POÉSIES ET ESQUISSES

Le fleuve.

 

 

Le fleuve, d’un antique effroi, tranquille creuse son lit, dormant somptueux.

Il avance immobile, son front plissé mais sans souci.

Son dos voûté ondule, lourde pression d’une ville enceinte, d’un bonheur cerné de rouge encerclé.

La ville trempe son ventre gravide dans le fleuve.

Mais le fleuve accouche de  cette flaque de lumière rouge, qui nappe le flanc du coteau.

D’une immémoriale étreinte, le fleuve d’usure recommencée, borde la Terre, si grossement de son don imprégnée.

 

 

 

 

Le goéland.

 

 

Cri d’albâtre nu, déchirure blanche, scarifiée de jaune, impérial et solaire.

Les ailes couvent amoureusement le vertige du vide.

Le cri clame le Soleil, déclame l’Azur, proclame l’Horizon,

Inamissible bleu d’Océan.

 

 

 

 

Azulejos.

 

 

Le froid chaleureux du carreau d’Azur émerge de sa blanche écume.

Pureté ! Tu descends de ce combat des glaces, tandis que monte l’innocence, reconquise de ces sombres odyssées.

Accroché à flanc d’humanité, frissonne son glacis d’une délicieuse rigueur.

Sentinelle toujours présente d’un passé qui fut haut, tu témoignes du blanc des cimes qui résout le bleu des cieux.

 

 

 

 

Passage du Devenir.

 

 

Unité du multiple ! Pourquoi le même regard au visage différent ?

Uniformité harassante du même, deviens dans cette discontinuité étonnante ce que jamais tu ne fus !

Seul au milieu des solitudes, trajectoire improbable d’un singulier enfermement.

Nomade monade tournant une immobile borne.

Le séparé, masque d‘imposture de ce qui sans cesse massivement se lie.

Tumulte du sort, qui sort d’une éternelle fortune, regarde en ces visages !

En ces figures fermées circule une éternelle loi, différence d’une même joie.

Les autres.

 

 

Richesse, ô miraculeuse, d’apparente bonté, tu marques les autres.

Dans le lointain, seuls, ils apparaissent, instance de perfection issue d’un unique et morne combat : résistante singularité, visqueuse émergence de difficile mémoire.

Moi-même comme un autre, sculpture de marbre, entaillée de fer, extériorité patiemment jaillie dans la froidure d’un dehors.

Chacun, taillé et tissé du dehors, accepte son odyssée, magma glauque de sombre incertitude, stigmate scarifié d’acier, trempé au rictus des tensions vives.

Ame pauvre, perdue dans son autre, toujours tu mis ton je en jeu.

Autre, fragment de ma désespérance, autre tu es devenu, éclat de mon espoir, revenu de mon lointain, main tendue, tenue de loin.

Tenu à l’écart de l’antre de l’autre, je ne le comprends que de m’en éloigner.

 

 

 

 

Découverte du poème.

 

 

Le poème intuition fragile et précaire d’un fragment brut, scintillante étoile, ô ma lointaine.

Penser la poésie, thème du penseur, mais poématiser la pensée, horizon de la poésie.

Chiasme amoureux dans la matrice du sens, singulièrement donné, d’une intuition de vie dans une pensée de forme.

Sobre merveille du mot dans l’étonnement détonnant de son sens et la détonation du son, sonorité éteinte maintenant ravivée.

Du rien nier son insignifiance, vision du tout dans le rien, lumière d’une insigne présence.

Voir un ciel de nuages délicatement tamponné.

Apercevoir un goëland, un pigeon, un chien, un chat s’efforçant humblement d’être, en son être inconscient.

 

 

 

 

Les femmes.

 

 

D’une si délicate faille, écart tombé du ciel, vous êtes femmes décoratrices de monde, inspiratrices de vie.

Magique différence, incompréhensible béance toujours différée, du haut de ces monts palpitants, Vénus vous contemple.

Ô fragiles, précaires, emmurées hors et dans ce monde, gardiennes dépossédées d‘un immémorial attrait, d’un trait de votre corps le paradoxe s’ouvre.

Légèreté de la vie cachant la profonde mort, l’enfantement de votre rire se contracte sur le fond désarmé du cri.

