de gauche. La pensée de droite croit en la nature, sa circularité, son immutabilité, son chaos et sa nécessité. Pourquoi n’aurait-elle pas raison? N’y a-t-il pas éternellement un individualisme, un atomisme, un isolisme infinis des choses et des êtres? La pensée de gauche semble généreuse, mais complètement factice, gauchie, tordue, tronquée, mutilée. Les intellectuels de gauche semblent intelligents et généreux mais en réalité ils sont factices, utopistes, irréels, abstraits. La vérité est-elle à droite ou à gauche? On pencherait plutôt vers la droite mais pas dans une intention idéologique. Il s’agit plutôt d’une dimension métaphysique. Car l’être reste infiniment seul, et il a besoin de cette totale solitude pour se mettre à créer. C’est ainsi, et cela ne changera jamais. Même la pensée du désordre fait partie de l’ordre. Tout pensée de gauche qui reproche à un anarchisme de droite sa mauvaise foi est doublement de mauvaise foi. Il est absurde de vouloir se singulariser en quoi que ce soit. La moyenne, la normalité, le conformisme de l’ordre et des méthodes sont nécessaires.

La véritable authenticité qui est une méthode et non une passivité cynique et jouisseuse consiste à rejeter lucidement toute possibilité d’amitié, d’amour, de sociabilité, autres que celles qu’exige de nous la nécessité du conformisme, qui seul peut nous permettre de nous plonger dans la vie intérieure (intériorité sans retrait).Le monde est effectivement infini et il s’agit de s’y plonger pour le dépasser en s’incarnant et en se finitisant.

Le monde est un ensemble infini d’atomes livrés à un pluralisme disparate total, mais soumis à des lois d’une universalité, d’une constance, d’une résistance infinies. Le réel c’est ce qui résiste. Le monde est un composé incompréhensible mais rationnel en soi de forme et de matière. Il y a dans le monde une infinité de modes et de mondes séparés mais liés entre eux. Par conséquent plusieurs questions se posent à nous.

1°/. D’où viennent les objets techniques, quel est leur parcours intégral depuis les atomes constituants jusqu’au produit fini qui m’apparaît? Cette question n’a peut-être pas de sens mais pourtant le réel est constitué par un tissu de causes infinies, homogènes et continues.

2°/. Le réel a-t-il atteint son maximum de densité, dans le rapport entre l’extérieur et l’intérieur? Cela pose le problème de la substantialité des apparences. Les choses sont-elles devant nous uniquement par leur simulacre vide, leur réduction et miniaturisation?

3°/. Comment des propagations si fines peuvent-elles avoir lieu et produire leur efficace dans un réel pourtant si lourd, si puissant, si inerte, si pesant? La question réciproque apparaît : comment le monde peut-il être aussi stable, équilibré, régulier malgré le chaos et la turbulence des apparences? Pourtant le chaos et le néant ne se définissent que sur fond d’ordre, d’être et de substance.

4°/. Enfin pourquoi la communication entre les êtres est-elle possible? Qu’est-ce qui fait que chacun étant un monde fermé et forclos entre pourtant en communication avec autrui, qui est un autre monde fermé? Qu’est-ce qui fait qu’il y a autant de différence dans l’uniformité, et autant d’uniformité dans les différences? Qu’est-ce qui fait que les mondes sont partout les mêmes et en même temps partout différents et différenciés?

5°/. Qu’est-ce qui fait que les êtres soient aussi indépendants et pourtant aussi liés entre eux? Quelle est la loi d’amitié qui maintient constante cette diversité sans cesse en puissance d’éclatement?

6°/. Il en résulte qu’il ne faut pas fantasmer sur les gens ni projeter sur eux nos désirs inassouvis. Il convient de rester limité et volontairement ignorant de ce qui n’est pas notre monde. Le monde entier est pris de manière très serrée entre une logique interne (la production) et une logique externe (la soumission). Chaque monde est auto-suffisant, et chaque être dans son monde est prédestiné à lui appartenir. Il ne s’agit pas d’invoquer la fatalité mais il faut comprendre que tout est organisé en destin. Chaque être est prédestiné à être quelque chose. Il ne peut pas devenir et être entièrement pour lui-même sa propre cause.

Ma situation financière est-elle désespérée? Puis-je remonter la pente progressivement? Cela supposerait des économies tous azimuts, à chaque instant, au niveau des vêtements, de la nourriture extérieure ou intérieure (restauration ou alimentation quotidienne).

 

 

FEVRIER 1996 .

 

Rien n’est possible sans l’autre. On a besoin de l’autre à tout prix et en toutes circonstances. Mais il s’agit d’établir une relation privilégiée avec un individu qui vous convient. Cependant il faut maintenir une distance, dresser les autres sans quoi ils essaient de vous amoindrir. Chaque conscience poursuit inconsciemment la mort, la soumission de l’autre. C’est une dure loi mais une loi d’airain, il nous faut être seul devant et avec les autres au milieu d’autres solitudes qui cherchent à nier notre solitude. Celui qui aurait compris l’essence de la solitude et ne la confondrait plus avec l’isolement aurait gagné le droit d’être puissant. La plupart des gens se comportent en esclaves, ils ont peur de la solitude, de la mort pourtant présentes à chaque instant comme condition de notre liberté et de notre puissance. La maîtrise de soi, càd essentiellement de la solitude et de la pensée de la mort permet une maîtrise absolue du monde. Empêcher radicalement de se faire dévorer par l’autre dans l’amour, dans l’amitié dans la sociabilité et la concurrence sociale, l’empêcher de rechercher notre propre mort et soumission. La dureté sans méchanceté est le seul mode d’être au monde et la seule façon de créer et de laisser une trace pour le progrès de l’humanité. Il faut être impitoyable sur ce chapitre.

Dans un monde triste à mourir et à pleurer, dans lequel le moindre élan de générosité et d’enthousiasme est impitoyablement écrasé, que nous reste-t-il? La solitude, l’intériorité absolue, la citadelle intérieure. Il faut fuir pour ne pas nuire. N’avoir pour compagnie que sa propre pensée, Dieu, le désert et les bêtes sauvages mais aussi la grandiose beauté de la nature sublime. Le seul mode de vie est l’écriture : la prise de notes le soir, dans le silence et la solitude de la nuit réparatrice, la notation de tous les petits faits quotidiens sur un carnet qui ne doit jamais nous quitter. Mais il faut pourtant s’adapter ou alors mourir comme les monstres préhistoriques. Pour ce faire la seule méthode est de devenir objectif, lent, détaché, indifférent à la solitude, la douleur, le malheur, la bêtise. Être triste et terne en apparence pour mieux être gai et puissant au fond de soi-même : telle est la leçon du bouddhisme qui se rapproche le plus du christianisme de ce côté. Le seul salut possible dans un monde nihiliste de morts-vivants est l’activité solitaire de la pensée, et la création perpétuelle du sens.

La solitude au milieu des autres est totale. En ce sens la monade ne cesse d’accomplir son destin intrinsèque et immanent. L’isolement au milieu des autres est la seule thérapie efficace contre la bêtise. Chacun doit assumer son propre destin dans la solitude la plus totale. Au fond du trou, dans l’obscurité la plus complète du cachot immonde du monde, au fond de la piscine et de la mine de charbon (on prendra les images qu’on voudra et qu’on pourra), dans le plus noir cachot social où n’existe plus ni amour, ni amitié, ni beauté, ni pensée—je veux dire dans cette société dégradée corrompue et finissante—il reste et subsiste cependant un dernier espoir. La liberté de penser et de créer du sens, un sens qui fait affreusement défaut autrement. Seule la liberté devant la mort, la solitude, permet à l’homme de devenir dur. Être libre c’est accepter sa propre solitude, la revendiquer inconditionnellement, dignement, sans rien attendre ni céder un pouce de terrain à l’adversité et à l’opacité du monde. Le seul but noble et digne est de parvenir à se justifier dans son travail créateur de sens et dans son effort pour comprendre ce monde incompréhensible. Il s’agit ainsi d’accepter son destin sans vouloir le surmonter mais en cherchant à affirmer son retour éternel. En contrepartie et en compensation on aura la joie de devenir infiniment dur, implacable et intransigeant sur ce qui dépend uniquement de nous.

Une longue discussion psychologique et philosophique avec ma maîtresse Jacqueline. La discussion théorique et théorétique est fondamentale et essentielle. Non pas parce qu’elle amorce une application pratique ou une amélioration quotidienne, mais parce qu’elle met au clair l’im-plicite et l’im-pensé et permet de choisir plusieurs attitudes. Il faut sans cesse ex-pliciter le non-dit, l’im-pensé.

Doit-on  vivre avec une femme? Chacun produit des arguments en faveur de sa position sans que rien de décisif n’en résulte. Chacun reste sur ses positions et à bon droit, car le principal dans cette instabilisation fondamentale est la tentative courageuse de se stabiliser, de trouver un équilibre et une harmonie avec soi-même. De mon côté certains sacrifices sont envisagés : renoncer aux jeunes femmes de mon âge (qui d’ailleurs ont toujours peur de moi parce qu’elles sont superficielles et elles détestent la profondeur). Puis-je faire ma vie avec une femme qui pourrait être ma mère? Question incestueuse par excellence. Mais dans la perspective d’une conversion radicale de l’intériorité, l’effort et la souffrance demeureront moindres. De son côté il faut qu’elle accepte le risque que je parte un jour, car la liberté n’a pas de maître—même s’il y a des maîtres en (es) liberté— à condition qu’on n’en fasse pas n’importe quoi. Quoiqu’il en soit il s’agit d’abord de ne jamais faire de mal à l’autre. Il y a déjà tellement de gâchis et de laideur dans le monde. Il faut fuir pour ne pas nuire. L’essentiel pour la puissance de vie est d’être absolument sans illusion, ce qui est possible à partir d’un certain seuil de souffrance assumée. L’expérience de la souffrance permet de se prémunir contre les mauvaises surprises de la souffrance : en particulier un affolement général qui ne repose sur rien. Car le rien de la mort et de la solitude nous accompagne fidèlement toute la vie. Je suis d’apparence très jeune extérieurement mais c’est parce que je suis infiniment vieux intérieurement. J’ai plus de souvenirs que si j’avais un  million d’années. C’est l’archaïsme infini de mon être qui m’assure une certaine éternité intérieure. L’amour n’est possible que si l’autre accepte la conversion intérieure qu’on lui propose. Mais beaucoup de gens ne peuvent déjà plus assumer une telle conversion : ils sont déjà trop abîmés, extériorisés dans l’extranéation la plus stérile, aliénés, avec comme esclavage une trop grande habitude de n’avoir plus l’habitude de penser, ni de changer d’habitude. Ils sont enfoncés dans la frivolité et l’inconsistance totales. Il ne s’agit jamais pour la vraie sagesse d’opérer une conversion fanatique obscure et illuminée. Seulement il est question d’un apprentissage de l’intériorisation par la réflexion et la spéculation philosophique. Cela étant, nous restons entièrement libres devant la mort, la solitude et la bêtise insondable de la vie sociale. L’indépendance, l’autonomie, la lucidité totales sont les seuls éléments positifs de la vie.

Enfoncé dans ma campagne profonde de Picardie je me fais l’effet d’être un vieux, une âme en peine qui a raté son destin. Mais intérieurement je me sens comme une jeunesse éternelle entretenue par la réclusion volontaire et intelligente càd intégrée à la société. L’isolement a pour fonction de mieux méditer, écrire, lire, dialoguer avec soi-même. Cependant, à bientôt trente cinq ans une nécessaire conversion s’impose et se profile inexorablement à l’horizon de ma propre historialité. Il est peut-être temps de trouver une femme de mon âge. En effet la pression de l’imaginaire social devient de plus en plus intense. Mais loin de moi la peur de mourir seul. Je dois au contraire garder une solitude propice au travail créateur du sens.

Les femmes, les maisons, et les voitures : trois objets que l’on doit toujours se procurer d’occasion. Je ne peux pas tout avoir, tout espérer, tout être, tout faire. Il me faut pourtant m’efforcer d’être heureux et content avec le peu dont je dispose, à savoir l’écriture infinie, même quand elle est médiocre. Au lieu de perdre son temps à essayer de chercher quelque chose que je ne trouve pas il me faut au contraire apprendre à trouver quelque chose que je possède déjà mais dont j’ignorais la présence en moi.

 

 

MARS 1996 .

 

 

Réflexion sur la folie. La folie c’est l’horizon de toute pensée et la condition transcendantale de son dépassement. La folie c’est l’affirmation généreuse de la nécessité de créer envers et contre tout. Il faut vouloir devenir fou, non pas au sens banal et imbécile de la psychiatrie ou du juridique et du pénal. Mais au sens d’une éclatement de sens qui permet à la déraison de trouver de nouvelles raisons plus fécondes et qui font avancer le monde. La vraie raison est celle qui prend le risque de la folie et de la déraison, qui cherche sans cesse à dépasser ses limites pour témoigner du progrès humain. On peut appeler folie un excès de puissance créatrice de vie : c’est la forme la plus haute de la volonté de puissance. Il s’agit de bannir définitivement le sens convenu de folie comme marginalité et stérilité.

Cependant l’inconvénient de cette méthode variationnelle de la folie est qu’elle tend à entretenir un narcissisme vain, stérile et pénible. Pour être grand il faut devenir objectif et surtout pas nombriliste. Ne jamais se croire le centre du monde, au contraire chercher toutjours le décentrement radical. L’illusion la plus pernicieuse serait de croire que tout est fait pour moi, que tout tourne autour de moi. Au contraire le monde est infini et il faut vouloir s’égaler au monde en un décentrement perpétuel. La paranoïa est aussi avec le nombrilisme narcissique un écueil monstrueux à l’objectivité de la pensée. Se résoudre une bonne fois pour toutes à ne compter pour rien auprès du monde. La seule chose qui compte est le décentrement objectif qui permet de créer et de faire avancer l’humanité.

Une bonne méthode d’objectivation peut consister à vouloir devenir vieux, selon un choix libre. On n’est jamais vieux par un destin biologique mais seulement comme méthode pour penser plus profondément. On se choisit vieux en vertu d’une option métaphysique et psychologique. La solitude totale est nécessaire et d’ailleurs elle ne cesse jamais. Mais lui est compatible la sociabilité. Pour ce faire il s’agit d’organiser une intériorisation progressive. Le sentiment  d’isolement doit être immédiatement remplacé par le sentiment de plénitude solitaire. De toutes façons on est toujours seul, même à deux. Ce qu’il faut éviter est le ressentiment de l’isolement dû à l’inaction et à la passivité. Quand on est actif, on n’est plus isolé, on crée des liens. Par exemple écrire constamment c’est être actif donc éminemment lié à la pensée. Ce n’est pourtant qu’en ce moment, à l’âge de quarante trois ans, que je prends enfin conscience de ma nature essentiellement scripturale. Les hasards funestes de ma naissance ont fait que pendant plus de quarante ans j’ai été tenu loin de moi-même. Je constate en effet que je peux écrire comme je respire : infiniment et indéfiniment. Bien entendu il reste ensuite à affiner la technique respiratoire : phrases courtes, mots choisis, images puissantes. Mais l’essentiel est là. Je ne peux être moi-même qu’en écrivant tout, n’importe quoi, n’importe quand. C’est ma seule façon d’être heureux.  En écrivant on échappe à l’ennui. Bien sûr on n’est pas tenu d’infliger toutes ses pensées aux autres, mais on se doit pour soi-même de les partager dans sa propre intimité. Exister c’est donc être seul avec sa propre pensée. Je chercherai constamment à transposer sous la forme métaphorique la plus adéquate l’injonction de tout écrire, d’écrire le tout de l’être.

Explication de la formule : “J’ai déjà donné”. Tout n’est que volonté de puissance, rapport de forces, et notre expérience de vie est un continuel parcours dans ce labyrinthe des forces, labyrinthe du continu et de la liberté. On est constamment sollicité par la vie pour donner de soi-même dans certaines expériences. Mais il faut se renouveler sans cesse, régénérer toute perspective. Le monde se donne comme on le prend et il faut chercher à le prendre d’une infinité de façons. On tente et on abandonne successivement des expériences qui permettent d’avancer et de progresser. Mais il faut savoir renoncer constamment pour tenter autre chose. Il y a beaucoup de choses que j’ai déjà données sans aucun succès. J’ai beaucoup sacrifié de temps et d’énergie pour des résultats stériles. Il est temps pour moi de les abandonner à leur sort stérile et de passer à autre chose. Ainsi il faut se sentir progresser, ce qui consiste dans le sentiment d’une dureté accrue, d’une indifférence, d’une solidité et d’une résistance toujours plus puissantes et certaines. Il s’agit d’être toujours plus méchant non pas au sens ridicule et vulgaire qui consisterait à vouloir faire du mal à l’autre. L’autre m’est inconnu, indifférent, étranger. Je ne souhaite qu’une chose : fuir pour ne pas nuire, fuir seul vers le seul. La méchanceté vraie consiste dans la dureté, la lucidité, l’impitoyabilité avec soi-même. Tout le reste est désormais radicalement indifférent. Seule l’objectivité et la dureté peuvent faire avancer le monde. Il y a trop de mollesse et de mous dans le monde. Ce monde humain est ridicule, il pourrait être infiniment puissant au sens spirituel et créateur. Le contresens le plus constant est de confondre la puissance spirituelle créatrice avec le pouvoir temporel matériel. Quelle dérision! Le pouvoir rend impuissant et stérile, mou, cruel et inutile. Seule la puissance créatrice de l’esprit rend bon, méchant, implacable, résistant et dur contre la dureté de la nature.

La méthode de vie est l’acquisition d’un style continu de vie. Ecrire, penser, observer, dialoguer quotidiennement, prendre différentes attitudes et perspectives sur le réel et la vie. Il s’agit de vivre en dansant et en jouant la musique des sphères. Transposer complètement l’instinct corporel dans une forme spirituelle créatrice. Le corps existe mais doit être transposé non pas dans un au-delà mais bien sur Terre.

Critique radicale de la perte de temps. La plupart des gens ne savent pas qu’ils ont du temps. Ils sont hors du temps comme des morts-vivants. Ils ne sont que des ombres qui se déplacent dans un espace insignifiant. Certes la vie est gratuite et innocente dans son devenir même. Mais ce n’est pas une raison pour abuser et mésuser du temps. La contingence extrême du temps et de la vie est la condition même pour en faire une nécessité d’airain. Il ne s’agit pas de faire la morale aux autres. Que m’importe les autres! Ils sont dans le néant d’un temps incompris. Ils ne comprennent pas ce qu’est le temps. Tout est nécessaire, même l’existence des abrutis, l’aliénation et le mal des mauvais. Il ne s’agit donc pas de chercher à réformer le monde, ni vouloir faire advenir un idéal qui n’existe nulle part. La seul réforme possible est celle de soi-même car le monde est seulement ma représentation et rien d’autre. Être content de soi parce qu’on a bien utilisé son temps c’est finalement devenir content du monde et se réconcilier avec lui. On peut toujours à l’occasion servir d’exemple aux autres mais sans le vouloir vraiment. Ce qui compte est la réforme de  soi-même, la véritable puissance est l’accroissement constant de soi comme pensée càd comme temps. Le niveau général de l’humanité est certes extrêmement médiocre. Mais le monde ne peut pas être ni meilleur ni pire qu’il n’est actuellement. Car il est nécessaire de toute éternité. Il est d’ailleurs remarquable d’observer comment le monde est infiniment varié, combien toutes les orientations et directions sont possibles dans la plus grande divergence. Pourtant, malgré cela, une plus grande  unité règne dans le réel grâce à la raison qui imprègne et traverse toutes les régions de l’étant. La hiérarchie de l’être et du monde est infinie et pourtant maintenue dans un stricte nécessité d’airain. Certes, l’apparence des phénomènes immédiats semble éminemment médiocre. Mais en réalité le monde a toujours déjà de toute éternité atteint sa perfection, son maximum de bonheur et de plénitude. Le monde est l’ensemble de tous les destins et de tous leurs entrecroisements possibles et imaginables. Chaque point de vue contient en lui, infiniment retiré, le point de vue absolu, l’ensemble de tous les points de vue possibles. Le destin de chaque être est de chercher toute sa vie son destin obscur de manière obscure et irrationnelle. Mais cela fait partie de la rationalité du monde. A travers des interruptions obscures, des plages silencieuses, l’être atteint enfin la mort sans avoir trouvé son destin. Cependant la vérité de chaque être c’est sa liberté, son indépendance radicale, sa profonde indifférence coïncidant avec l’indifférence des autres. Cependant on éprouve toujours une souffrance intérieure, latente, tacite, implicite, immanente et intrinsèque dans l’épreuve de la superficialité du monde, de sa fragilité et fugitivité en son mouvement infini. Et notre désir constant est de fixer cette réalité. Il en va de même pour l’écriture et la peinture, la musique aussi. Il faut savoir rester calme et silencieux, attendre les idées, observer patiemment la réalité et se tenir prêt pour la pensée de l’être.

Quel est le rapport entre le désir et la nécessité? Le désir est partout à l’état latent, jamais complètement exprimé. La nécessité est partout complètement exprimée. Devenir libre c’est sortir de la nécessité du désir, c’est au contraire apprendre le désir de la nécessité. Il faut marcher seul, mais qui le peut complètement, qui peut se regarder en face, seul? Il est plaisant de voir comment la complaisance parvient à récupérer la nécessité de se dépasser par la musique et la chansonnette de surface. Mais la réalité est beaucoup plus prosaïque, donc d’une poésie infiniment plus profonde. Il faut se dépasser constamment seul et sans musique. Assumer son destin par nécessité. A force d’être seul, l’odeur bestiale remonte, s’installe et per-siste. Comment vaincre cette odeur bestiale tout en gardant la sauvagerie, la barbarie, la dureté dont elle est le symptôme? Les femmes aiment l’odeur forte du mâle, surtout l’odeur de la solitude et de la dureté envers soi. Être seul pour échapper à la niaiserie ambiante et veule. A quelle veulerie correspond l’engouement pour les médias? Surtout ne pas penser à soi, renoncer à la maîtrise du temps et se laisser dériver dans un espace grégaire et informe : voilà l’idéal de la plupart des gens.

 

AVRIL 1996 .

 

Le quai d’une gare apparaît comme un lieu métaphysique. Des milliers de destins obscurs se croisent en s’ignorant. Seul Dieu connaît la raison suffisante de ces destins repliés sur eux-mêmes. Sujet d’étonnement toujours constant et renouvelé. Mais qui s’en inquiète? La plupart des gens ne sont que des ombres inconscientes d’espace informe. Unitas in varietate. L’unité dans la variété. La singularité est noyée dans l’uniformité de l’universel, qu’elle contient pourtant repliée sur elle-même.

La France est un pays intellectuellement, culturellement et spirituellement sous-développé. L’université est dérisoire et sous l’emprise de fonctionnaires stériles  et bornés. Rien n’est fait pour favoriser la recherche, la création. Pourtant il existe une âme des peuples comparable à une âme individuelle. L’âme de l’université française est malade. Il faut s’efforcer de faire sortir la philosophie de l’école où elle croupit misérablement. Le lycée n’est pas en meilleur état. C’est le nihilisme qui détruit tout. Non pas l’absence de valeur mais la perte du désir de chercher du sens. On a peur de la création individuelle même si elle est d’abord anarchique. Il en résultera toujours quelque chose pourvu qu’on lui donne sa chance. Mais la bêtise et la nullité ont pris le dessus. Les lois de l’histoire sont comme celles de la nature : une fois que le processus est déclenché, la vague se déroule selon sa propre nécessité intrinsèque. On ne peut guère qu’attendre la fin du processus. Il y a bien sûr les profiteurs de la décadence et de la misère. On ne les oubliera pas le jour du jugement dernier. Patience dans l’azur surtout quand il est momentanément obscurci et obstrué. Dans notre temps de malheur spirituel tout s’effrite se ruine et se détruit. C’est la police et le fonctionnariat qui prennent le pas sur l’enseignement, la recherche et la création de sens. Chacun poursuit misérablement son petit but égoïste, passer sa vie à essayer de la gagner en la perdant à coup sûr. Car que vaut une vie qui ne crée rien? Le misérabilisme ambiant se fait une gloire mesquine à croire triompher de la difficulté de se conserver tant bien que mal. Devant ce désert la seule solution est d’abandonner tout espoir, de partir au désert, vers le dés-astre. La contrepartie positive est de ne plus rien craindre. En période de nihilisme, il s’agit de se rendre imperceptible, ne pas se faire remarquer, ne pas accroître la misère, fuir pour ne pas nuire, fuir seul vers le seul. Laisser la charogne du monde immonde aux charognards qui en jouissent avec bonne conscience. Ils se croient vivants mais ils ne savent pas qu’ils sont déjà morts. Abandonner tout amour, toute amitié, toute sociabilité. Assumer l’épreuve complète du désert en attendant que l’histoire ait fini de digérer et d’excréter son propre nihilisme. Seules les quatre grandes écoles grecques (le stoïcisme, l’épicurisme, le cynisme et le scepticisme) pourront nous faire tenir et patienter. Renoncer à une nouvelle méthode psycho-pédagogique : se fondre dans la masse et attendre. Il ne sert à rien d’étudier la morale il faut la pratiquer quotidiennement, de manière immanente et intrinsèque. Nous avons accompli la destruction de la volonté de puissance par la volonté de puissance. Mais celle-ci est éternelle et renaîtra de ses cendres. Après tout, le monde est d’une grande banalité, rien n’avance, c’est  plus un destin qu’un  accident, tout reste confiné dans l’immobilité. Il faut s’adapter à cette situation de fait. Il convient donc d’adopter la méthode pythagoricienne : se taire, rentrer en soi-même, devenir indifférent à l’extérieur et à l’extériorité.

 

 

JUIN 1996 .

 

Solitude intégrale. Je me demande vraiment comment je m’y prends! Les autres sont-ils aussi seuls et isolés? Le plus probable est qu’ils n’ont même pas conscience de la différence. Par instinct grégaire ils prennent des précautions, s’entourent d’illusions qui les empêchent de penser à leur misère. Le stoïcisme semble être le centre de la philosophie générale. L’effort pour maîtriser ses représentations et ne pas être affecté par elles permet de supporter la solitude comme exercice méthodique de soi. La misère est toujours relative à la représentation que nous nous en faisons. La solitude n’est pas une misère : elle est le salut véritable. Car c’est la bêtise des autres qui nous isole de nous-mêmes et nous empêche d’être seul càd de créer. La misère, la culpabilité, la mauvaise conscience, le ressentiment n’ont été inventés que par les faibles, pour s’empêcher de penser par eux-mêmes. Le plus grand péché contre l’esprit est de refuser la solitude de la pensée créatrice : c’est faire mourir l’esprit, pourtant immortel. C’est l’empêcher de se déployer en nous : mauvaise conscience.

Cependant malgré ce constat de misère et de médiocrité générale il faut s’efforcer d’éviter le mépris, qui reste une passion triste qui nous affecte de passivité. Même s’il est fondé en raison comme la conséquence d’une observation extérieure objective, il restreint l’âme et la contraint à ne plus percevoir son propre horizon. Les raisons du mépris sont connues. La médiocrité générale, la veulerie apeurée, la bêtise comme refuge  entraînent l’absence de discussions et d’échanges d’esprit. Ce qui peut entraîner une sorte d’impression d’angoisse et d’asphyxie, qui provoque le dégoût et la détresse. Le mépris est signe de noblesse—il faut à la fois beaucoup mépriser et ne rien mépriser—mais quand il est produit pour lui-même alors il empoisonne l’âme, il la menace dans sa fonction vitale qui est de créer dans la joie. Pourtant on ne peut s’empêcher d’approuver une certaine déception devant les autres et devant ce monde social si médiocre, où les médiocres occupent les meilleures places—alors qu’ils n’en font strictement rien de valable, se contentant de promener inconsciemment leur nullité, leur nudité d’esprit au vu de tous et à l’insu d’eux-mêmes. Mais cette déception apparemment extérieure ne procède-t-elle pas  d’un effet de prisme déformant l’intériorité? Le monde ne nous apparaît-il pas finalement dans la proportion exacte de notre capacité à l’assumer et à l’affirmer? Le monde ne nous apparaît-il pas comme nous nous apparaissons à nous-mêmes? Personne n’est en droit méprisable. Il n’y a qu’une seule conscience, un seul esprit, infinis, mais infiniment diffractés en une infinité de perspectives. Chacun détient un point de vue plus ou moins complet sur la vérité unique. Chaque être possède sa perfection. Il s’agit de libérer la vie en chacun plutôt que de la restreindre—ce à quoi s’emploie le pouvoir de tous les types de prêtres. Chacun recherche sa conservation et son accomplissement. D’où viennent alors les malentendus, les mépris, les dialogues de sourds, les incompréhensions et intolérances diverses? La réponse est à cherche dans l’idée de monde humain et de réalité humaine. Cette réalité est complexe, constituée de rapports infinis. Seul le dialogue rationnel, comme antidote constant qui fait écran à la passion, peut noue permettre de développer la clarté et la transparence. Mais la plupart de ceux qui n’ont rien à dire s’emploie pourtant à communiquer en raison directe de leur nullité. Quand on a infiniment de choses à dire on se tait. Quand la joie de tout comprendre, de tout aimer rationnellement ne semble pas  possible, il faut préférer au mépris l’indifférence. Il faut fuir pour ne pas nuire, afin de préserver l’élévation toujours possible de l’esprit. Mais les passions sont toujours là présentes comme des nécessités dialectiques qu’il faut surmonter. Elles nous menacent, nous freinent mais en même temps elles sont constitutives de notre vie spirituelle et créatrice. Tout le problème est de trouver comment les faire servir à notre activité intellectuelle. L’instinct nous impose des bornes très sévères quant à la conservation de notre être. La passion est une réaction instinctive à une agression extérieure mal maîtrisée. La passion nous guide, bien que négativement, dans ce qui nous semble être le moins mauvais. Mais pourquoi quand on maîtrise parfaitement d’un point de vue théorique toute la sagesse ancienne—platonicienne, aristotélicienne, épicurienne, stoïcienne, sceptique, cynique, et sophistique— on peut se trouver incapable de l’appliquer correctement, efficacement d’un point de vue social? La réponse se trouve dans l’idée que c’est l’exercice immédiat et pratique qui compte plus que sa théorisation rassurante. On développe souvent un art pour lequel on n’était précisément pas fait. Mais il semble par son exercice combler certaines lacunes. Finalement on est philosophe parce qu’on ne l’est pas. Enigme dont l’interprétation est que l’on cherche à devenir philosophe pour combler ce manque radical de philosophie en nous, au niveau de la réflexion spéculative, comme de la sagesse pratique.

Quand on est seul à (en) crever et qu’on cherche une femme, il ne faut céder à aucune de celles qui ne nous plaisent pas et qui ne nous conviendront d’ailleurs peut-être pas non plus. Ce précepte doit être très clairement appliqué. Il y a deux paramètres : ce qui plaît et ce qui convient. Faire preuve de force c’est ne céder sur aucun des deux paramètres. Ce qui ne plaît pas finira aussi par ne pas convenir, car on sera freiné dans son idéal. Ce qui plaît sans convenir mènera aussi à la catastrophe. La résultante est qu’on n’a que ce qu’on mérite et que si l’on veut mieux que ce que les lois du réel nous proposent—toujours proportionnellement à ce qu’on est et ce à quoi on a droit sur le moment—il faut attendre, continuer à ramer sans se poser aucune question. Il n’y a que la puissance et la volonté qui compte. L’entendement se règle sur ces deux paramètres. Par exemple, je n’ai aucune envie, malgré ma solitude et mon isolement, de frayer avec certaines femmes qui me dégoûtent et me font peur. Car ce sont de véritables robots mécaniques, ineptes, stériles, insignifiants. Elles ne peuvent me plaire, et si par sophisme j’en déduisais qu’elles doivent me convenir, je ferai un contresens. L’amour est puissance des semblables non des contraires. Donc ne pas craquer, tenir même si on doit crever de solitude. En fait on est toujours seul mais il s’agit d’établir un régime qui fasse accepter la solitude et ainsi  réduise l’isolement par la relation avec une personne privilégiée avec laquelle on a une relation existentielle et intellectuelle profonde et progressive. Ne jamais céder, en suivant l’exemple du chevalier, de la mort et du diable, à l’hallucination de tous ces masques horribles qui ne sont rien d’autre que des figures monstrueuses de ma détresse et de mon ressentiment, de mon impuissance momentanée.

Lutter contre la robotisation  et l’évacuation nihiliste de la pensée dont sont responsables tous ces médiocres, stériles et minables substituts d’humanité et esquisses dérisoires de la future surhumanité. Même une femme qui n’est ni laide ni sotte ni inhumaine ne peut me convenir si elle est complètement déréglée existentiellement. J’ai déjà donné pour l’égoïsme imbécile il est hors de question que je revienne en arrière. Même si on est pressé par le besoin, tout ce qui convient ne plaît pas forcément. Les vierges et les pucelles ou petites sottes de terminale ne m’intéressent pas non plus. Je ne suis pas pédophile, ni zoophile d’ailleurs car il est vrai qu’elles ressemblent à des petits animaux insignifiants et fragiles, superficiels et vides. Elles sont trop vertes, trop compliquées, inutilisables. Quant aux vieilles, je peux dire actuellement que je termine en beauté après avoir donné de nombreuses fois dans cette sorte de séduction. Les vieilles ont l’avantage de n’avoir plus d’illusion. Ce qui est peut-être une illusion. Car toute jeune femme est une vieille dans sa tête et inversement toute vieille femme est une jeunette dans sa psychologie. Tout cela à cause du déterminisme naturel et de l’instinct d’amour et d’enfantement. Trop de souffrances, trop de pertes, de perditions, au niveau social comme au niveau vital, intellectuel et spirituel. Il est hors de question de laisser une nouvelle prise aux hallucinations, passions, craintes, espérances et illusions diverses. Des gens qui me sont très inférieurs sont beaucoup plus heureux que moi, socialement, vitalement et même spirituellement puisqu’ils n’ont aucun esprit qui les fasse souffrir par ses exigences et nécessités innombrables. Il faut accepter ce qu’on a car c’est toujours ce qu’on mérite.