Se refusant d’un don, se donnant d’un refus, enrobement dérobé aux fulgurants désirs, la beauté ne vous quitte pas, jeunes ou vieilles, bêtes ou subtiles, elle vous suit comme une ombre, dégradée d’un peu profond soleil, où votre mort sommeille.

 

Eglise.

 

 

Lieu, volume d’être, où toute bonté bénit le chant de l’âme.

Lien, volute d’être où toute gravidité d’esprit donne à chaque âme un monde où déborde l’amour, seul Dieu, voûte d’être.

L’or de l’esprit se recueille, se drape et s’enroule dans le creux du cœur.

Spirituelle respiration, rêverie inspirée, sommeil du corps, libération d’âmes, combien de célestes nuages se dissipent, catalepsie du corps pour le réveil de l’âme.

Tout être est béni par la grâce d’un chant, d’un volume de silence, le silence d’un atome est promesse d’une extase de joie.

En son rassemblement immémorial, la prière inspiratrice met du baume sur le cœur de l’âme déformée.

Eglise qui résonne des mille appels d’un trésor déposé au milieu de l’esprit.

 

 

 

 

Esprit.

 

 

Enveloppe mortelle, développement immortel, un atome d’instant, objet éternel d’esprit.

Liberté fondamentale de l’esprit, tu navigues sur l’océan de la rêverie.

L’esprit souffle partout. Portier de la maison de Dieu, il émerge du fond de l’invu, traverse et parcourt les mêmes grossières apparences, ramassant et recueillant toute beauté même la moins bien partagée,  rectifiant les distorsions les plus instables.

Tout est beauté, déclare l’esprit, même dans les distorsions les plus criantes tout respire une aspiration infinie à l’esprit.

Tout respire un insondable désir d’être.

Dans les replis les plus inaccessibles, par delà toute bêtise même la plus cachée, dans l’immanence secrète de l’être, palpite l’esprit.

Tout conspire, respire, soupire ensemble dans l’unité de l’esprit cherchée et retrouvée.

La beauté est l’expression instantanée de l’esprit, dans sa manifestation intuitive, sensible et affective.

Nous sommes les personnages figurant le drame écrit par l’esprit.

 

 

 

 

Sous les remparts.

 

 

A l’aplomb d’une verticalité glacée, âpreté immémoriale, mon regard inversé longe l’arbre qui pousse ses racines célestes et ploie sous le repentir de ses branches, innocence maintes fois déployée, mains qui se tendent noueuses vers le Terre originaire et sèche, d’un improbable mouvement.

Tendre mélancolie de l’arbre éployé sous un destin perdu, le bruissement du vent y murmure sa résignation joyeuse.

Rempart, ô limite dérisoire d’une Parque, toi qui reprend courageusement ta part du temps inéluctable, improbable cloison qui tranche l’espace d’une muette colère, pétrie d’un lisse éclat de silence.

Ô rempart, toi qui t’élèves à force de tomber, toi qui ne cesse de sombrer de ton élévation, ne recèles-tu que le secret de ton dehors ?

Forteresse vide d’un improbable passé, plénitude pétrifiée d’immémoriale lutte.

 

 

 

 

Saudade (nostalgie).

 

 

L’homme n’est grand, seulement de grandeur reconnu, fraternité témoignée de ce qui le grandit.

La nuit lourde et profonde a repris son droit le plus haut : l’Océan, dévoreur d’abîmes.

Un bateau surgit des entrailles froides d’une matrice pleine de nuit,

Il s’approche du quai, noyé de brume.

Emergence de l’humain, du fond du sans fond.

L’humain surnage au dessus du vertige, improbable noyade.

L’homme reste petit, tant qu’on ne lui montre pas en quoi il est grand.

L’esprit est ce qui aspire l’homme, jusquà l’expiration

Ce qui l’inspire à plus d’être,

respirant le néant.

Que cet être qui est le mien, riche et lointain tout à la fois, de l’être si présent en son retrait, si fragilement se donne, cela est admirable.

Tout respire la nostalgie, douleur d’un retour, d’une appropriation impossible.

Tout est donné et dérobé en même temps, tout tend vers un accomplissement toujours déjà donné comme un refus.

Qu’être soit affirmation toujours plus profonde de l’exil d’être, qu’être soit la pensée de cette déchirure, béante en sa fermeture.

 

 

 

 

 

Christophe Steinlein, juillet 2005,

Porto, Coïmbra, Lisbonne.

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