J’ai mal joué, il faut le reconnaître indépendamment de mon manque de chance constitutif qui fait qu’à vingt ans j’étais encore un pur néant, dans tous les registres de la vie, sociale, physique, intellectuel, psychique. Ce qui part de rien et vient de très loin va peut-être aussi très loin. C’est ce sophisme qui peut me consoler et me faire tenir. Un motif de satisfaction est de remarquer que je n’écris  bien et fluidement que lorsque j’écris ma propre vie car alors je déduis facilement des abstractions, alors que je ne parviens pas à avancer correctement dans la vie par mes propres abstractions. Je n’ai pas eu de chance pour commencer. Enfant du plaisir, je n’ai pas connu mon père. Ma mère a voulu se faire avorter, mais il était trop tard après avoir caché le fruit de son instinct absurde le plus longtemps possible à ses parents. Ensuite j’ai sombré dans une piscine à l’âge d’un an, je me suis senti mourir et je n’ai été repêché que de justesse. Enfin ma mère m’a abandonné au ressentiment de mon père adoptif qui s’est vengé en compagnie de sa nouvelle femme marâtre, sur moi, de l’abandon de ma mère. Il n’en est résulté pour moi pendant vingt ans que souffrances, détresses, néant et écrasement. Depuis cette lente ascension en dehors de mon propre marécage d’où j’essaie de me tirer par les cheveux car personne ne me vient en aide,  je ne la dois qu’à moi. Je suis un être posthume, tardif, raté, avorté, et pourtant je continue, persévère et signe. Ce qui me fait le plus de mal c’est de n’être pas reconnu à ma juste valeur sur le plan intellectuel. Mais quant à l’amour qui pourra me sauver, il ne vient pas, et l’angoisse s’amplifie constamment. L’amour est une création de tous les instants dans le temps. C’est pourquoi les célibataires sont des gens incapables de s’organiser dans le temps. En effet pour développer l’esprit il faut le libérer des entraves du corps en libérant celui-ci de ses propres entraves matérielles affectives et psychiques. Mon existence est à elle seule un handicap. Je vis du seul crédit que je m’accorde. Je suis condamné à être tardif, oublié, non reconnu. Mais le rien perce, ce qui me fait espérer que je ne suis pas rien pour rien. Courage, ardeur, effort pour prendre conscience de la durée, de la dureté de la durée et assouvir le dur désir de durer dans l’humilité et la  modestie. Ma seule ambition : être reconnu comme spiritualité mais c’est une performance dans un siècle où l’esprit à complètement déserté il est vrai sans doute seulement momentanément. Mais les nihilisme est long, surtout à la fin.

Angoisse, non pas de la page blanche, mais du cours vide d’élèves. Quand on laisse libre accès de son cours aux élèves c’est pour marquer une protestation contre la répression et l’énergie gaspillée en contrôle alors qu’elle pourrait être utilisée pour penser. L’accès à la pensée doit être gratuit. L’Etat dons son incompétence infinie se désintéresse complètement de l’exigence de l’esprit préférant transformer l’école en prison, en asile, plutôt qu’en lieu de recherche et d’enseignement de l’esprit. Il faut s’arracher de la mauvaise conscience et de la mauvaise foi qui consiste à croire qu’on ne fait pas son travail parce qu’on a décidé de se battre contre la bêtise de l’éducation nationale. Il est très difficile en effet de s’empêcher de se culpabiliser parce qu’on refuse de faire comme tous les animaux grégaires. Les autres, c’est l’enfer, ils nous renvoient constamment l’image déformée de nous-mêmes. Ils sont un prisme déformant de notre être et de notre activité. Il faut donc lutter constamment contre la mauvaise conscience, que la mauvaise foi des autres cherche à nous inoculer. Refuser l’entraînement aveugle des grégaires et des veules.

Pour lutter contre cette représentation, dégradante autant que fausse, d’une image dégradée, passive et aliénée de soi , il faut se convaincre rationnellement qu’on a fait son travail, et qu’on a largement donné plus qu’il ne fallait. On n’a donc aucun complexe ni aucune culpabilité à supporter. Cependant le problème n’est pas si simple. On a évidemment les élèves qu’on mérite. Ma méthode pédagogique d’innovation n’a pas donné de brillants résultats. Elle consiste dans l’affirmation absolue de la liberté. Je ne prépare pas au Bac, je prépare à la pensée, à la liberté, à l’accomplissement de soi. Il est vrai que si l’on prend les élèves de trop haut on peut être traité de démagogue, càd celui qui fait croire aux autres des possibilités fausses qui servent en réalité ses propres intérêts. Le résultat peut cependant être désastreux. Je suis un chercheur raté, un pédagogue impossible. Les élèves sont innocents. Ils apparaissent dans un monde social laid et médiocre sous l’emprise des prêtres et de toute la racaille veule et sordide. Ils font donc avec ce qu’on leur donne, càd rien, ou la nullité ambiante, de l’économie, de l’imagerie idiote, et de la servilité généralisée. Le peu de liberté qu’on veut pédagogiquement leur accorder pour leur montrer qu’un autre monde est possible que celui dans lequel les sordides manipulateurs du pouvoir nous maintiennent, ils en font n’importe quoi, ils se roulent dedans comme des porcs dans leur fange. Ils cassent allègrement le beau jouet de la liberté car ils ne savent pas s’en servir. C’est ce que fait tout enfant; pour fuir sa propre impuissance qui ne fait que le rattraper. Il me faut revoir ma méthode pédagogique sans pour autant renoncer un seul instant à mes propres exigences. Ne montrer aucune passion, ne prononcer qu’une phrase sur deux (ce qui veut dire parler moins et moins rapidement). Ne s’accorder aucune facilité d’expression, aucune complaisance au niveau de la sublimation verbale de mes frustrations sexuelles. Chercher le respect et l’efficacité sans pour autant abrutir mécaniquement les élèves. Noter au tableau en un langage clair simple et court. Préparer un cours assez simple, basique, élémentaire. La meilleure façon de maîtriser, donc de mépriser les contraintes scolaires c’est de les appliquer avec indifférence et détachement, comme si l’on devait accomplir une tâche rébarbative et qu’on s’en acquitte avec noblesse et distinction. Mais cette réforme psychologique, on ne peut l’accomplir qu’au prix d’une amélioration de la condition affective. Il faut en effet être en sécurité affective pour ne plus dépendre du tout des relations sociales et professionnelles superficielles avec les collègues. D’un autre côté il est louable de ne pas vouloir fonctionner comme un fonctionnaire, et d’essayer d’apporter un peu d’humanité dans des rapports de plus en plus stéréotypés et robotisés. On ne sera pas victime passive de l’angoisse tout en sachant que toute activité créatrice se développe sur fond de néant. Il s’agit de faire quelque chose de son angoisse : la recréer, la reconstituer et s’en servir comme d’un moteur dans son activité consciente. Voilà ce qu’est l’âge d’homme, l’âge de la maturité. Faire fond sur l’angoisse, faire le choix libre d’une certaine attitude entièrement assumée. Quelle est la méthode pour ce faire? Devenir une éponge phénoménologique : décrire toujours et partout de n’importe quelle  manière les impressions, sensations, perceptions, représentations qui nous parviennent à la conscience. On peut distinguer deux sortes de vie. Une vie sociale, communautaire, politique qui n’est qu’un moyen en vue d’une fin plus haute qui est précisément la vie personnelle, transcendantale, constitutive et rationnelle. Chacune des deux vies se développe indépendamment l’une de l’autre, mais elles doivent entretenir entre elles une rapport d’harmonie, elles doivent exercer des incidences et des influences réciproques. L’interférence constante de ces deux voies (penser sa vie et vivre sa pensée) doit amener à une maîtrise des représentations qui soit le fondement même  de la philosophie et du stoïcisme en tant que noyau central de la philosophie. Supporter les autres, essayer de les transformer et maîtriser les rapports sociaux. Rester digne, croire à ce qu’on fait malgré les apparences contraires, c’est la définition de la dignité. Ne pas prêter attention aux représentations et opinions diverses, éviter la mélancolie et le ressentiment. Travailler, écrire, même n’importe quoi. Il en restera toujours quelque chose ne serait-ce que l’effort pour progresser toujours intérieurement, en utilisant toutes les ressources et les données de l’expérience, continuellement. Il en restera toujours quelque chose : la foi rationnelle qui consiste à agir contre toute preuve, à l’épreuve entière de la raison. Tous les parcours sont infiniment variés, singuliers, contrastés, irréductibles et insubstituables les uns aux autres. Aucune universalité n’est possible  ni exigée ici. Il n’y a aucune comparaison possible entre deux destins singuliers bien qu’on puisse voir des recoupements, des recouvrements et des croisements nombreux. Aimer les jeux de langage, et s’y attacher, car c’est déjà une petite tentative, médiocre sans doute mais qui existe, pour sublimer le monde dans l’esprit. Je ne serai pas un grand, mais je ne veux pas être un petit. Je serai donc un indépendant, mais jamais un nain dépendant comme le sont la plupart, un autonome, un marginal, croisant solitairement sa route avec les blocs erratiques du destin cosmique, isolé et seul mais avec ma pensée et mon esprit.

L’envie : elle est toujours présente et menaçante, elle se trahit sans cesse même si on fait l’effort pour la cacher. Elle est pleine de préjugés envers ceux qu’on envie, pour des raisons la plupart du temps obscures et lacunaires. Par exemple je n’ai pas eu la chance d’entrer à l’Ecole Normale supérieure, de passer l’Agrégation, de devenir professeur des Universités. Dès lors mon ressentiment ne cesse de me tourmenter, quelque effort que je fasse pour m’en départir. Je maudis intérieurement tous  ceux qui ont plus que moi, sans jamais voir ce que j’ai de plus qu’eux. Je noircis et charge leurs moindres défauts. J’injurie la Terre entière de n’avoir pas telle ou telle qualité, telle ou telle reconnaissance sans jamais penser à ce dont je dispose et dont les autres sont privés. Et encore il faudra ne même pas penser à cette différence inverse qui est encore de l’envie. Tout est indifférent et la mort absolue a le dernier mot. La différence entre l’envie et la jalousie est très nette. Les deux défauts sont laids bien que l’envie soit davantage hideuse. Ne pas me réjouir du manque de tel ou tel ou de mes semblables, ne pas m’affliger de mes propres manques par rapport à eux. Ne pas s’acharner avec opiniâtreté et fureur contre le mérite, ni même la chance, la fortune et l’arbitraire. Nous ne sommes que des ombres fugitives insignifiantes. Ne pas se montrer aveugle, emporté, insensé, brutal, contre ceux qui ont du succès dans la vie sociale et professionnelle, qui gagnent beaucoup d’argent, qui disposent de beaucoup de temps et de très peu d’astreintes, qui sont reconnus et valorisés, même si la plupart du temps ces avantages sont usurpés. Après tout, qu’importe! Ne pas mépriser ceux que je juge inférieurs à moi parce que seulement ils ne sont pas au même échelon de la hiérarchie sociale. Mais inversement ne pas envier ceux que je juge au-dessus de moi parce qu’ils ont réussi des épreuves par chance, par hasard, ou par mérite, auxquelles j’ai échoué.

Au lieu d’envier les autres sur certaines réussites sociales et vitales que je n’ai pas, je ferai mieux de m’occuper de ce que j’ai et de ce que je pourrai avoir. Par exemple, si j’ai un quelconque talent littéraire, il faut l’exercer. Mais seule l’histoire décidera. Si je pouvais parvenir à gérer mon argent aussi modeste soit-il, j’aurai enfin un compte apuré et épuré. Mais non! Je dépense tout, je ne mets rien de côté. Peut-être parce que je veux être une pure extériorité, un pur flux sans conscience, un pur devenir sans retour ni passé. L’avarice est fondée psychanalytiquement (rétention de l’excrément par peur de la perte du corps partiel et ambiguïté dans le rapport à la mère). Mais la prodigalité égoïste qui m’astreint sans retenue au principe magique de plaisir et de satisfaction immédiate est fondée métaphysiquement—il faut être généreux et indulgent avec  ses propres défauts! Ne plus vouloir être qu’une extériorité sans retenue, ni compensation, ni réserve, une pure fuite en avant pour coïncider avec le devenir.

 

JUIN 1996 .

 

On Juge mal les gens, on est empêché de les percevoir par la somme de préjugés qui forment écran et obscurcissent la pensée. Le soleil quelque fois et la perspective de la fin de l’année assouplisse les humeurs et nous rendent plus tolérants, donc plus justes. Car la vérité est partout constamment mêlée et mélangée au faux selon des lois secrètes et aussi aléatoires. Il convient donc de toujours penser à ne pas juger les hommes sur les apparences, à toujours remettre à plus tard un jugement, et s’efforcer de penser qu’on est le seul à former un jugement sur une personne, ce qui confère une énorme responsabilité. On ne sait rien des êtres, c’est pourquoi il faut se résigner à ne rien en dire, strictement.

Chaque classe d’élèves possède sa personnalité intrinsèque qui n’est pas réductible à la somme des personnalités qui la composent. Une classe d’élèves semble par exemple très sûre d’elle-même, ce qui va jusqu’à l’orgueil, la prétention et l’impolitesse. Ils ont un mauvais rapport au sexe (rapport vulgaire, grossier, non développé ni sublimé), car ils ont un mauvais rapport au corps et à l’esprit. Ils ne se connaissent pas comme union de l’âme et du corps. Au contraire une autre classe d’élèves semble beaucoup plus mûre. Ils écoutent poliment, bien qu’on sente que leur intérêt ne se porte pas sur la substance philosophique. Ils éprouvent un rapport plus sain au corps et par conséquent un bon rapport bien qu’inconscient, spontané et immédiat à l’esprit. La différence entre ces classes est-elle due à la sélection qu’on opère dans les capacités scientifiques et techniques? Il faut admettre en vertu du principe de charité et d’une hypothèse méthodologique très féconde pour l’enseignement, que l’élève cherche spontanément à s’instruire et à s’éduquer. Il est vrai que la société dans sa bêtise et laideur profondes ne lui offre presque rien pour l’aider dans ce sens car elle en est incapable pour elle-même. Seuls les médiocres, les grossiers, les arrivistes et les ploutocrates dominent dans cette société en décomposition, dont la dégradation transparaît néanmoins à travers tous les fards dont on essaie vainement de la parer. Mais l’élève doit accorder toute sa confiance à la raison. Il faut amener l’élève à faire le pari du temps comme intensification de la durée et de la maturité comme assimilation de l’expérience patiemment accumulée.

Psychologie de la femme : elle est lente, laborieuse, et s’installe dans la surface et la routine. Psychologie de l’homme : profonde, énergique, créative, mais brouillonne, informelle, car contrairement à la femme il est constamment en prise sur la vérité et non sur les nécessités vitales et sociales qui exigent le masque, la superficialité et la forme stérile. Dès le monde de l’enfance le clivage entre ces deux psychologies est présent, absolument nécessaire et sûremetn souhaitable, vitalement et socialement. Il est légitime et exigible du point de vue de la raison.

Savoir écouter autrui, être à l’écoute, dans l’écoute d’une attente et dans l’attente d’une écoute. C’est une grande vertu de savoir ne rien imposer aux autres, mais de tout s’imposer à soi-même, car on ne sait rien des autres, on ne peut rien sur eux. Donc de ce point de vue je suis philosophe parce que je ne le suis pas. Pour écouter autrui il faut parvenir à mettre de côté ses passions. Il y a toujours chez l’autre des petits éléments à assimiler et à comprendre de telle sorte qu’on puisse augmenter sa propre expérience et sa propre pensée. Il faut donc s’efforcer de faire confiance aux autres dans le rapport aux passions, et dans nos relations sociales. Il y a une richesse infinie qui se trouve et se tient dans le secret de chaque individu. Chaque individu d’après le principe de charité doit pouvoir bénéficier d’une confiance et d’une ouverture qui lui permette d’extérioriser sa richesse. La condition d’intersubjectivité est l’ouverture indéfinie à l’autre. L’ouverture est constitutive du rapport à autrui. La relation à autrui, bien comprise, engendre un espace privilégié commode et propice à une atténuation voire une exténuation des affrontements des forces de la volonté de puissance. Mais cet espace virtuel de convivialité ne correspond pas à l’espace réel social et vital des rapports entre les êtres. On ne supporte pas un individu dans un certain espace et un certain rapport, et on crée ainsi un espace différent et autre. On ne supporte les êtres que dans un certain espace. Mais on se réserve ainsi de mauvaises surprises car il faut au contraire évoluer dans un espace virtuel intersubjectif indéfiniment ouvert.

On ne put pas plaire à tout le monde, et cette résistance du monde nous amène progressivement à une certaine sagesse, un certain recueillement qui permet de comprendre la multiplicité dans l’unité. Il faut se résigner à n’être qu’une infime partie du tout et cependant ne pas croire n’être rien. Ma souffrance n’est due qu’à moi, comme incapacité à admettre la variété, la diversité, la multiplicité des êtres et des gens. Or il suffit d’un petit nombre de perfections  et de déterminations pour ignorer tout le reste, en sachant cependant que tout dans le monde est parfait, bien que non totalement exprimé. L’expressivité, c’est la singularité, toujours empêchée par la tyrannie de l’uniformité. Il suffit d’un ami et d’une compagne pour prétendre développer à peu près toutes les déterminations dont on est capable. Il n’y a pas de femme laide, méchante, inintéressante, mais seulement des êtres qui ne conviennent pas aux autres (relativement). Ou bien il y a des êtres mal exprimés par soi et dans leur singularité. Il faut donc ne mépriser presque rien, bien qu’il faille adjoindre presque immédiatement l’injonction inverse : mépriser presque tout. Mais ces deux préceptes doivent être appliqués simultanément mais non sous le même rapport. Ne presque rien mépriser de la réalité objective du monde et mépriser presque tout de l’apparence sociale et vitale des êtres humains cachés par mauvaise foi derrière des masques grotesques et stériles, des images dérisoires et pernicieuses

Les trois grands métaphysiciens sont Spinoza, Leibniz, Hegel. Ils ont véritablement fondé la substance de l’être. Spinoza a pensé la nécessité absolue rationnelle. Leibniz a pensé l’harmonie  rationnelle du multiple singulier dans l’un universel. Hegel a pensé le mouvement total du réel. Les méthodistes, ou professeurs de méthode, Platon, Aristote, Descartes, Kant, se sont comportés comme des ouvriers de la philosophie et non comme des inventeurs. Ils ont tracé des bornes, des limites, des règles, et des conditions de possibilité à l’exercice de la philosophie. D’un autre côté on trouve les penseurs de la singularité à savoir Pascal, Sade, Kierkegaard, Nietzsche qui pensent le rapport entre l’individu et l’absolu. Dans la sphère religieuse (Pascal, Kierkegaard), dans la sphère naturelle et vitale (Sade), et dans la sphère de la volonté de puissance affirmatrice du sens et de la valeur (Nietzsche).

L’égoïsme est généralisé, profondément enraciné dans la vie sociale. L’homme généreux se trouve totalement dépaysé et marginalisé au milieu de toute cette frilosité et cette mesquinerie, cette pusillanimité, petitesse et étroitesse d’esprit. Seul il se trouve à crever au milieu de gens indifférents, médiocres, qui ont trouvé ailleurs leur salut dérisoire, dans les préoccupations vides de la carrière et du confort. Il faut distinguer le petit égoïsme du grand égoïsme. Le grand égoïsme est la faculté de créer pour autrui, pour l’humanité future et pour les siècles ultérieurs, et cela à n’importe quelles conditions. En particulier cette tâche exige de ne penser qu’à soi, parce qu’on pense à autrui de manière abstraite et dans le futur. Le petit égoïsme, l’égoïsme le plus courant, consiste à ne penser stérilement qu’à soi et à sa petite carrière mesquine, à son petit bonheur dérisoire.

Rien n’est totalement mauvais ni laid. Tout dépend du point de vue adopté, car la perspective engendre une relativité, limitation et dépendance. On peut considérer que la philosophie est un effort pour épurer la perspective, la rendre plus stable, plus rationnelle et donc plus juste. Epure, purification, épuration, purgation, pureté, voilà toute l’activité philosophique. Ainsi le système de la pensée se met en place de manière progressive et cohérente. La philosophie est une tentative pour rendre cohérent un système de pensée. Mais le système ne menace-t-il pas la liberté de jugement?

Tout est relatif. En France par exemple on critique la démocratie mais on ignore la chance qu’on a. La démocratie, c’est comme la santé : on ne s’aperçoit de son existence indispensable que quand on l’a perdue. Certes notre démocratie est grossière, pleine de scories, mais elle a le mérite d’exister en germes toujours développables. Il faut donc revenir à résipiscence et ne pas mépriser ni mal parler de ce qui pourrait être bien pire, et qui constitue l’essence de notre substance spirituelle. Le problème est de savoir quelle vision du monde on peut constituer rationnellement et cohéremment? La peur, l’angoisse, la misère, la mesquinerie, la bêtise, la laideur, la nullité, sont partout. Comment s’en détacher, ne plus en être affecté, voire les maîtriser?

Le jour le plus long est aussi le jour de la fête de la musique. Je le passe seul, mais peut-être est-ce aussi bien car ainsi on jouit mieux de l’essence des choses. On accède dans la solitude à l’essence de la fête qui est toujours fête historiale de l’être en son premier découvrement singulier, à l’écart de tous les plaisirs frelatés et superficiels qui forment écran et font manquer la sainteté et la grandeur de toutes choses que la fête justement se propose de célébrer selon un éternel retour. Que le jour le plus long soit aussi mon séjour le plus long dans l’extériorité (la Nature) et dans l’intériorité (l’esprit). Comment comprendre ce paradoxe selon lequel la solitude qui est extrêmement pénible psychologiquement soit au fond extrêmement salutaire du point de vue métaphysique pour l’esprit? Je suis seul certes, pour l’instant, et cela est au fond tout à fait insupportable, paradoxalement encore davantage que d’être accompagné par une personne qui ne me dit rien (en tous les sens du terme) et à qui je ne dis rien.

Quand on se voit en image (photographique ou filmique) on ne se reconnaît pas, de même que lorsqu’on écoute sa voix enregistrée. On se prend à se détester. Il est surprenant que cette impression n’affecte nullement la représentation que nous nous faisons des autres, mais seulement nous-mêmes. Il en résulte un défaut d’objectivité de noter part et à notre égard, un excès de subjectivité qu’il faut combattre sans la masquer artificiellement par une préparation quelconque.

 

JUILLET 1996 .

 

La vie n’est qu’un effort perpétuel. Pour recevoir quelque chose de la vie il faut tout donner jusqu’à la mort et ne rien espérer en retour. Donner sans jamais vouloir recevoir. Donner innocemment, gratuitement jusqu’à l’épuisement. Ainsi on recevra seulement son propre don ce qui est le plus et le mieux que l’on puisse recevoir, à savoir l’essence même de la vie révélée et découverte dans l’élément même de la mort.

Belle image des enfants qui jouent avec un chien. Le chien est le meilleur ami de l’homme. C’est une ironie qui a valeur de vérité. Il n’y a pas d’amitié possible avec les humains, car ils sont des libertés, et chaque liberté poursuit par essence inlassablement la mort de l’autre même si ce n’est pas une mort violente et grossière, mais seulement une fin de non-reconnaissance. Mais il n’y en a pas non plus avec les animaux car ils n’ont pas de liberté. Il n’y a donc pas d’amitié du tout. Ceci dit l’enfant est une pure volonté de puissance dont la contemplation de loin, de très loin, est une vraie joie. De loin, rien n’est plus beau qu’un enfant car il est pure volonté de puissance affirmative, innocente, gratuite et éternelle. De près rien n’est pire qu’un enfant, car ce n’est qu’un animal dénaturé, plein de caprices et d’inconséquences. L’animal est un enfant qui n’évoluera pas alors que l’enfant est un animal qui évoluera. En tout cas ils coïncident en un certain point à un certain moment. Chez les enfants la sexualité est entièrement présente, mais à l’état évidemment latent. Car l’état du corps ne peut pas entretenir longtemps le désir, contrairement à l’adulte. Mais chez l’enfant c’est l’autre composante essentielle à la vie qui s’exprime et agit : à savoir l’agressivité qui est exactement la lutte pour la survie. Chez l’adulte cette agressivité s’est normalisée, codifiée, pétrifiée dans des codes. Outre la maturité du corps, joue chez l’adulte la possibilité de régler tacitement les rapports de séduction, éventuellement la capacité de les sublimer.

La solitude est pour l’instant insupportable et intenable du moins dans mes conditions actuelles. Suis-je responsable de ma solitude ou bien est-ce un destin? J’ai l’impression de perdre constamment à ce jeu pourri de la vie sociale. Je ne sais pas vivre ni m’organiser, je ne sais pas être heureux, je me trouve impuissant à être heureux. Mais que font les autres, comment font-ils? En va-t-il réellement de ma faute et de ma responsabilité dans la mesure où je passerais ma vie à me mettre dans les conditions les plus difficiles, les plus solitaires, ce qui m’amènerait à passer mon existence à lutter contre une gêne atroce, horrible, inhumaine, que j’aurais moi-même créée. Je ne me comprends pas : je suis une énigme constante et insondable pour moi-même. Je n’ai vraiment pas l’impression de progresser socialement, vitalement, affectivement , relationnellement. J’ai l’impression de stagner. Mais au fond de moi je sens que je progresse mais en des termes et selon des critères indéfinissables. Je fais patiemment des expériences multiples, intérieures et de pensée. Je n’ai pas tout perdu avec ma dernière femme. J’ai pu partir en vacances, j’ai eu la possibilité de m’installer dans une maison avec un jardin. Je me jure à moi-même que jamais plus, à ce niveau du moins, je ne descendrai en dessous. Mais par contre au niveau affectif pour moi, c’est le désastre le plus complet. Je n’ai jamais réussi à aimer ni à respecter personne, peut-être parce que je ne m’aime pas et ne me respecte pas. A moins que ce soit le lot de la pensée que de mépriser les formes les  plus immédiates, courantes, banales, de vie sociale et affective. J’ai une maîtresse que j’aime bien, mais une angoisse sourde m’étreint, car je ne peux ou ne veux rien faire de constructif avec elle : elle est vieille, sa vie est derrière elle, alors que j’estime que ma vie est devant moi, au moins au niveau intellectuel. Mais je me sens comme n’ayant ni passé ni avenir, au niveau et au sens le plus banal, courant et commun. Je traite les autres de schizophrènes et de nains spirituels, psychiques et intellectuels, et je cultive à l’égard des autres un savant mépris en les considérant comme de taille spirituelle dérisoire. Mais ces qualificatifs péjoratifs, ne dois-je pas d’abord mes les appliquer à moi-même? Je me sens gros d’amour, et je ne trouve personne à qui le donner, vers qui le répandre. Peut-être est-ce mon amour qui est trop pauvre, et alors je suis dans l’illusion. Peut-être sont-ce les autres qui sont trop petits pour ce que j’ai à leur donner. Et alors, je dois me tourner vers le solitude créatrice, ne plus faire société intérieurement qu’avec moi-même.

Je suis de plus en plus triste et mélancolique. Est-ce un effet constant de mon caractère ou bien le résultat d’un accident des circonstances? La seule chose qui me sauverait m’est refusée : l’amour. A moins que je ne sache pas le voir et le prendre. Mais ce sentiment résonne comme la dimension tragique de mon destin. Je ne suis peut-être pas encore assez fort et mûr pour l’amour. Pourtant j’ai l’impression confuse que je mûris lentement et douloureusement, et que je m’achemine vers moi-même tout en ne sachant pas bien où je me dirige. Il me faut faire des efforts surhumains pour régler ma vie. Trouver une compagne, non pas qui me plaise (suivant un frivole et immédiat caprice), mais plutôt qui me convienne. Et si cette première condition est résolue et satisfaite, forcément le reste suivra tout naturellement. J’ai pourtant l’impression que je suis plus nul et plus médiocre que la moyenne. Sentiment d’infériorité que je compense immédiatement par le mépris et la hauteur de vue. La vérité est que je suis un inadapté social et vital. Car je mets énormément de temps à comprendre ce que n’importe quel crétin anonyme saisit immédiatement, et d’instinct. Mais peut-être gagnerais-je quelque chose par cette médiation étrange?

Cette année (la scolarité est la mesure et le critère d’identification de mon propre temps) a été terrifiante mais au fond parfaitement libératrice : c’est le prix à payer, très onéreux, pour toute libération, qui est le bien le plus précieux de l’esprit. Je me suis séparé de quantité de faux-amis, d’une soi-disant compagne soi-disant aimante qui me freinait plus qu’autre chose, et aussi de certaines personnes méprisantes, cassantes et peu scrupuleuses. J’ai gagné en revanche la souffrance, la solitude, la détresse, le désespoir. Mais au moins je suis libre. Je peux faire quelque chose avec mes propres valeurs même si elles sont négatives. J’ai progressé dans ma relation conflictuelle avec mes deux parents, et dans mes relations familiales et avec mon entourage. J’ai gagné une maîtresse  qui me sert d’amour, qui me sert l’amour comme on sert le petit déjeuner. J’ai trouvé un couple d’amis qui me sert d’amitié. Pour le reste il faut continuer à ramer les yeux fermés, sans penser à rien.

Destin tragique : je ne peux pas me passer de ce que je ne peux pas pour autant supporter  (insociable sociabilité appliquée à la vie, à la société, à l’amour). Certes je me suis fabriqué un petit univers d’art et de création, de papier, de musique, de livres, de promenades. La promenade est le sport du penseur. Mais maintenant il me faudrait trouver une compagne en harmonie avec ces conditions et déterminations. Je fabrique mes carnets, je relie mes livres et par la même occasion j’essaie de les lire et de les relire. Je veux m’initier à la peinture (le dessin ne m’intéresse pas). La peinture comme psychanalyse (barbouiller le monde avec les couleurs de son imaginaire) et la musique comme auto-restauration du vouloir-vivre et du vouloir créer.

Mon seul et éternel problème reste la maîtrise de ma routine existentielle, par la raison et l’entraînement. Il me semble que je suis dépourvu de colonne vertébrale, que je suis un mollusque, que je vis couché, endormi, somnolent et rêvassant. Comment procéder pour, une bonne fois dans ma vie me mettre à me lever tôt (et donc me coucher tôt)? Comment faire pour devenir implacable sur le horaires, afin de maîtriser ma créativité? Pour réussir sa vie et non seulement dans la vie il faut se tremper l’âme, la faire devenir extrêmement rude et dure. Pour avancer il faut se refuser constamment la satisfaction complète (d’ailleurs toujours illusoire). Il faut être constamment en carence légère de tout, de nourriture, de boisson, de sommeil, de jouissance sexuelle.

Grandeur de celui qui comprend l’essence de la vie qui est la volonté de puissance et de toujours plus de puissance. Ces préceptes sont terrifiants mais absolument vrais et donc incontournables. Il faut comprendre l’essence de la force et du mécanisme aveugle du réel. Il ne s’agit pas de tomber dans le cynisme qui est un prurit mal maîtrisé qui mène à la ruine. Il y a seulement un réalisme total, absolu, qui tient compte cependant de la fortune, càd du néant et du chaos incontournable et inexorable de chaque chose. Cette pensée de la réalité de la force de l’éternel retour nécessaire des figures du destin dans leur progression différentielle et donc créatrice, pour moi c’est la pensée vraie. La seule solution pour comprendre quelque chose au réel est de devenir absolument dur et mécanique en toutes choses. Cela s’appelle être rationnel. Telle est la leçon définitive du réel : devenir rationnel. Il me faut maintenant suivre rigoureusement cette loi sans jamais dévier de la direction qu’elle indique, tenir bon et fort envers et contre tout, dans l’amour et la création. Pour l’instant, je suis faible et blasé, sans colonne vertébrale. Mais si je pouvais trouver en moi-même un peu d’énergie, je me redresserais. La retraite et la solitude sont propices à la consolidation de la force mentale de vivre.

Que se passe-t-il quand on revoit après plusieurs années une femme dont on a été passionnément amoureux auparavant? Ne pas avoir de ressentiment à l’égard de l’échec encouru, et de celle qui vous a royalement ou mesquinement  refusé. Il suffit que l’on recherche une femme pour qu’elle nous fuit, et inversement il suffit qu’on la fuit pour qu’elle nous court après : elle est comme une ombre. Et puis est-on vraiment jamais sûr que nos sentiments sont sincères ou du moins qu’ils ont à la hauteur de la réalité? Bien souvent nous croyons pouvoir être amoureux mais nous ne le pouvons même pas. L’amour faux est légions, l’amour vrai est très fragile, et même un très beau couple peut être voué à la destruction. En tout cas quoiqu’il arrive, je ne souffrirai plus pour une femme. J’ai déjà donné. C’est à elle de souffrir maintenant. Certes les blessures d’orgueil et de vanité sont moins profondes bien que plus spectaculaires que les blessures d’amour réel. Il faut rester serein, sans passion, considérer la beauté de la femme sans envie ni passion. Il faut toujours se demander si une femme est faite pour soi. Suis-je à la hauteur, n’est-ce pas de la solitude dont je suis amoureux, cette terrible et jalouse maîtresse? Contre elle, la plus belle des femmes ne peut rien. Une femme que l’on désire aimer n’est-elle pas trop froide, distante, lointaine, effrayante et inaccessible? En tout cas une femme dans toute sa beauté et son horreur : sa vanité est flattée de ma souffrance pendant plusieurs années et aujourd’hui elle m’a récompensée en m’accordant une très légère entrevue et un repas rapide en tête à tête. Une femme ne change pas mais on la perçoit mieux avec la distance du temps et de l’espace : très intelligente, froide, silencieuse, dissimulée, courtisane et élégante, mais sans ostentation. Elle reste malgré tout conforme au modèle féminin initial : très flottante, irrésolue et vague. Mais pourquoi est-on attiré par un femme, et peut-on l’être vraiment? Cette femme, je crois peut-être qu’elle me plaît mais en tout cas elle ne me convient pas. Une femme à la beauté plus humble et modeste ne serait-elle pas plus convenable pour moi? Il faut que le plus bel objet du plus bel échec amoureux soit érigé en ultime exemple. J’ai trop souffert, sans doute à tort et à travers, sans raison(s). Mais j’ai quand même souffert. Je ne souffrirai plus. Ainsi je m’efforce de sublimer mes passions afin de compenser mes échecs et mes frustrations. Mais encore faut-il vouloir vivre. Seule la sociabilité moyenne et affable peut me sortir d’affaire. Car alors on oublie sa solitude, ses malheurs, sa frustration. Avec les années on prend de la bouteille, de l’expérience, du raisonnement, on apprend à connaître, aimer et supporter ses souffrances infinies et diverses. Un grand dégoût et désespoir m’ont envahi depuis que j’ai revu cette femme dont j’avais été stupidement amoureux (on croit toujours illusoirement pouvoir réussir dans des domaines ou des objets où précisément par ironie de la nature et de l’histoire on est absolument dépourvu de toute compétence et de toute affinité). Non pas par rapport à mes sentiments torturés pour elle (et peut-être aussi factices) mais relativement à ma représentation générale de la vie.

La vie me semble trop dure et dégoûtante pour moi, la fortune absurde et chaotique y occupe une trop grande part. Pourtant dans toute cette misère, cette médiocrité (je pense à la médiocrité de l’enseignant moyen), l’existence d’une enfant (le sien ou celui d’un autre, grand ou petit) constitue un rayon de soleil, un arc en ciel. Car l’enfant est cette innocence qui veut affronter directement la réalité, muni de toute sa volonté de puissance intacte. Cette réalité, il la rapporte à lui-même, innocemment, comme si tout allait naturellement de soi. L’enfant est ce paradoxe d’être à la fois le plus poétique et le plus prosaïque, un et multiple tout à la fois.

Dans la vie on n’a pas ce qu’on veut, dans aucun domaine. Mais déjà peut-être on ne sait jamais vraiment ce que vouloir veut dire ni ce qu’on doit vraiment vouloir. Il faut donc faire avec ce qu’on a, mais c’est très difficile de l’accepter. Déjà si l’on parvenait à exploiter totalement le peu dont l’on dispose ce serait très puissant. Être content de soi en tant qu’on a ce dont on dispose, ce n’est pas facile. Ce qui est encore moins facile c’est de déterminer ce que veut vraiment dire être content de soi. Quel est le véritable contentement? On maîtrise mal les éléments du réel on prend ses désirs pour des réalités. Or le réel est ce qui résiste et d’autre part on ne sait jamais vraiment quoi désirer de manière authentique. On ne renonce pas facilement, on est très réticent à faire son deuil, on croit qu’on viendra à bout de la résistance de la réalité, mais c’est une grave illusion, car cette résistance qui freine est aussi vectrice et constitutrice de la vie. Mais la vie ne se nourrit-elle pas d’illusions?

Je remarque que j’ai plus de mal à écrire qu’à penser. Mais peut-être ce que j’appelle pour mon propre compte penser n’est qu’une illusion, une mascarade? Je crois penser et en réalité je ne pense pas bien, je ne pense peut-être même pas du tout. Inversement, l’impression de facilité à écrire est tout à fait trompeuse. Ce que j’appelle écrire pour mon propre compte n’est peut-être qu’un informe et stérile gribouillage.

A partir d’une réflexion banale et anodine sur la photographie, questionnement sur les rapports entre métaphysique et technique. La photographie est en apparence une occupation frivole mais en réalité elle demande infiniment de technique, de minutie et de patience. Tout est technique et métaphysique. Je ne perds pas trop mon temps à participer à des activités qui  me sont étrangères. Mais pour se maintenir dans sa présence à soi, le soi doit sortir de soi (du soi inauthentique) et entrer pleinement dans la variété et la multiplicité de la vie. Il n’y a aucune exclusive ni aucune exclusion dans la vie, qui est homogène et totale, voire totalisante bien qu’éminemment dispersive et dissipative. La vie est d’abord vie de l’esprit investit dans tous les registres de l’être. C’est de la pure mauvaise foi que, sous prétexte de profondeur, on refuse l’extension nécessaire et incontournable de la vie. L’essentiel est de pratiquer un principe constant de  réflexion et de l’appliquer en toute occasion.

Comment réagir quand le dégoût de vivre nous envahit? On ne peut pourtant pas se suicider : car il reste des choses à faire, à lire, à penser, à parler, et sinon le peu qu’on a réussi à accumuler sera dispersé. Cependant la pensée du suicide, comme en général la pensée de la mort sont très utiles pour réaffirmer notre liberté intellectuelle et spirituelle, voire existentielle. On ne peut pas non plus faire n’importe quoi car alors notre énergie se dissipe en pure perte et augmente le gâchis et l’entropie du monde. Mais on ne sait pas non plus quoi faire : on perd d’une seul coup toute passion, tout sentiment, on ne veut même plus rechercher l’amitié, l’amour, la sociabilité et on reste insupportable à soi-même. Dans ces conditions, que faire? On ne peut pas toujours lire : le dialogue manque, on n’a plus d’énergie pour écrire, et on finit par penser n’importe quoi, n’importe comment. Rêverie et délire. Quelle est la condition et la situation la plus écoeurante? C’est d’avoir à tout faire, et tous les moyens pour ce faire, et de ne pouvoir cependant rien faire. Seuls le coeur, la passion, le sentiment, peuvent nous redonner goût à la vie, càd la force d’exploiter ce que nous avons péniblement et patiemment accumulé. Tout dépend donc en dernier ressort de la relation à l’autre : amour, amitié, sociabilité.

Il est amusant de constater à quel point toutes les choses sont relatives, ce qui doit nous inciter à un scepticisme intégral et absolu quant au monde. Nous ne savons rien, nous ne pouvons rien, mais nous devons nous contenter de croire savoir et à agir à l’intérieur des limites très étroites et très rapidement atteintes. Par exemple une femme avec qui on éprouve un plaisir à vivre serait odieuse à d’autres hommes. Son venin, quant à nous, nous est d’une inocuité et inoffensivité absolues. Combien y a t-il de serpents dans la vie contre lesquels nous sommes immunisés et qui seraient mortels à tous les autres, et inversement? L’amie d’une femme avec qui je supporte bien la vie commune m’est en revanche parfaitement odieuse, et c’est sans doute réciproque. Je ne pourrais pas passer cinq minutes en tête-à-tête avec elle. Tout ce relativisme réel est risible et dérisoire mais il nous permet de nous immuniser contre toutes les illusions néfastes de la vie et de ne pas trop croire en la vie, de ne pas trop lui faire confiance et espérer quelque chose d’elle.

 

Que penser de l’expression : “Pas de liberté pour les ennemis de la liberté?” d’abord essayer de caractériser le fait d’être ennemi de la liberté. La liberté peut-elle n’être pas l’intérêt de tous? Si l’on est ennemi de la liberté de l’autre, c’est en connaissance de cause, parce qu’on juge que l’autre nous fait de l’ombre, et que ses intérêts sont incompatibles avec les nôtres. On peut être apparemment ami et en réalité faux-ami (ou traître). Et inversement, on peut être apparemment ennemi et en réalité être un combattant sincère qui amène la chose qu’il combat à être vraiment elle-même.

D’abord, quelles seraient les raisons, les motifs qui nous pousseraient à nous rendre ennemis de la liberté? Ensuite, faut-il refuser le droit de s’exprimer, le droit d’exister et d’agir librement à ceux que l’on accuse d’être des ennemis de la liberté, mais qui peut-être ne se représentent pas eux-mêmes de cette manière?

Cette formule est d’abord d’ordre rhétorique et politique. Son contexte est celui de la révolution et de la terreur, période au long de laquelle les mots avaient plus de valeur que de sens. Ils signifiaient la mort ou la vie, et on ne mettait rein de précis derrière, ou plutôt tout et son contraire. Cette formule peut apparaître d’emblée contradictoire. Elle est un impératif énoncé par un sujet qui s’exclue ainsi de ce qu’il condamne et qui se sous-entend comme appartenant au domaine de la liberté. Mais immédiatement il bascule de l’autre côté, dans l’autre camp, dès lors qu’il veut interdire la liberté—de penser, de s’exprimer, d’être, d’exister, d’agir— à ceux qu’il juge être contre la liberté, se faisant ainsi lui-même ennemi de la liberté.

Et pourtant ne faut-il pas se défendre des tyrans et de toute tyrannie possible? Il est curieux de noter à quel point l’homme répugne à devenir et à se montrer libre, autrement dit à se tenir radicalement indépendant des contraintes qui l’assaillent et l’envahissent de toutes parts.

On fuit sa liberté comme si elle nous était à charge. On est naturellement ennemi de sa liberté peut-être parce qu’elle exige un effort très précis que notre paresse nous refuse.

En quoi consiste la liberté? Peut-on partager une sorte d’amitié (une sorte de compréhension mutuelle à part égale) avec cette idée ou bien doit-elle nous paraître nécessairement répugnante par son élévation, son inaccessibilité, sa froideur?

A quoi peut-on reconnaître un homme libre? Y a t-il une apparence de liberté, y a t-il des marques extérieures de liberté? La liberté est en son concept ce qui semble s’appliquer exclusivement à l’homme. Il y a une spécificité du concept de liberté humaine. On peut proposer en première approche plusieurs critères. D’abord un homme libre semble être un homme indépendant et seul. Il ne peut ou ne veut en effet confier à personne la charge de son existence et de son destin. Mais il possède la faculté de maîtriser ses représentations (passions et pensées). Mais pourquoi chercherait-on à reconnaître un homme libre? La liberté n’est pas évidente. Serait-elle masquée derrière des apparences trompeuses? A quoi peut nous servir de reconnaître un homme libre? Est-ce pour qu’il nous serve d’exemple? Quel usage pour notre propre libération peut-on tirer de l’exemple d’une homme libre? Ne faut-il pas être soi-même libre pour être en état de distinguer et discerner la liberté dans autrui?

Il semble que la liberté ne soit pas évidente ni immédiate en l’homme. Elle est simplement assez rare pour qu’on cherche à la repérer, la reconnaître, la fixer, et peut-être l’utiliser. Quelles sont les menaces, les dangers, les difficultés qui pèsent sur la liberté naissante de l’homme? Comment l’homme peut-il devenir progressivement libre et se reconnaître comme libre, puis reconnaître l’autre comme libre? Qu’est-ce qui peut menacer le déploiement normal de notre liberté? On peut parler de liberté au niveau des êtres réels de la nature. Ils sont tous soumis à des lois universelles. La nécessité est un principe rationnel d’extériorité libre : constante, incontournable, invincible, indéfectible. Cependant ce type de liberté ne saurait être suffisant pour l’homme : car il ne s’agit alors que de degrés de liberté. L’homme demande par nature autre chose. Sa possibilité de liberté et de réalisation ne saurait se réduire à l’articulation plus ou moins étendue de degrés de liberté. Il existe un principe subjectif d’exploitation de la liberté, et ce principe n’appartient qu’à l’homme. Il existe dans le ressaisissement constant de ce qui advient comme conséquence des lois naturelles. C’est pourquoi la liberté naturelle n’est jamais achevée, toujours indéfiniment ouverte, parce que le champ des lois extérieures du réel déborde constamment la sphère limitée de la subjectivité et des représentations qu’elle forme et génère.

Être libre c’est donc être constamment présent à soi et attentif à tous les surgissements et événements du réel réglés par des lois extérieures contre lesquelles on ne peut rien. Comment dès lors l’être libre ou en devenir de liberté va-t-il réagir et agir devant les surgissements? Comment va-t-il les maîtriser?

 

Une magnifique pensée ce Rivarol (peut-être une de ses plus belles et plus fécondes).”Ceux qui demandent à la nature des prodiges ne se doutent pas qu’ils lui demandent en réalité l’interruption de ses prodiges.”

 

 

AOÛT 1996.

 

 

Sur la métaphysique du Marquis de Sade (extrait de mon post-scriptum §2). Des différentes considérations qui précèdent nous voudrions conclure sous deux points de vue bien distincts mais complémentaires : d’une part, la modalité (la forme), et d’autre part la substance (le contenu). Respectivement, quelle représentation et quelle réception peut-on avoir de Sade aujourd’hui?

En ce qui concerne d’abord le contenu (la substance des pensées et du système sadien), on pourra remarquer qu’il dépasse et déborde largement le cadre d’un matérialisme atomistique classique, qu’il intègre pourtant parfaitement bien à son champ d’investigation. Tout le réel n’est rien d’autre qu’un flux chaotique et aveugle d’atomes en mouvement, un assemblage et un dés-assemblage perpétuel de réalités élémentaires (les atomes). Il n’en reste pas moins que Sade adjoint à ce tableau classique une vision très personnelle et originale de la nature et du désir (ou force pulsionnelle) qui lui est consubstantiellement liée. On pourrait dire que Sade en “rajoute” par rapport à la théorie de Démocrite, D’Epicure ou de Lucrèce. Il introduit subrepticement à l’intérieur de son système un principe de mal radical et absolu. Il essaie de justifier celui-ci de l’extérieur par une référence à l’indifférence des lois aveugles de la nature. Accomplit -il cette démarche consciemment par un effort créateur, ou inconsciemment par un esprit de ressentiment de chrétien déçu ou d’ange déchu? On laissera cette question et son alternative en suspens pour le moment. On surprend cependant constamment chez Sade cette surdétermination du contenu épicurien ou lucrétien du réel par l’adjonction, qui pourrait paraître souvent forcenée et répétitive, de l’esprit du mal. La destruction, la dislocation, la souffrance sont constituées comme finalité de la nature dans le sein de laquelle flotte constamment cette odeur de sang, de sperme, d’excrément et de mort si caractéristique de l’atmosphère sadienne. On est alors loin de l’indifférentisme pacifié d’un Lucrèce ou d’un Epicure, décrivant sereinement les compositions et les décompositions des parties du monde. Tout se passe comme si—et c’est ce qui constitue à nos yeux le génie de Sade— on constatait un acharnement dans le contenu du texte sadien, à introduire et maintenir de la finalité—fût-elle celle du mal et de la jouissance perverse—, dans l’absence affirmée de finalité et de raison dans le chaos irrationnel des choses.

Le contenu sadien n’est pas absurde.

D’une part, toute réflexion mène nécessairement à reconnaître un mélange de rationalité et d’irrationalité dans le réel. Plutôt que de s’enliser en effet dans le phantasme d’une providence absolue, il paraît plus raisonnable de n’accorder à la raison qu’une place limitée sur un fond illimité des choses. Il n’y a pas de rationalité absolue, il n’y a que des îlots de rationalité perdus dans l’océan obscur et abyssal du chaos et du désir. Souvent les quelques émergences éparses de la rationalité se trouvent subjuguées par les forces obscures du chaos. L’instinct originel, la pulsion chaotique et dionysiaque prennent le dessus sur l’effort apollinien de délimitation du réel par la raison.

D’autre part, il est clair que le monde réel fonctionne comme une machine excrémentielle, un moteur qui produit de la jouissance et de la puissance en consommant et disloquant des êtres qui passent ainsi à l’état de résidus et d’excréments.

En langage nietzschéen on ne parle pas de moteur excrémentiel mais de volonté de puissance. Un corps organique est-il autre chose qu’une machine et un moteur à produire de la puissance et de la jouissance—jouissance d’une puissance dans la puissance d’une jouissance— d’un côté, et du résidu et de l’excrément de l’autre?

La prédominance chez Sade du stade sadique-anal sur le stade oral (la dévoration pantagruélique) est à ce titre révélatrice de l’accent mis sur la dimension excrémentielle et résiduelle de la puissance des forces de la vie. La copro-, ou en général la scato-phagie omniprésente dans le texte sadien marque, comme totalisation de cette idée de machine excrémentielle, le phantasme d’un moteur perpétuel, d’une circuit fermé entre la dévoration et son résultat ou résidu, immédiatement réintroduit sans perte extérieure de puissance ou de jouissance.

Tout est volonté de puissance, ou en langage sadien, tout est consommation (puissance) et excrétion (jouissance). L’amour pourrait bien être enfin et définitivement reconnu comme une des formes (avec la raison) les plus subtiles de la volonté de puissance. On comprend mieux alors que Gilbert Lély, le premier biographe de Sade, ait pu écrire : “Tout ce qu’écrit Sade est amour.”

L’amour n’est plus chez Sade l’introduction et le maintien d’une unité dans une dualité—faire un en deux en restant deux en un. Mais d’un point de vue purement mécanique il est simple consommation et dévoration, avec comme résultat ou résultante la puissance, la jouissance et le résidu. Cet amour mécanique, qu’on pourrait croire réducteur en regard de l’idéal chrétien d’un amour personnaliste et identitaire, élargit au contraire la conception de la vie jusqu’à coïncider avec l’auto-finalité qui lui est propre. La vie n’a pas d’autre but qu’elle-même. Elle consomme et dévore tout ce qu’elle produit. On atteint en effet ici aussi l’essence de l’amour qui est coïoncidence à soi. Mais alors comment légitimer l’omniprésence, dans le contenu du texte sadien, de la  malignité sous toutes ses formes, d’un mal qu’il faut bien appeler radical. Ce mal est toujours déjà présent, non par accident, mais par essence, à la racine de toute intention, de toute action. Il s’exprime à travers la nuisance et la nocivité corporelle et spirituelle. Une explication objective et subjective semblent ici s’imposer parallèlement. Objectivement, il y a la haine, la méchanceté, la sadisme avant la lettre : le besoin, le désir et le plaisir de graduer la souffrance infligée, jusqu’en ses plus extrêmes limites, tant morales que physiques. Il y a aussi l’intention joyeusement délibérée et affirmée de nuire à tout prix. Telles sont les médiations par lesquelles s’extériorise l’amour, au sens sadien du terme, comme coïncidence de la vie avec elle-même, sous la présupposition fondamentale que la vie est volonté de puissance, de destruction et de consommation.

Subjectivement, l’interprétation pourrait avancer l’hypothèse psychanalytique d’une Sade chrétien, refoulé et déçu. En tant que tel, animé par l’esprit de vengeance de sa déception, il s’acharnerait à introduire le mal en excès, en surabondance, dans la nature, la vie et le monde humain. En excès, donc artificiellement, pour apaiser par ce symptôme une aigreur et un ressentiment compris enfin comme un espoir déçu, une attente bafouée : celle de la beauté et de la bonté d’un monde divin. Cette divinisation inversée (satanisation et diabolisation) et hyperbolique de la représentation sadien de du monde est le symptôme du désespoir lié à la déception.

Sade est trop passionné, trop pathologiquement affecté pour être un véritable athée. Cette idiosyncrasie sadienne ne constitue pas un discrédit à l’encontre de son oeuvre, car au contraire cette spiritualité refoulée apporte un regain d’intérêt à celle-ci. Mais le véritable athée est d’abord sans passion, sceptique et agnostique, serein et indifférent.

Sade veut trop démontrer pour qu’il parvienne à nous démontrer autre chose que ce qu’il voulait annuler. Il ne s’agit pas de récupérer Sade en l’annexant—fût-ce négativement— à l’idéologie chrétienne, mais plutôt de le réhabiliter au niveau de la réception par le public de sa forme textuelle. Celle-ci est constituée par l’ensemble des signifiants—les mots, les images, les scènes, les mises en scène— qu’il utilise pour exprimer le contenu de sa pensée, celui-ci demeurant par ailleurs définitivement établi en sa vérité.

Cette forme sadienne a semblé éminemment choquante voire insoutenable. Ce caractère insupportable a d’ailleurs souvent été pudiquement déguisé sous l’argument fallacieux et paresseux de la monotonie et de la répétitivité.

A l’heure actuelle, en cette fin de siècle nihiliste—alors que le désert a crû sans que nous ayons cru à lui— éclate le scandale médiatisé de la perversion, de la pornographie infantile et de l’extension indéfinie de la malignité appuyée par les pouvoirs aveugles de la technique et de l’informatique (internet, vidéo). Peut-on encore dans ces conditions légitimer de penser à —et de réfléchir sur —l’oeuvre sadienne? Faut-il brûler Sade (Simone de Beauvoir) comme cause de ce désastre ou faut-il chercher à le comprendre et à le justifier définitivement? Mais alors par quels moyens théoriques cela sera -t-il possible?

Le premier principe qui préside à la lecture de Sade est, afin de le comprendre objectivement, de ne pas le lire au premier degré. Sade ne fait pas et n’encourage pas à faire ce qu’il écrit. Mais il dit quasiment le tout de l’objet qu’il se propose de décrire, à savoir la pulsion du mal, jointe à la pulsion de vie comprise comme pulsion de sexualité et de destruction. D’un côté il proclame : “J’ai écrit tout ce qu’on pouvait concevoir dans ce genre”. D’un autre côté, il met dans la bouche de ses hérauts et héros du mal, l’amertume constante  de ne pouvoir pas dépasser la nature dans toutes ses horreurs et ainsi la détruire complètement. Il y a ainsi un point d’entrave à l’horreur qui correspond précisément à celui de la nature.

Lu au premier degré, sans précaution théorique, Sade apparaît au mieux comme absurde (la destruction permanente est logiquement irréalisable), et au pire comme morbide, mortifère et surtout détestable et insupportable pour le vivant et la vie. Car qu’y a t-il de plus sacré que la vie? Cette valorisation de la vie ne peut pas être augmentée par le procédé du repoussoir de la mort omniprésente. Ce n’est pas parce qu’on est sadien qu’on est sadique. C’est justement tout le contraire, dans la mesure où le sadique, le pervers polymorphe, le meurtrier, l’infanticide, l’anthropophage, le coprophage, sont incapables de la moindre sublimation par l’esprit de ses pulsions : ils manquent d’imagination. Or ce qui est infini chez Sade c’est précisément l’imagination, et sa capacité de sublimation du réel.

Lu au second degré, le style et la forme sadiennes apparaissent nettement comme une  méthode, unique, radicale et originale pour penser, par la médiation de l’excès et du dépouillement, la réalité de l’homme dans la réalité de la vie et de la nature. Par analogie avec la critique kantienne de la raison pure, on pourrait presque parler d’une critique sadienne de al malignité pure. En effet, comme dans toute critique des limites, il s’agit d’explorer les racines et les fondements, la portée et l’efficience des structures de la raison et de l’imagination en marche et en oeuvre dans une recherche de l’absolu. Il s’agit de viser l’auto-fondation de l’être, le fondement de ce qui n’est lié qu’à soi-même. Il s’agit de dépasser le relatif dont la provenance est toujours reportée et déportée dans un en-deçà indéfini et indéterminé.

 

 

SEPTEMBRE 1996 .

 

 

La véritable liberté consiste à faire au plus et au mieux usage de la quantité de liberté qui nous est donnée par la nature. Être ou devenir un homme libre, c’est être le plus libre possible, en fonction de sa capacité de raison et de jugement. C’est là qu’intervient la fatigue. Nous ne sommes jamais assez capables de réaliser parfaitement, le plus qu’il est possible en nous, notre liberté, qui est de soi imparfaite. Notre liberté est infinie en soi et par soi, mais notre rapport personnel à la liberté reste, lui, au contraire empreint de finitude consubstantielle .

L’analogon de la traversée de l’Océan pour penser la vie est très efficace. Je suis embarqué dans une course en solitaire. Il y a des hauts et des bas, des crêtes et des creux monstrueux (pas de montagne sans vallée), des forts courants et coups de vent, des turbulences et des tourbillons. La fatigue menace à chaque instant, accompagnée du renoncement et du désespoir. Mais il s’agit de maintenir le cap à tout prix.

L’amour, l’amitié, la sociabilité, le travail, la création, et en général l’entretien de ma propre vie me font cruellement défaut. Je n’en entrevois, de ci de là que de faibles et vacillantes lueurs : c’est peu. Mais il faut tenir ainsi cette situation, cette condition, et se contenter dans l’indigence générale, des maigres repères que le hasard me fait apercevoir.

 

 

Ma détresse est désormais absolue, totale, mais non irrémédiable. Après tout, ma santé est encore bonne, je n’ai que trente cinq ans —c’est toutefois un âge qui commence à compter au niveau de l’angoisse et de l’urgence—, mais je saurai faire face. J’ai un travail stable qui ne me déplaît pas, bien que je manque cruellement de promotion sociale. Mais, après tout, tout le monde ne peut pas progresser à l’infini, il faut savoir s’arrêter et se contenter de la place que la nécessité nous assigne. Cependant l’amour et l’amitié me font cruellement défaut, davantage que le manque de promotion et de réussite sociales. Ma sociabilité générale est certes en augmentation, je suis mieux avec moi-même, je souris et je parle davantage, et j’accepte mieux la différence des autres. Cependant je ne suis pas heureux car je n’ai pas encore compris que l’on ne doit entretenir avec les autres qu’un rapport minimal afin de préserver son temps et son énergie (capacité à se tenir au milieu de son oeuvre propre). Ce lien social minimal peut certes apparaître d’une écoeurante banalité, mais il est absolument nécessaire si l’on veut vivre en société et ne pas s’aliéner ni s’enfermer, donc s’exposer au malheur. Par exemple, l’amitié, si l’on veut espérer la commencer, doit être simple, modeste, naturelle, minimale. Ne rien demander, ne rien donner en dehors du minimum. Dès que l’artifice est introduit tout dégénère bêtement. En amour il en va de même. La règle générale est que le début commence par une sociabilité et une amitié minimales, sans prétention, sauf dans de rares exceptions qu’on appelle des coups de foudre, mais qui sont très dangereux et difficilement gérables.

Tout est faux, mais c’est cette fausseté qui est vraie en tant qu’elle est nécessairement exigible d’après les lois immuables et nécessaires du réel. L’important est de ne plus autant souffrir ou du moins de souffrir de manière plus intelligente et féconde. Le pire est la passivité dans la souffrance, qui la rend improductive car elle est signe de l’impuissance et non de l’effort et du dépassement. La souffrance passive est complètement inutile et en contradiction avec la vie qui est en son essence joie de l’affirmation et affirmation de al joie, par et dans la joie de l’affirmation. Cela, je pense et j’espère l’avoir définitivement compris.

La dernière femme par laquelle j’ai souffert, n’est pas si ancienne. C’était une souffrance épidermique, grotesque, narcissique et inutile. En effet il ne s’est absolument rien passé. Je m’y suis très mal pris. Il s’agit plus pour moi d’éprouver mon narcissisme et ma souffrance à être impuissant à m’en détacher. L’autre catégorie de souffrance amoureuse, plus profonde car non immédiatement narcissique, apparaît quand une femme se donne, sans espoir puis se reprend conformément à ce qu’elle prédisait. On souffre davantage car on s’est davantage impliqué. On peut aussi souffrir d’une autre manière quand on décide de rompre avec une femme pour laquelle on avait décidé dès le début qu’il n’y avait aucun espoir. Dans ce cas on souffre de la conscience de ne pas avancer Pour les femmes qu’on croit désirer il faut être indifférent au moins en apparence. De toutes façons on doit se dire que toutes les femmes ne sont pas pour nous, seulement quelques-unes le sont et quasiment jamais sous le même statut. Il reste à traiter le cas des femmes qui ne m’inspirent absolument pas, qui auraient même tendance à me répugner légèrement. La cause de ce mépris peut se trouver dans le psychisme ou dans le physique de la femme. Il y a aussi les filles inadéquates, les filles trop jeunes, les femmes trop vieilles ou d’un milieu radicalement différent du mien. La vraie solution pour combler ma solitude amoureuse semble être le choix de la modestie et de la simplicité. Il est ici question de l’amour de raison, sans passion, mais aussi sans drame. En tout état de cause il ne s’agit pas d’aller vers une femme par ressentiment et impuissance : car alors on n’en retirera rien. A l’occasion il faut savoir saisir la chance offerte par le hasard aveugle d’une liaison raisonnable modeste et sans passion. Cependant la nécessité persiste de continuer à vivre dans la détresse et l’angoisse. Tout le problème est de parvenir à faire quelque chose de cette situation de souci et d’angoisse. Pour ce faire il est nécessaire de s’appuyer sur certains principes fondamentaux.

1°/. Se maintenir en constante énergie et force : énergie et dureté, exercices physiques et psychiques réguliers.

2°/. Vivre dans la logique du pire et de la détresse, non par délectation morose mais par méthode. Se dire que l’on n’a plus rien à perdre, que la mort est proche et nous délivrera bientôt de tous nos tourments. Dans ces conditions pourquoi ne pas mettre le paquet et fournir un dernier et gigantesque coup de collier? On n’a plus rien à perdre, on a encore la liberté de sourire et d’affirmer la vie au fond de la plus obscure détresse.

3°/. Savoir —et se le dire constamment—que l’on va mourir en ayant été exclu de la jouissance d’une infinité de choses. Mais continuer à affirmer la volonté, la liberté, et l’esprit absolu du je dans le contexte de la déréliction la plus totale.

4°/. Être bien convaincu que l’amour, l’amitié forcées et artificielles restent une contradiction totale qui n’est pas viable ni vivable.

5°/. Être convaincu qu’on n’est pas le seul des êtres à être dans la détresse. Reste ce miracle et ce mystère fascinant de la pluralité des consciences seules et séparées et pourtant soumises à un même destin. Penser inlassablement ce mystère magnifique : pourquoi les choses et les consciences sont-ils séparées dans le temps, l’espace      ce et la causalité?.

6°/. Savoir qu’on est libre jusqu’à la mort, de ne pas souffrir, d’être indifférent et raisonnable devant les événements multiples et indépendants du monde de l’extériorité et de l’intériorité.

7°/. Se dire définitivement qu’un amour ou une amitié superficiels péricliteront tôt ou tard. Par conséquent il vaut mieux ne rien connaître que de connaître cela. Si l’amour ne repose pas sur un fondement intuitif qui nous dépasse et constitue le lien et le lieu de nos rapports diversifiés, alors il n’est rien ou bien voué au pur néant.

8°/. Apprendre progressivement à être soi-même et à accepter son destin. Il est vrai que le destin d’un homme normal n’est nullement de rester seul, mais pour devenir enfin soi-même il est nécessaire de dépasser radicalement toute norme.

 

 

OCTOBRE 1996.

 

 

La folie et son éloge. La folie ne voit pas le monde, elle se voit et s’admire dans un autisme admirable serein et libre. Elle n’est jamais figée, statique, mais toujours en devenir et donc éminemment créatrice. La folie sait qu’elle est mortelle elle attend donc la mort courageusement et lucidement. Pour supporter le monde, l’endurer dans toutes ses folies, il faut précisément recourir à une folie plus grande plus profonde, mais aussi plus féconde. Dans un monde de fausseté qui ne connaît pas la folie stérile dont il est grevé il faut précisément déclarer une folie joyeuse et féconde, affirmative de la vie. Seule la folie clairement assumée est vraie car elle est en adéquation avec le monde, elle en constitue le remède radical. Redoublement du tour de folie. Tous flirtent inconsciemment avec la folie mais bien peu lui font réellement l’amour en toute connaissance de cause. La folie consiste à n’accepter pour seul fard que l’absence de fard, à faire éclater tous les miroirs par la multiplication indéfinie de tous les miroirs. La folie se travestit parce qu’elle est  nue et sa plus profonde nudité est le travestissement. La folie est superficielle par profondeur, c’est sa superficialité qui la rend vraiment profonde. La folie est vraie parce qu’elle dit tout et ce faisant elle ne dit rien. La folie a pour compagnes inséparables : l’amour de soi bien compris (philautie), la volupté féconde (hédonè), l’oubli (le léthé). La folie donne la vie. Pour commence à croire en soi-même il faut accepter de devenir fou. Seuls la folie et le sexe propagent dérisoirement le genre humain. S’humaniser c’est se rendre compte de cette réalité et l’assumer. Ceux qui se croient fous sont en réalité les véritables sages et inversement. La vie nous sidère et nous déborde par son caractère éminemment mécanique, elle est une courte folie entre deux folies. La folie des femmes, superficialité, frivolité est ce qu’il y a de plus sage au monde. La raison avec tous ses excès est ce qu’il y a de plus fou, de plus déraisonnable. Toutes les folies sont bonnes et méritent d’être développées : les folies douces et les folies furieuses. Le conformisme moral avec toute sa raisonnabilité n’est que la plus stérile de toutes les folies. La vraie raison consiste à être fou de manière féconde. La folie fonde le lien entre les forces et les tempère : elle est un principe de permanence du réel et à ce titre elle est la plus grande raison, ce qui empêche l’être de sombrer dans le néant. Pour aimer il faut d’abord s’aimer soi-même à la folie, càd de manière éminemment féconde pour les autres. La folie permet en effet à elle seule de se supporter soi-même. Ceux qui par conséquent souhaitent être raisonnables sont les plus fous car ils se détruisent eux-mêmes. La folie est donc un principe de vie : la vie est folie et la folie est vie. L’artiste càd le créateur est le plus fou donc le plus sage et le plus vivant. La folie entretient l’enthousiasme de la vie, la modestie de la vie, elle supprime la tristesse et le ressentiment, l’impuissance et la stérilité. La folie créatrice permet d’être content de soi et ainsi d’affirmer la vie. La folie est créatrice d’art, et réciproquement l’art est créateur d folie. La question qui se pose est de savoir si les philosophes sont des fous. Apparemment ils sont inadaptés au réel. L’intelligence se caractérise par une incompréhension radicale de la vie. Prendre la sagesse trop à coeur c’est être résolument fou. La vraie sagesse est le délire, l’excès mais savamment mesuré et dosé. Le seul bon sens possible est de vouloir être résolument fou. Ainsi le théâtre est le lieu de la plus grande sagesse parce qu’il représente la plus grand folie. Vivre sous un masque, s’envelopper d’illusions, voilà le signe de la plus grande sagesse. La folie nous fait vivre car elle produit l’illusion vitale. En effet la vie est un songe un peu moins inconstant que nos rêves les plus durables, une pièce de théâtre où chacun joue son rôle du mieux qu’il peut, avec au bout la mort. Être sage c’est accepter cette nécessaire folie. Être sage, c’est être fou tout en sachant que c’est la seule sagesse possible. Se prendre pour un sage c’est la dernière folie à ne pas commettre. C’est une folie de vouloir être sage, comme c’est une sagesse de vouloir être fou. Le bon sens consiste à suivre inconditionnellement la folie. La vérité consiste donc à vouloir résolument demeurer dans le faux et l’illusoire. Car l’homme ne sait désespérément pas vivre dans les limites de sa nature. Il est fou de vouloir supprimer la folie car elle créatrice. La raison est stérile. Vouloir se soigner de la folie c’est vraiment faire preuve de folie. Il faudrait au contraire chercher à vivre de la folie, à l’entretenir et l’aggraver. Pour rester en bonne santé il faut continuer à être fou. Tout est vrai et faux, enfermé dans une oscillation perpétuelle. La folie qui est la vraie raison consiste à accepter cela et à l’entretenir.

 

 

Nécessité de cultiver le passé et la mémoire surtout de ceux que nous avons connus. Plutôt que de cultiver le présent et ses niaiseries. Il y a plus de bonnes choses dans le passé pour qui sait les déterrer, que dans le présent où tout est informe, déprimant et nihiliste, et cause du plus grand lavage de cerveau que l’humanité ait connu. La niaiserie n’évacue pas le stress et elle abîme les structures nerveuses. Sortir de l’hyper médiatisation, hyper informée, ce qui amène à ne plus penser. Après le lavage de cerveau en bonne méthodologie il y a le bourrage de crâne. Lutter contre l’angoisse profonde du dimanche soir et du lundi matin.

Nous avons le choix entre deux modalités d’existence sociale : d’une part le ressentiment à l’intérieur du couple, ou bien le plaisir partagé en groupe. Mais à plus de quatre on est déjà une bande d’imbéciles. Deux visions différentes de la vie s’opposent ainsi. L’isolement convient aux tristes, à ceux qui se déclarent insatisfaits de ce monde absurde. Mais le cercle est sans fin. Pour les joyeux il y a le petit cercle d’amis à l’intérieur duquel on oublie la bêtise du monde. Ainsi la sociabilité partagée ne cesse d’augmenter la joie en un cercle sans fin.

Le cinéma semble être l’opium du XXème siècle. La technique et sa violence semblent offrir une consolation et un remède qui sont paradoxalement directement empruntés aux causes dont elles prétendent supprimer les effets et les symptômes.

L’amour et le temps. Nécessité d’aimer et d’être aimé. Dialectique et problématique de l’amour. Dans ce contexte la paresse consiste effectivement à vouloir se reposer avant d’avoir commencé à produire des efforts. On en vient alors à considérer que le repos est lui-même  travail, et qu’on a par conséquent besoin de se reposer du repos. On entre ainsi dans un cercle vicieux sans fin.

 

 

DECEMBRE 1996.

 

Chercher des semblables, des personnes qui luttent également vers le même horizon. Reprise des notations personnelles, ce qui nécessite un retrait, une humilité seuls capables de redonner un sens à ma vie comme unité de la pensée et de la sensibilité. L’écriture apprend la modestie, le renoncement à l’envie.

La femme semble un rêve entièrement construit par l’homme. Cette construction et constitution semblent nécessaires. Simplement il ne faut pas être dupe de cette reconstitution qui est toute d’artifice et de convention par ailleurs nécessaires. La nature même de la femme est son absence d’esprit, sans connotation péjorative de manque. Car elle place tout son esprit dans l’approche sensible et affective de la vie. Cette absence d’esprit rationnel semble nécessaire à l’idéalisation de l’amour masculin.

Comment penser, quand tout s’y oppose par son inertie, sa médiocrité et sa résistance?

Il y a une opposition millénaire entre Dieu et Satan. Dieu correspond au désir de s’élever, de monter. Satan correspond au désir de descendre et de se dégrader.

L’amour de la solitude est nécessaire pour créer. Il s’agit d’être soi-même à l’infini, sans peur, sans haine, sans angoisse. En cela consiste la vertu de l’attitude philosophique.

Spiritu flat ubi vult—l’esprit souffle où il veut.

Il est faux que le stoïcisme puisse prêcher le suicide. Il prêche plutôt la force, la résistance, la durée et la dureté. Maxime fondamentale : si tu ne peux pas réformer les autres, supporte-les et lutte quand même de toutes tes forces contre la bêtise.

Nécessité d’un détachement et d’un résignation par rapport au monde et à l’amour. Admettre la différence de l’autre, sa richesse, afin de s’accepter soi-même. L’écriture est un confort et un réconfort métaphysiques.

L’amour est une illusion qui ne peut se développer que sur le fond d’un malentendu immédiat, mais immédiatement assumé.

Affirmer et affermir la liberté dans la solitude. De toutes façons on n’a jamais rien à perdre. Il s’agit de susciter les échecs en tant qu’ils forcent à nous libérer de la tyrannie de la victoire. Ils libèrent des désirs, les orientent vers une nouvelle manière de voir son désir, de réussir son désir.

Dans la détresse totale, le silence et le repliement demeurent la seule méthode. La déclosion de l’étant est reliée au retrait salutaire de l’être pourvu que ce retrait soit dûment pensé, désocculté et désobstrué de l’impensé.

Les vertus de la réunion professionnelle s’imposent, malgré le spectre de l’insociable sociabilité. En effet on se force et on s’efforce à ne pas imposer ses points de vue aux autres. On les écoute patiemment, on les supporte autant que possible, on tire un profit (même maigre) de ce que les autres peuvent dire car personne n’a tout faux, la vérité est disséminée partout souvent sous le mode du retrait corrélativement à la déclosion de son voilement essentiel. La difficulté reste d’écouter les autres afin d’apprendre à s’écouter soi-même. Il est nécessaire de toutes façons de chercher à se dépasser par et à travers la difficulté. Celle-ci paraît comme l’effort de concilier l’expression de soi-même et les contraintes qui résultent nécessairement de la présence incontournable (mais utile) des autres. Ainsi, comment se préserver sans mépriser les autres? L’utilité de l’écoute des autres réside dans l’apprentissage du silence, vertu première du psychothérapeute. Le silence apprend à penser, le bavardage désapprend la réflexion sur soi.

Le mal moderne : la conscience, la rationalité excessive ont entamé la vitalité des instincts créateurs. Mais sur fond de tout ce misérabilisme on constate en tant qu’enseignant (qui fait signe, qui indique une voie par une enseigne)que la jeunesse, soumise à des conditions difficiles mûrit très rapidement, et devient très forte et habile.

La plupart des réunions humaines demeurent malgré tout comme une caricature (certes le mieux du monde bien intentionnée) de ce que devrait être une assemblée d’esprits libres et libérés par l’entendement. Ceux-ci doivent en effet chercher la vérité objectivement et sans passions. Mais dans la réalité il en va tout autrement. Chacun veut domine, imposer son point de vue. Ceci produit la stérilité et ne convient nullement à un régime de la force hiérarchique et créatrice. Le nihilisme c’est la stérilité, la pauvreté, la pénurie, la précarité, opposées à la richesse et la fécondité de la force créatrice.

Notre démocratie n’a malheureusement plus de ce régime que le nom, elle en est réduite à sa propre caricature. Les moutons, et les profiteurs de ceux-ci, y règnent en masse et en pagaille. Seuls règnent par conséquent l’opacité, l’occlusion, l’obstruction et il est difficile à un esprit libre de les surmonter.

Problème de la joie. La tristesse vient de ce qu’on n’est pas dans son élément. Si les circonstances empêchent d’aller vers son élément alors il faut le faire venir à soi, le créer de toutes pièces. Si à l’extérieur règne le nihilisme, l’absence de sens, le règne de la valeur du calcul et de la force, alors il convient de se replier soi-même dans le retrait le plus intérieur afin de saisir l’ouvert de l’être par delà le déchaînement de l’étant. Il s’agit en période de crise d’instaurer une dialogue avec soi-même, pertinent et fécond, en tâchant ainsi de durer faute de mieux.

Traitement de la notion de perte de temps. Question : comment exploiter son temps, faire hommage au dieu Saturne et Chronos? On peut accepter de perdre méthodiquement son temps (en dormant beaucoup par exemple) à condition de viser une finalité par exemple la maturation d’ue création. Il s’agit d’opérer une totalisation et une finalisation de sa propre expérience de vie et de pensée.

Maxime de Flaubert : on ne se rencontre qu’en se heurtant et chacun portant dans ses mains ses entrailles déchirées accuse l’autre qui ramasse les siennes. Moralité de la maxime de Flaubert : fuir seul vers le seul, éviter courageusement les affrontements stériles qui font perdre la substance du monde. Pour créer il faut beaucoup d’amour et le monde se vautre dans la haine comme dans son divertissement de prédilection.

Autre maxime de Flaubert : Il y a tant de gens dont la joie est si immonde et l’idéal si borné que nous devons bénir notre malheur s’il nous rend plus digne. Là encore, confirmation de la nécessité de fuir pour ne pas nuire et afin de créer. Le défi du prochain siècle sera l’effort du repli à l’intérieur de soi, dans sa pure intériorité. Car l’ordre véritable des choses reste caché dans son retrait et se découvre voilé dans le déchaînement et le dés-amarrage de l’étant dévastateur.

Notes sur le vif. Apprendre avec autrui, face à lui, à devenir toujours plus humain. Etre philosophe c’est ne pas se fier aux apparences. Chaque individu est infiniment simple et transparent mais le cache soigneusement et s’entoure d’un mystère pour préserver cette transparence ontologique. Si l’on refuse d’instinct de procéder à ce mystère artificiel alors on fait une erreur de méthode car les autres ne jouent pas du tout le même jeu. Il y a complémentarité et complétude entre le retrait et le dévoilement. Pour assumer sa transparence et sa limpidité, il faut jouer le jeu du mystère. Inversement, pour préserver sa profondeur et son mystère il faut jouer le jeu de la transparence. Toutes les choses sont corrélées selon la loi de l’inversion proportionnelle. Si l’on n’est pas comme les autres, si l’on ne procède pas comme les autres, alors nécessairement on s’exclut soi-même de la sphère des autres. Une vie très riche s’appauvrit si elle s’exprime tout entière. Inversement, les gens que l’on jugeais mal à l’aune de nos propres canons et normes, voilà qu’ils se révèlent d’une très grande richesse—à moins que ce ne soit là l’application du principe de charité propre au plus riche qui, dans son infinie bonté et générosité inonde le monde de ce dont celui-ci se révèle et s’avère le plus dépourvu : la créativité, l’amour. Mais l’autre m’apporte ma propre vérité à condition que je consente à en recevoir la validité. L’impératif apparaît ainsi celui de la sociabilisation à tout prix et pour cela  il convient de s’efforcer de rencontrer les gens, au risque de perdre son temps. N’est-ce pas dans la solitude que l’on crée le mieux? Mon prochain n’est-il pas plus grand quand il devient mon lointain? Mais je ne crains plus rien. Il ne me reste plus qu’à me sociabiliser et à compter sur un délai de quelques années, ce qui me paraît angoissant, vu mon âge déjà relativement avancé (eu égard aux impératifs de la création ). La recherche de l’amitié, soit des hommes, soit des femmes, est devenue vitale pour moi. Ce n’est qu’au terme d’une véritable catharsis de mon psychisme que je pourrai espérer me réintégrer à mon travail, trouver une femme, un ami, et des relations sociales, valables et intéressantes. N-B : au moment où je retranscris cette page, neuf années se sont écoulées depuis sa première rédaction. J’ai trouvé une femme et un ami, et je suis parvenu à me satisfaire de mon sort social qui n’est pas très reluisant relativement à mes besoins pour la création. J’ai appris à m’accepter moi-même dans la donnée de mes limites intérieures et extérieures. Ainsi je suis en train de ramasser et recueillir mon propre passé et d’en faire un destin même modeste et humble mais digne. Grande est donc ma joie puisque je parviens en quelque sorte à opérer mon salut personnel même si ce n’est valable que de manière posthume, pour la postérité.

 

JANVIER 1997.

 

Quelque fois, le jeudi, entièrement libre, me permettra de me replonger dans la jeunesse étudiante d’Amiens, en particulier dans la rue piétonne au café en face du cinéma. Les choses sont étranges : elles reviennent. Je suis passé à Amiens en mai 1985, quatre ans avant d’y être muté, et en compagnie d’une fille que je ne devais plus revoir par la suite. Depuis, fidèle à ma psychologie proustienne, j’y reviens périodiquement. Non pas que je cherche quelque chose de précis parmi de petites étudiantes beaucoup plus jeunes que moi! Mais cet effort me permet de me replonger dans la vie, que j’ai un peu abandonnée.

La vie c’est d’abord l’indépendance, la vie de l’esprit (nourrie de lectures, d’écritures, de cultures). Cette disposition peut ensuite déterminer l’amour, l’amitié et la sociabilité (ou la réussite dans le travail). Nul ne peut transgresser les lois de la vie, qui sont absolues. Par exemple on ne peut pas plaire à tout le monde, aimer et être aimé par tout le monde. Il y a des lois à respecter, mais l’impératif, immoral mais inconditionnel, est de vivre et affirmer la vie par tous les moyens légaux et légitimes et par excellence ceux de l’esprit, qui doivent ensuite déterminer la qualité de la vie sociale, corporelle, matérielle et affective. Dans ces conditions, l’amour, comme rencontre, ne peut surgir qu’entre deux affirmations équivalentes de la vie. L’important, l’essentiel pour la vie est la joie intérieure, profonde, communicative, que l’on entretient au fond de soi-même et qui permet de s’ouvrir au monde, de s’enrichir et d’enrichir autrui. Ainsi sans le mouvement, sans joie, sans spiritualité, on doit renoncer à affirmer la vie, donc renoncer à vivre. Ne pas mépriser la jeunesse, car elle est dotée et douée du feu sacré de la vie et de l’innocence du devenir. La jeunesse constitue le sang futur du Peuple.

Le mouvement de l’histoire apparaît finalement assez compréhensible. Après avoir poussé le progrès scientifique et technique beaucoup trop loin, on se rend compte de l’impasse. L’air et l’esprit du temps exigent le retour de la convivialité, du rapport organique et sensé à autrui et de l’échange des idées. L’idée du café philosophique (si elle ne dégénère pas en bavardage insipide) est dans l’air, sa forme est légitime, mais son contenu peut s’annuler de manière dérisoire. Cependant ce désir correspond bien à un manque et à un besoin envisagés sérieusement. Cependant on ne saurait philosopher spontanément car la méditation de vingt-cinq siècles est incontournable. Mais ce qui est important c’est la réinstauration d’un rapport vrai à autrui.

Il n’est certes pas question pour moi de retomber régressivement dans les deux stades antérieurs de mon passé : mon enfance et ma période étudiante. Ces deux phases de ma vie ont été irrémédiablement gâchées par la faute des autres, des circonstances, mais aussi par ma propre faiblesse. Il ne s’agit pas d’y revenir autrement que par la médiation d’un transposition par la mémoire réflexive, ce que je m’efforce  de réaliser ici. Mon enfance a été un néant, mes études ont été un enfer, mais le symétrique est aussi indissolublement vrai. Ecrasé dans mon enfance, incapable de déployer mes belles capacités par suite de la contingence de la distribution des conditions de la vie. Ensuite incapable de profiter, ironie de l’histoire, des conditions exceptionnelles d’étude qui s’offraient à moi. Cependant devant cet irrémédiable gâchis, ce qui reste vraiment important et intéressant est la possibilité de récupérer le maximum de ce qui m’a échappé. C’est en effet une véritable psychanalyse de refaire, adulte, ce qui m’a échappé enfant, et d’intégrer à mon temps d’études la convivialité de la vie d’étudiant (ratée en son temps elle aussi).

Remarques sur le film animalier Microcosmos. Film biologique, zoologique, mais aussi métaphysique, car il pose la question de la finalité de la vie, et par contre-coup la question de l’existence de Dieu. Pourquoi tout cela a-t-il été créé? En réalité le concept de finalité est inventé de toutes pièces par l’homme dont la nature spirituelle est telle qu’il ne peut s’empêcher de prêter un sens à ce qui en est dépourvu. Il est fantastique de contempler des insectes luttant pour leur propre survie, voire simplement leur vie (conservation et accroissement), sans se préoccuper des autres, ni surtout de l’homme, cet insecte parmi d’autres et spécialement prétentieux mais également dérisoire.

Nietzsche fait le procès de la démocratie dans laquelle il voit un avatar et une conséquence du ressentiment contre la vie. Les valeurs de l’aristocratie sont fondées sur celles de la vie et de l’affirmation de la force, libre et joyeuse. Les Juifs sont un peuple sacerdotal càd structuré par des esprits qui ont entrepris une négation générale de la vie et de la puissance. Les prêtres juifs ont inversé les valeurs aristocratiques principales, résumées dans l’équation : puissant = noble = heureux = aimé de Dieu, en une équation monstrueuse, à savoir : laid = difforme = aimé de Dieu. Par parenthèses on peut se demander quelle est l’exacte proportion de cette idée dans la mentalité courante. Les faibles ont-ils vraiment ce sentiment ? C’est possible, mais alors il est tellement rentré qu’il en devient inconscient.

Le socialisme démocratique vise comme le christianisme à un dépassement de l’histoire vers une société sans classe (respectivement une humanité sans hiérarchie). Le christianisme apparaît comme la dénaturation de la véritable morale par le troupeau, et s’interprète comme un effort de la part des faibles pour prendre le pouvoir. Il faut distinguer trois niveaux fondamentaux dans le christianisme : 1/. Les opprimés qui luttent contre la politique. 2/. Les médiocres qui luttent contre la création. 3/. Les mécontents et les malades de la vie qui luttent contre la vie et l’affirmation jaillissante des instincts. L’idéologie tend à accréditer l’idée que seuls les malades et les ratés auront le droit d’accéder à la félicité.

Question : toues les propositions de Nietzsche paraissent vraies, mais quel est leur statut réel au sein de la société actuelle ? Y a-t-il beaucoup d’impuissants ? Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Comment peut-on inverser les valeurs ? On ne peut se défendre de l’impression en lisant Nietzsche que ce sont seulement lui et ses lecteurs qui tombent sous le coup de leurs propres critiques, et que le peuple, la grande masse, sont exempts de ce qui est critiqué. Mais en réalité il en va peut-être tout autrement, voire exactement à l’inverse.

Prise de conscience d’un écart infini entre soi et les autres. L’excès de raison amène son contraire, à savoir l’illusion selon laquelle l’univers du moi est le seul valable à l’exclusion de toute autre chose. A force de se croire supérieur on s’isole et progressivement on perd le contrôle du rapport à l’autre. Certes, chaque monade, chaque univers est fermé, clos, bien que soumis à l’harmonie pré-établie et à la loi universelle. Mais le refus de voir le monde tel qu’il est, dans sa réalité absolue occasionne nécessairement une exclusion de soi. La solitude, l’isolement sont très grands et suscitent le désir, sans chercher ostensiblement, ostentatoirement, une ouverture à l’autre, à s’informer d’autrui, de sa différence et aussi de son universalité. La désillusion est très grande mais il faut la surmonter, la vaincre, c’est par le détachement et l’humilité que l’on peut revenir à résipiscence. L’indigence affective dans laquelle les gens se maintiennent est proprement effrayante. Un retour à la rationalité s’impose. Il est très difficile de contrarier et de contrer une mauvaise habitude, un pernicieux entraînement. La mauvaise habitude doit être compensée par la bonne habitude. C’est pourquoi il est bien de se livrer à l’exercice de stagnation en un lieu spirituellement pauvre  (par exemple une salle des professeurs), pour réapprendre le langage de l’autre et sortir de son autisme métaphysique. Il faut s’efforcer de réapprendre à travailler dans un milieu social, afin de se réintégrer à un milieu vital dont l’exclusion signifie la mort.

Mais le problème reste celui de la maîtrise du rapport entre l’idéal et la réalité. La désillusion est fondée sur la constatation d’une impuissance à réaliser l’idéal, d’un écart fondamental entre l’idéal (la liberté) et la réalité (la contrainte). Le seul problème fondamental de la subjectivité est de ne pas pouvoir trouver son idéal dans sa réalité. L’erreur fondamentale de toute subjectivité est d’imposer de force son idéal à la réalité. Car au fond tous les prêtres sont soumis à l’idéal, cela est une loi universelle, mais ils diffèrent les uns des autres dans la manière de les mettre en jeu et en rapport. On peut distinguer ceux qui sont habiles et qui se contentent tout à fait d’un compromis entre l’idée et la réalité. D’autres refusent la réalité au nom de l’idéal, ce en quoi ils ont vraiment tort. Le combat est ici sans appel. Le pire est non pas de se sentir frustré dans son désir (idéal) car cela est un sentiment universel, mais plutôt dans la maîtrise concrète de son destin et de sa réalité. Comment se changer, comment se modifier ? Pourquoi faire de sa vie un enfer et un désert intérieurs au milieu d’un enfer et d’un désert extérieurs ?

Finalement on n’a que ce qu’on mérite, cela est tout à fait clair, l’important est d’assumer jusqu’au bout les conséquences ultimes de ses actes. Il faut se fixer une maxime morale conditionnelle : si tu n’es pas capable d’être un fort, un heureux, un puissant, au moins ne soit pas envieux ni jaloux de la réussite des autres, et ne t’imagines surtout pas qu’ils sont plus heureux que toi. Simplement les êtres restent nécessairement secrets les uns pour les autres. On croit toujours à tort que les autres sont plus heureux et qu’on est incapable d’égaler leur bonheur, ce en quoi on se trompe doublement.

Il faut comprendre une bonne fois pour toutes que c’est la femme qui mène le jeu en amour. Il faut accepter cette règle universelle que c’est elle qui commande et dispose. Il s’agit par conséquent d’abandonner sa volonté, d’être sans passion et sans volonté, devant cet état de chose immuable qu’est l’amour. Ce qui n’empêche nullement de désirer sobrement, et non pas frénétiquement, ce que l’on pose comme idéal, non pas en tant qu’il l’est en soi, mais en tant qu’il représente un peu plus que ce à quoi on aurait le droit.

Cette liberté face à la présence en nous, universellement, de la tyrannie de l’idéal nous permet d’accepter joyeusement et avec mesure le lot que nous réserve la fortune, ce qui nous permet précisément d’affirmer et d’aimer la vie. Aimer la vie implique surtout de ne pas regretter le passé, mais l’évacuer et l’éliminer complètement. Par exemple une femme peut nous convenir évidemment sous un certain aspect, mais globalement elle ne nous convient nullement. On a alors entièrement raison d’affirmer sa liberté en s’arrachant définitivement à l’emprise d’une telle femme. En second lieu aimer la vie suppose de reprendre tout à zéro, sans haine, sans préjugés, sans désespoir, mais avec un espoir sans espoir en se débarrassant une bonne fois pour toutes de la tristesse et de la caricature de soi-même à laquelle on s’est peut-être trop longtemps laissé aller, et qui nous a conduit inévitablement à la tristesse, à l’aigreur, à l’envie, à la haine.

La vie est un jeu, un jeu de la volonté de puissance qu’il faut chercher à gagner en toute objectivité, sans aigreur ni fausse honte.

Moment de phénoménologie concrète et personnelle. Avec de la persévérance on parvient à toutes nos fins. Par exemple, j’avais décidé de réparer, par souci d’économie mais aussi et surtout par souci de conserver la mémoire des grands morts, la vieille mappemonde éclairante de mon défunt grand-père. Trois points étaient problématiques, l’embout lampe, l’interrupteur, la prise. J’ai arrangé ces trois points et ce n’est qu’ensuite que la mappemonde a fonctionné — peut-être la panne n’était-elle due qu’à la prise que j’ai bricolée en dernier. Dans tous les cas, le monde réel des forces mécaniques, physiques et matérielles, n’est jamais vraiment contre nous — d’un point de vue final et intentionnel. Il est tout simplement résistant en vertu d’une loi de l’harmonie pré-établie, ou loi des compensations. Il faut donc cesser définitivement d’invoquer le sort (bon ou mauvais d’ailleurs), c’est pure folie ou pure niaiserie.

L’important c’est la volonté et la patience de la technique. Cependant, toujours d’après cette loi de compensation, on ne peut pas tout être ni tout faire, ni tout avoir. Si l’on est intellectuel, on perd l’habitude de bricoler par le travail manuel. On devient alors plus lent, moins efficace, et tout se passe alors comme si le sort nous était moins favorable. La technique peut se définir comme une familiarité avec la nature, un court-circuit de la nature sur elle-même. Tout se passe alors ici comme si, identiquement aux animaux, c’est la nature qui manifestait de l’intelligence par la médiation de l’intelligence humaine. Avec du temps et la patience du concept, on pénètre dans la structure de la nature, et l’on n’a plus qu’à s’y laisser porter. Cette loi est effectivement valable pour tout rapport au réel, y compris en amour, en amitié, en relations sociales, en créativité littéraire, en ascension sociale.

Finir, achever, trouver un terminus téléologique, voilà au fond le principal et essentiel désir de l’esprit humain — par exemple achever l’héritage, finir des carnets de notes. Dans des phases problématiques de la vie on constate que la survie dépend d’un processus étonnant : aller chercher sans cesse au fond de soi quelques éléments de joie pour les faire émerger au grand air, au grand jour, alors qu’ils sont constamment menacés de sombrer dans le néant, le chaos et l’absurde. Le monde ne fonctionne par comme on le croit ni comme on le désire, et c’est une naïveté, voire une niaiserie de croire que la réalité du monde se règle sur l’idéal de la subjectivité. Vivre c’est être en harmonie avec sa volonté, ne pas trop vouloir, et vouloir surtout judicieusement.

L’impression de solitude est insupportable dans la mesure où l’on a l’impression que tout est cloisonné, bloqué, impénétrable et obstrué. Mais il s’agit alors d’un faux sentiment de solitude (plutôt de l’isolement). On essaie de lier contact, surtout un contact avec les femmes (ces créatures délicieuse et raffinées), objets urgents de l’amour. Mais tout semble fermé, rien ne répond et c’est ce qui semble insupportable et infernal. La seule solution semble-t-il est de renoncer totalement à y penser, s’enfermer complètement dans le travail, la création, l’art, qui seuls peuvent nous sauver et nous sauvegarder. Puis attendre activement (càd se tendre) sans perdre l’espoir ni la foi.

Tout dans la vie se présente comme un jeu aléatoire dans lequel pour réussir il faut agir sur ce qui  dépend de nous. Il s’agit de se préparer à accueillir la chance, l’élément différentiel et infinitésimal qui amènera une différence énorme sur le résultat final. Les amis, ou les tentatives d’amitié, quand elles existent, quand elles prennent sur une base suffisamment rationnelle consistante et solide, ne peuvent pas nous apporter grand-chose. Encore faut-il bien les choisir, car sinon les “amis” apportent encore plus d’angoisse, d’insatisfaction et de frustration qu’ils n’en enlèvent. Mais le plus raisonnable est d’établir une amitié avec les grands morts du passé humain, car ils ne sont jamais décevants, et de plus extrêmement riches, par contraste avec la pauvreté de nos contemporains. L’amitié des grands hommes, des grands morts, permet de soulager momentanément la douleur et faire oublier un tant soit peu la solitude et l’effarouchement existentiels.

La situation dans la vie concrète apparaît dramatique : c’est un noeud complexe aussi bien que tragique. On essaie de communiquer mais tout est toujours déjà voué à l’échec. Il est évident qu’aucune femme n’est parfaite et avant tout l’amour est une bonne volonté de l’illusion qui se fonde sur une estime et un crédit réciproques la plupart du temps usurpé. Cependant la condition pour trouver l’amour est d’affirmer la vie, et joyeusement. Certes, l’amour dépend d’une bonne chance, mais celle-ci n’arrive que si l’on se maintient déjà dans de bonnes dispositions. Dans le milieu de l’éducation, s’il n’est pas trop corrompu, on peut espérer rencontrer à la longue l’amitié et l’amour (ce que j’ai réalisé dix ans plus tard).

Le travail sans amour existe et est possible, mais seulement dans certaines conditions d’illusions et de jeunesse, et aussi à condition de l’affirmation de l’amour du travail. Mais comment puiser une partie du trésor de la joie, au fond de soi-même. Là se tient tout le problème. La réalité n’est pas la fiction ni l’idéal. La réalité c’est le temps, l’idéal c’est la pensée. Vivre, en amour comme en travail, c’est lutter contre le temps, essaye de sauver quelque chose du naufrage du temps, l’achever, l’éterniser et le finaliser.

La vie est un jeu, certes, mais un jeu sérieux. Il ne s’agit pas de tricher, mais il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. On n’a que ce qu’on mérite, il est difficile de rattraper les erreurs et les mauvaises habitudes. Pour ne pas mourir, il faut oublier la souffrance afin de ne pas s’y enfermer. De toutes façons, il faut avancer, à condition de ne pas avancer n’importe comment, et c’est toujours moins mauvais que de stagner. L’immense erreur à ne pas commettre est de croire qu’on peut remplacer la réalité par l’idéal. C’est absolument impossible et contraire à la loi du réel. Chacun bricole sa vie comme il peut et l’erreur est de croire que l’on peut faire mieux que les autres. De cette illusion on en sera pour ses propres frais. Travailler l’écriture la rend plus régulière, moins redondante, plus constante, périodique et soutenue, plus substantielle aussi, avec moins de redites, d’obsessions et de repentirs. En somme il faut plus d’objectivité dans l’écriture.

 

Janvier 1997.

 

Héroïsme de la culture en zone spirituellement aride. Mais le monde est intrinsèquement riche. Nul besoin d’être dans une position favorisée pour exprimer toute la richesse de l’être. Le bonheur réside dans le caractère concret des choses, nullement dans une vaine recherche d’abstractions. Il faut donc résolument écarter toute forme de ressentiment, et s’efforcer de rire, chanter, danser, se montrer vivant parmi la multiplicité des vivants : la vie est infiniment enrichissante. Au début il faut se laisser solliciter un peu au hasard puis progressivement se déterminer par le jeu à s’engager dans une situation, un projet.

Mais la raison poussée jusqu’à l’extrême débouche sur le chaos et l’absurdité. Ceux-ci consistent dans un universalisme abstrait qui masque la barbarie la plus monstrueuse, toujours menaçante et renaissante en l’homme. Mais tout peut être racheté par la considération de la solitude absolue d’un enfant au sein du monde, perdu dans l’immensité vide de la raison pure. C’est précisément l’innocence et la beauté d’une âme naissante qui est susceptible de rédimer toute la laideur du monde. Il faut donc chanter la gloire du monde qui par la grâce d’une vie et d’une âme naissantes est capable de se sublimer et de se transcender à nos yeux en onde de lumière. La laideur et le mal apparaissent comme des défis qui invitent à un dépassement, à un surmontement vers plus de grâce et d’innocence. Le prix à acquitter pour la contemplation et la possession du vrai, du beau, du bien, du juste, s’annonce dans leurs contraires respectifs : le faux, le laid, le mal et l’injuste.

Février 1997.

 

Que faire au milieu de toute cette corruption, dégradation, déchéance ? Rester épicurien, s’isoler, s’enfermer dans le bastion de haute sécurité de la philosophie. On n’est pas grand-chose dans toute cette débâcle. Que peut-il  bien rester à un individu comme moi ? La santé, obtenue par une modération relative, une mesure bien réglée : ne pas trop manger (de graisses et de sucres), ne pas trop boire (de l’alcool ou des boissons excitantes), ne pas trop fumer. Ensuite il s’agit de s’investir dans le travail : lecture, écriture mais aussi préparation des cours, réflexions, dialogues. Enfin il reste à assumer la sociabilité minimale, qui consiste à affronter beaucoup de personnes, à se confronter à de multiples conditions, situations et tempéraments, sans préjugés, sans esclavagisme affectifs, avec le sourire, le rire et l’indépendance. Le malheur est toujours trop absolutisé par les pauvres subjectivités que nous sommes : il faut rendre à la nature ce qui lui appartient : son innocence infinie.

Vaincre la solitude et l’éparpillement infini des êtres désormais confrontés, sous l’effet du nihilisme comme révélation du destin provisoire de l’être, à leur vide. La foi, la croyance sont pour ce faire des instruments de vie au service de la vie. Perdre la foi, c’est perdre la vie. Mais la dignité est d’ordre pédagogique, elle permet d’apprendre la liberté. La valeur est d’autant plus grande que cette vie est intense, limitée par sa propre détermination et indépendante de la menace constante de destruction et de mort.

Le monde est ma représentation, la vérité de la liberté consiste dans la maîtrise de ses propres jugements. Une solution d’existence consiste à s’efforcer de se tenir dans le juste milieu, la sage modération. Il s’agit de suivre l’équilibre général tout en gardant et préservant son originalité. Le désert forme et ferme la personnalité, car on s’habitue au désert, on y prend courage. Bien que la solitude soit très pesante il s’agit de garder son calme, la considérer comme un matériau à partir duquel on sculpte et façonne son propre destin.

Notamment en ce qui concerne l’amour il faut se résigner à ne pas nécessairement rencontrer le grand amour mais tout au plus un amour approximatif, approché. La sagesse consiste à présenter une apparence normale, moyenne, et à attendre tranquillement. L’amour est unique physiquement mais au bon sens du terme, qui est aussi le vrai et beau sens. L’amour fait référence à une totalité naturelle, irréductible, il est un tout organique. Car la physique ne se réduit pas uniquement au corps, mais plutôt s’étend à l’individu et son potentiel vital en entier. Par exemple l’amour est mécanique et se décide en dehors de nous par pure loi nécessaire. Tout n’est qu’une question d’instinct, nous devons accorder une confiance très grande à l’instinct, et mettre de côté la raison qui détruit l’instinct. En ce qui concerne mon cas personnel, j’ai cherché n’importe où pendant très longtemps et de manière très douloureuse, alors que la plupart des êtres trouvent immédiatement ce qui leur convient. Mais si l’on ne se connaît pas, c’est alors que l’on recherche n’importe quoi, puisqu’on ne sait pas ce que l’on cherche. L’amour passe par la proportion des corps, quoique l’homme soit capable de nier ou d’aménager cette norme naturelle et d’inverser la tendance générale.

Tout est simple dans la nature, mais l’homme complexifie, ou du moins il simplifie de manière complexe, non naturelle, et ainsi il ne se retrouve plus. Mais le propre des esprits complexes est leur besoin irrépressible de passer par des médiations tortueuses et des détours infinis pour parvenir à des conclusions auxquelles parviennent sans grande peine des esprits rudimentaires voire précaires. Est-ce ici le signe d’une criante injustice et anomalie de la nature ? Non pas, car précisément cet ensemble de détours représente un gain de temps non négligeable parce qu’alors le vrai travail du négatif se montre et se manifeste dans toute sa richesse et sa fécondité. La vie triomphe toujours, quelles que soient les conditions difficultueuses (difficiles et souvent tueuses) dans lesquelles le vivant se trouve placé, et au besoin la vie déserte un vivant singulier pour en investir un autre, indéfiniment. L’important pour un individu singulier est de toujours s’efforcer à surmonter le resentiment et ainsi affirmer avec toujours plus d’intensité la vie éyternelle qui est la vie de l’esprit.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *