COMMENTAIRE 12

MACHIAVEL, Discours sur la première décade de Tite Live, livre II, Avant-propos.

 

 

«Tous les hommes louent le passé et blâment le présent, et souvent avec raison. Ils sont tellement férus de ce qui a existé autrefois, que non seulement ils vantent les temps qu’ils ne connaissent que par les écrivains du passé, mais que, devenus vieux, on les entend prôner encore ce qu’ils se souviennent d’avoir vu dans leur jeunesse. Leur opinion est le plus souvent erronée, et pour diverses raisons.

La première, c’est qu’on ne connaît jamais la vérité tout entière sur le passé. On cache le plus souvent les événements qui déshonoreraient un siècle ; et quant à ceux qui sont faits pour l’honorer on les amplifie, on les raconte en termes pompeux et emphatiques. La plupart des écrivains se laissent si bien subjuguer par le succès des vainqueurs, que, pour rendre leur triomphe plus éclatant, non seulement ils exagèrent leurs succès, mais la résistance même des ennemis vaincus ; en sorte que les descendants des uns et des autres ne peuvent s’empêcher de s’émerveiller devant de tels hommes, de les louer et de les aimer.

La seconde raison, c’est que les hommes ne haïssent que par crainte ou par envie, deux mobiles qui meurent avec les événements où nous sommes nous-mêmes acteurs, ou qui se passent sous nos yeux : la connaissance que nous en avons est entière ; rien ne nous en est dérobé. Ce que nous y apercevons de bien  est tellement mêlé de choses qui nous déplaisent, que nous sommes portés à les juger plus sévèrement, quoique souvent le présent mérite réellement plus de louanges et d’admiration. Je ne parle point des oeuvres de l’art dont l’éclat est tel que le temps ne peut rien ôter ni ajouter à leur gloire, mais seulement de la vie et des moeurs des hommes qui ne laissent point des témoignages aussi illustres.

Je répéterai donc que rien n’est plus général que louer le passé et de dénigrer le présent. Mais il n’est pas vrai que cette habitude trompe toujours. En effet, il faut bien quelquefois que nos jugements s’accordent avec la vérité, puisque, selon la loi des choses humaines, tantôt elles progressent et tantôt elles déclinent. On voit par exemple une ville, un Etat, recevoir une Constitution des mains d’un législateur, dont la virtu leur fait faire pendant quelque temps des progrès vers la perfection : quiconque vit alors dans cet Etat et donne plus d’éloges au temps passé qu’au présent, se trompe certainement ; et la raison de son erreur se trouve dans les causes que nous avons indiquées. Mais s’il vit dans cette même République ou dans ce même Etat à l’époque où celui-ci décline, alors il ne se trompe plus.

En réfléchissant sur la marche des choses humaines, j’estime que ce monde demeure dans le même état où il a été de tous temps ; qu’il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal ; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées. D’après ce que nous connaissons des anciens empires, on les a tous vus déchoir les uns après les autres à mesure que s’altéraient leurs moeurs. Mais le monde était toujours le même ; il ne différait qu’en ceci, à savoir que la virtu qui avait commencé en Assyrie émigra ensuite en Médie, et de là en Perse puis s’en vint loger en Italie, dans Rome, et si nul empire n’a succédé à celui de Rome pour conserver la somme de tant de biens, du moins l’a-t-on vue se partager entre celles des Nations qui vivaient selon la bonne virtu. Tel fut l’empire des Francs, celui des Turcs, celui du Soudan d’Egypte, aujourd’hui les peuples d’Allemagne ; et avant eux ces fameux Arabes qui firent de si grandes choses, et conquirent le monde entier après avoir détruit l’empire romain en Orient. Les peuples de ces différents pays, qui ont remplacé les romains après les avoir détruits, ont possédé ou possèdent encore les qualités que l’on regrette et qu’on peut louer de juste louange. Ceux qui, nés dans ces pays, louent le passé plus que le présent, peuvent bien être dans l’erreur. Mais quiconque est allé en Italie et en Grèce, et qui n’est pas devenu ou ultramontain en Italie, ou Turc en Grèce, celui-là a raison de blâmer le temps présent et de louer le temps passé. Les siècles passés leur offrent des sujets d’admiration, et celui où ils vivent ne leur présentent rien qui les dédommage de leur extrême misère, et de l’infamie d’un siècle où ils ne voient ni religion, ni lois, ni discipline militaire, et où règnent des vices de toute espèce ; et ces vices sont d’autant plus exécrables qu’ils se montrent chez ceux qui siègent pro tribunali, qui commandent à tous et qui veulent être adorés.

Mais pour  revenir à notre sujet, les hommes se trompent quand ils décident lequel vaut mieux du présent ou du passé, attendu qu’ils n’ont pas une connaissance aussi parfaite de l’un que de l’autre ; le jugement que portent les vieillards sur ce qu’ils ont vu dans leur jeunesse, et qu’ils ont bien observé, bien connu, semblerait n’être pas également sujet à erreur. Cette remarque serait juste si les hommes à toute époque de leur vie, conservaient la même force de jugement et les mêmes appétits, mais ils changent ; et quoique les temps ne changent pas réellement, ils ne peuvent paraître les mêmes à des hommes qui ont d’autres appétits, d’autres plaisirs et une autre manière de voir. Nous perdons beaucoup de nos forces physiques en vieillissant ; et nous gagnons en jugement et en prudence ; ce qui nous paraissait insupportable ou bon dans notre jeunesse, nous paraît mauvais ou insoutenable ; nous devrions n’accuser de ce changement que notre jugement ; nous en accusons le temps. D’ailleurs les désirs de l’homme sont insatiables : il est dans sa nature de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n’est pas à sa portée de tout acquérir. Il en résulte pour lui un mécontentement habituel et le dégoût de ce qu’il possède ; c’est ce qui lui fait blâmer le présent, louer le passé, désirer l’avenir, et tout cela sans aucun motif raisonnable.»

 

 

 

 

Le texte proposé présente une double fonction. D’une  part Machiavel semble régler ses comptes avec le pouvoir en place. Les Médicis l’ont exilé. C’est précisément le but du cinquième paragraphe, qui constitue le second moment du texte. Mais il est enchâssé entre les deux autres moments qui portent le véritable intérêt de la réflexion de Machiavel. Il s’agit d’un essai de psychologie historique. L’auteur essaie d’analyser les mobiles qui peuvent incliner les hommes à louer le passé et à dénigrer le présent. Cette explication ne peut s’effectuer que sur fond d’une psychologie générale de l’humain, explicitée dans les toutes dernières lignes du texte (sixième paragraphe, troisième et dernier moment du texte).

On peut suivre d’emblée ici un aphorisme de Nietzsche (Humain, trop humain), qui montre que, quel que soit l’éclat des actions d’un homme, quelle que soit la profondeur de sa réflexion sur son passé, il n’en reste pour finir que sa propre biographie (I, 513). Ainsi Machiavel a occupé des fonctions administratives et politiques importantes à Florence, mais il fut contraint de s’exiler à l’avènement des Médicis. Exilé, il utilise sa réclusion pour réfléchir sur l’histoire, sur le passé, en s’intéressant à l’historien Tite Live. Même si le contenu de l’oeuvre de cet auteur n’est plus d’actualité, on peut néanmoins — en supposant la somme de bien et la somme de virtu constante globalement à travers les époques et les pays — se servir de ce qui a été dit et fait pour améliorer le présent.

Machiavel propose donc dans ce texte une réflexion générale sur la manière de juger le passé par rapport au présent. Il utilise ce thème pour esquisser d’une part une psychologie générale de l’humain — et en particulier celui qui fait l’histoire et celui qui fait de l’histoire, i.e. qui l’écrit. Et d’autre part il ébauche une critique de l’actualité politique de son temps — à savoir les troubles à l’intérieur du Duché de Florence et entre les différentes cités de l’Italie.

Le texte s’articule à travers ses six paragraphes en trois moments bien distincts. Dans un premier moment (lignes 1 à 22, quatre premiers paragraphes) Machiavel pose une thèse : les hommes en général louent le passé et blâment le présent. Il tente de la justifier en l’expliquant par deux raisons. Dans un second moment (lignes 23 à 38, paragraphe cinq), Machiavel pose une seconde thèse : le monde demeure dans le même état où il a été de tout temps. Cette thèse peut se penser corrélativement à la première dans la mesure où, si le monde demeure en un état constant, il n’y a alors aucune raison de privilégier le passé par rapport au présent. Nous projetons sur le monde les déficiences de notre jugement sur le monde. Cette idée est illustrée par un exemple global qui a pour fonction “in fine” pour Machiavel, d’amorcer une critique du climat politique de son temps et de son pays. Enfin, dans un troisième et dernier moment du texte (lignes 39 à 49, sixième paragraphe), Machiavel confirme sa première thèse en montrant que l’erreur gît dans le jugement humain. Et il relie sa deuxième thèse à une psychologie générale de l’humain en marquant la différence, l’opposition entre la constance du monde et l’inconstance de l’homme.

Nous poserons donc successivement trois questions à ce texte, afin d’en éclairer la démarche. D’abord, d’où vient cette différence d’appréciation entre le passé et le présent : peut-elle être évitée ou contournée? Ensuite, peut-on vraiment prouver, à partir de la marche des choses humaines, que l’état du monde est constant? Enfin, l’erreur de jugement que l’on porte sur le passé peut-elle être évitée : y a-t-il une fatalité de la nature humaine qui la porterait à un désir en excès sur ses capacités?

 

 

 

 

En position d’exil et fort d’une grande expérience politique, administrative et diplomatique, Machiavel peut donc à loisir s’interroger sur le rapport de l’homme à son passé. Cette interrogation est possible surtout après la lecture de l’historien romain Tite Live. Fort de sa propre expérience humaine et du récit de l’expérience humaine d’autres historiens, Machiavel peut énoncer une proposition générale sur l’homme. L’opposition de “tous” (l.1) et de “souvent” (l.1) marque une nuance. Il y a des cas — il y reviendra dans le second moment — où on a raison de louer le passé. Mais ces cas sont rares et en général on se rend coupable d’une erreur de jugement en valorisant excessivement le passé (excès de l’attitude laudative). Nietzsche montrera parfaitement dans sa  Seconde considération intempestive (De l’utilité et des inconvénients des études historiques pour la vie) que les historiens de type monumental ou antiquaire avancent dans le devenir à reculons, et naissent avec des cheveux blancs, vieillards chenus vieillis avant d’avoir vécu. En effet le passé semble attirant parce qu’il est lointain, et il constitue un très bon alibi — une fuite dans un ailleurs qui sert de refuge pour éviter les difficultés — pour ne pas affronter le présent de la vie, et la vie du présent dans sa présence.

Nous connaissons tous l’illusion rétrospective qui consiste à affirmer que “c’était mieux dans l’ancien temps”, soit que nous l’ayons vécu — mais Machiavel traitera cette hypothèse au début du sixième paragraphe —, soit que nous l’ayons lu chez les historiens ou entendu raconter.

Pourquoi les hommes sont-ils si “férus” de ce qui a existé autrefois? Outre la raison évoquée précédemment et suggérée par Nietzsche (refus de vivre), on peut trouver dans les dernières lignes de ce texte une réponse qui montre son unité et sa cohérence. En effet les hommes étant altérés par nature d’un désir insatiable, ils se donnent l’illusion de le satisfaire en croyant que le passé était parfait, avait atteint une perfection, dont toute le suite ne serait qu’une dégradation. Mais au contraire la vie humaine n’est-elle pas, comme le suggère Nietzsche, un imparfait à jamais imperfectible?

Ainsi la louange remplace la connaissance car elle évite d’affronter la difficulté de connaître : “le service de la vérité est le plus dur service” (Nietzsche). Rien ne coûte de louer le passé, puisqu’il est dépassé et trépassé. Le prône est facile, la critique et la probité de la connaissance — chercher les preuves par l’épreuve — sont nettement moins aisées. D’autant que le souvenir n’est rien moins que fiable, et plutôt faible. Là encore c’est la fin du texte qui nous éclaire, car les hommes voient leur force de jugement décliner avec le temps (l.42) et ils changent (l.43).

Mais outre ces raisons préliminaires (explications ou principes d’intelligibilité) que l’on peut trouver par soi-même et par d’autres auteurs, Machiavel propose lui-même deux  raisons qui sont des principes d’explication mais qui peuvent aussi jouer le rôle de causes (l.21), i.e. de lois de production, comme le suggère la fin du quatrième paragraphe. Quel est donc l’ordre des raisons qui explique cet effet constaté immédiatement?

La première raison est objective, épistémique. Elle tient à la nature même de la vérité, qui ne se donne jamais entièrement à l’esprit de l’homme. Et a fortiori se dérobe la vérité du passé en tant que celui-ci n’est jamais totalement présent à l’esprit.

Mais la raison n’est pas uniquement ontologique et intrinsèquement liée à la notion de vérité. Il y va aussi d’une raison psychologique : on pense aux “cinquante pour cent” fameux chez Machiavel, entre le hasard et la volonté humaine prise dans le cours du monde. Ainsi les hommes ont honte de la vérité de leurs déficiences. Ils se font une fausse image (narcissique) de ce qui honore ou déshonore (l.6). Par principe de compensation, ce qui est dévalorisé, caché, l’est aussi par une amplification abusive de ce qu’on croit être à l’honneur de l’esprit. En réalité rien n’est plus honteux que d’avoir honte de la vérité, qu’elle nous paraisse laide ou belle. La pompe (l.6) et l’emphase (l.7) sont bien des maladies psychologiques humaines, trop humaines. La clé de leur emprise est elle aussi donnée à la fin du texte, en sa grande cohérence logique et psychologique. L’homme se sent totalement et illusoirement misérable eu égard à ses prétentions factices et sans bornes (l.47). Ainsi il ne supporte plus la réalité, dans sa simplicité nue et crue, à cause de l’écart qu’il a creusé entre ce qu’il croit illusoirement devoir atteindre et la toute aussi fausse et illusoire représentation de ses propres capacités. Mais “A l’impossible nul n’est tenu” (Bergson), et “Il ne vaudrait pas mieux pour les hommes que tous leurs désirs fussent satisfaits” (Héraclite). A preuve : c’est en  se croyant tenu à l’impossible que l’on se rend toute vérité impossible. Et un début de satisfaction illusoire engendre une surenchère désastreuse. On est contraint de maquiller toujours plus les écarts creusés entre la réalité et sa représentation flatteuse par un maquillage initial. De même chez Rousseau (Discours sur les sciences et les arts), le progrès augmente pour résorber la progression du mal qu’il a engendré.

L’écart entre la vérité historique du passé et sa représentation factice se creuse doublement dans les deux sens. On rend tacites certains événements et emphatiques certains autres. Mais outre cette détermination accidentelle et extérieure (mais implacable dans ses effets), on constate aussi (l.7) une tendance à l’adoration de la domination, et à l’idolâtrie de ses effets. L’homme reste esclave de la libido dominandi (désir de dominer). A tel point que, lorsqu’elle ne s’exerce pas sur nous  (ce qui est toujours pénible) on l’exalte chez les autres. Les historiens sont des esclaves qui acceptent leur joug (ils se “subjuguent”) complaisamment en une sorte de servitude volontaire qui peut dégoûter plus d’un la Boétie. On retrouve cette critique chez Nietzsche dans un fragment célèbre : “Les grandes guerres modernes sont les conséquences directes des études historiques.” En effet, l’exaltation indue de certains aspects du passé “engendre au peuple de faux souvenirs” comme le rappelle finement Valéry dans ses  Cahiers.

Le désir de dépassement, de triomphe, et de domination, est si profondément ancré et enraciné en l’homme qu’il investit à tort de faux objets. Ce n’est même pas une attitude partisane mais intrinsèque. On exagère aussi “la résistance des ennemis vaincus”. (l.8) Cette inclination pathologique à la vénération et à l’idolâtrie de la force, de la puissance — “Vous aussi , vous êtes, comme le monde, cette volonté de puissance et rien d’autre” (Nietzsche,  La volonté de puissance, livre II chapitre I § 53) — puissance saine ou malade, se transmet de génération en génération. Le temps s’écoule, on oublie les sources, on s’éloigne du point de départ mais la vénération fantasmatique s’accroît dans l’oubli et l’illusion de la vérité initiale.

La seconde raison (l.10, §3, début) invoquée par Machiavel, est de nature psychologique. On ne peut pas vraiment haïr le passé, parce qu’on n’y est pas vraiment intéressé — immergé, au sens vital de l’urgence immédiate. Même les événements passés les plus horribles ne nous touchent guère, et ne dit-on pas qu’on oublie plus facilement le mal passé que le bien passé? Machiavel, fin connaisseur et psychologue des hommes, montre que les deux mobiles les plus puissants de la haine sont la crainte et l’envie. Comment les définir? La crainte est la représentation d’un mal possible à venir. La crainte est toujours exagératrice et elle n’est jamais une fatalité dans son objet. Car pour Machiavel la moitié du réel est entre nos mains, l’autre moitié entre les mains du Hasard, du Sort, de la Fortune, trois “divinités” par ailleurs totalement dépourvues de mains, d’yeux, d’esprit, d’intention. Elles ne veulent ni bien ni mal, elles ne savent rien ni ne sentent rien. Elles sont sourdes, aveugles et muettes. Mais elles restent absolument hors de nos prises. Ainsi même sans être stoïcien au sens fort d’Epictète (“On ne souffre pas des choses, mais de la représentation des choses”) ou en un sens nuancé, celui de Montaigne (“Celui qui craint de souffrir, il souffre déjà de ce qu’il craint”), il serait possible de diminuer la crainte, et partant de surmonter la crainte du présent. Il s’agirait avec Nietzsche de repenser l’innocence du devenir (die Unschuldichkeit des Werdens) et l’Amor Fati. On ne souffre pas tant en effet du passé, car il est passé et ne nous atteint plus directement. De même nous souffrons de l’envie (l.10), forme laide de l’impuissance qui consiste dans le désir de voir l’autre privé de ce que nous ne pouvons obtenir par nos propres moyens. Mais le passé est définitivement nécessaire, nous ne pouvons espérer le modifier. De même la jalousie y est sans objet, car il ne nous appartient plus, il est universel. Alors que la jalousie consiste dans la tendance à ne se départir de rien, et à l’inverse de l’envie, de vouloir priver l’autre de ce que nous possédons.

 

Il s’agit ici bien  ici de mobiles (l.10), différents des motifs,  selon la belle distinction kantienne à l’oeuvre dans la Critique le la raison pratique. Le motif reste une détermination motrice, d’ordre raisonnable et rationnel. L’homme en est souvent dépourvu (l.49). Le mobile est une détermination affective, pathologique, qui nous mobilise et nous manipule dans l’esclavage le plus complet, d’autant plus qu’il reste inconscient. Acteurs ou spectateurs (l.11) nous accédons à une réalité présente, d’abord complète (“rien ne nous est dérobé”) et d’autre part mélangée de bien et de mal, d’agréable et de désagréable. Il faut noter que Machiavel croise les deux catégories en y soustrayant un élément. Le bien objectif est obstrué, offusqué, occulté, non par le mal, mais par le sentiment subjectif du désagréable. Ici en effet s’introduit une dimension subjective. Ce n’est pas le mal objectif qui nous empêche de saisir le bien intrinsèque des événements dont l’avènement se déploie sous nos yeux. Ce sont nos liens subjectifs étroits avec le désagrément. Ainsi nous confondons par une singulière mais repérable erreur de jugement, le mal et le désagréable.

Ainsi l’illusion produite par une erreur de jugement, elle-même dérivée d’une mauvaise maîtrise psychologique, est complète (l.13) dans l’interversion des valeurs. Le présent est blâmé alors qu’il mérite des éloges. Ensuite, quand il sera à son tour transformé en passé il recouvrera une dignité illusoire et surtout inefficace. Car il s’agit d’agir sur le présent en le croyant digne d’une telle transformation, non de l’enfermer dans une mélancolie stérile qui, il est vrai, ne nous demande aucun effort.

Pour mieux faire comprendre son point de vue, mais aussi pour statuer sur l’oeuvre d’art — Machiavel est contemporain de la peinture et de la sculpture florentines et en général de la renaissance artistique italienne — l’auteur du texte monte qu’à la différence des oeuvres d’art (soustraites en bien ou en mal à l’emprise du temps), les actions des hommes restent sous l’empire des fluctuations du temps. Car elles ne sortent pas, contrairement aux oeuvres d’art, du flux du temps. Elles ne constituent pas à elles seules un éternité, mais restent prises dans la temporalité et les vicissitudes continues de l’histoire.

Pourtant on peut objecter que les oeuvres d’art au moment où elles sont créées ne bénéficient pas nécessairement de la reconnaissance que l’histoire leur attribue ensuite progressivement et rétrospectivement. L’histoire de l’art nous en donne d’ailleurs des témoignages : que de génies ignorés de leur temps autant que d’oeuvres à la mode de leur temps qui croupissent maintenant dans les caves des musées. La peinture et la sculpture florentines étaient-elles aussi adulées et adorées du temps de Machiavel que de nos jours? Il est permis d’en douter. Car nous vénérons et conservons (comme montre Nietzsche, dans la seconde Considération) ce que nous estimons ne plus pouvoir revenir et ce que nous estimons (souvent plus à tort qu’à raison) impuissants à jamais faire revenir. Il est vrai que l’oeuvre n’a ni passé ni avenir et qu’elle participe de l’éternelle présence à soi de l’esprit. Au contraire les prosaïques actions humaines ne se suffisent pas à elles-mêmes. Elles sont portées par ue provenance déterminée et appelées à une estimation, non préalablement fixée, mais inéluctable en fonction des vicissitudes en devenir du temps de l’époque.

Dès lors, fort de ce contrepoint et appuyé sur cette différence esthétique et politique, Machiavel peut clore ce premier moment de sa réflexion en réitérant au début du quatrième paragraphe (l.16) l’idée que cette dissymétrie d’appréciation est d’une part une habitude —ancrée dans le temps, on a vu comment — et générale, car il y aune nature humaine aux déterminations de laquelle nul être humain n’échappe. Mais utilisant toujours cet art du contrepoint  et de la différence, Machiavel précise que cette habitude n’est pas entièrement mauvaise. Elle peut conduire à de justes résultats. Mais pour imiter Pascal — “l’imagination, puissance d’erreur, maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité si elle l’était de l’erreur”—, cette habitude, comme seconde nature qui remplace la première, celle du bon sens, est d’autant plus dangereuse qu’elle mène quelquefois à des considérations justes. Ainsi le danger est-il d’induire illégitimement à partir de quelques cas rares et sporadiques de justesse, une justesse continuelle. Car ce qui est mauvais dans une habitude, ce n’est pas tant ses résultats (qui peuvent être bons) que son manque de justification et sa rencontre aléatoire avec la vérité. Socrate adresse le même reproche à l’opinion vraie, non pas de tomber juste, mais d’être incapable de rendre compte d’une méthode pour atteindre le juste.

Comment expliquer donc que cette habitude (de louer le passé et de dénigrer le présent) tombe quelquefois juste? La raison en est que les choses humaines oscillent et fluctuent. Nous sommes en effet dans la contingence du sublunaire qui ne se réduit précisément pas à la fatalité. Les choses sont donc susceptibles de progression ou de régression (l.18). Machiavel ne suggère d’ailleurs pas que les déclins sont la ruse d’un progrès plus caché, comme chez Zarathoustra : “J’aime ceux qui déclinent, car en périssant ils se dépassent”. La “loi” (l.18), exprimée dans ce “tantôt…tantôt”, n’est d’ailleurs pas imputable au destin ou à la fatalité, pas plus qu’il n’en incombe la responsabilité à la seule volonté libre de l’homme. C’est la loi des “cinquante pour cent” imputable à la fortune aveugle et à la volonté humaine respectivement. Machiavel par souci de réalisme s’empresse alors d’exhiber un exemple général (l.18) qui n’est sans doute d’ailleurs pas sans rapport avec sa riche expérience du monde politique, stratégique et diplomatique de son temps et son pays. L’homme est perfectible i.e. il est susceptible de s’acheminer vers une perfection, un accomplissement plus grand. Pour cela il est nécessaire de posséder une virtu une force d’âme qui certes n’est pas donnée à tous, mais qui est susceptible de servir d’exemple et de modèle. Il faut noter qu’à l’époque de Machiavel, celle des cités et des duchés (avant l’unité de l’Italie) une ville pouvait être assimilée à un Etat. S’il se trouve que la constitution présente est efficace, il ne convient alors pas de préférer le passé au présent (l.21). Il faut s’arrêter ici sur le rapport de signification entre les causes et les raisons. On explique cette erreur d’interprétation qui consiste à valoriser le passé — alors que tout indique une progression présente —, par des circonstances réelles (causes) indiquées par Machiavel sous la forme de deux raisons. Une cause, quand on la saisit comme principe d’explication, devient une raison. Et symétriquement, une raison, quand on la pense du côté du caractère efficient et efficace que produit l’interprétation immanente qui lui est associée, devient une cause (loi de production). On rend raison de la raison en la montrant comme cause et on “ac-cuse” la cause en l’exhibant comme raison, i.e. principe d’intelligibilité, plus que loi de production. Notons pour finir qu’une ville (au sens simplement géographique) peut être considérée par Machiavel comme un Etat si elle se voit munie d’une constitution républicaine construite par un législateur vertueux, non pas tant au sens moral qu’au sens civique et politique. La vertu consiste alors à viser toutjours l’intérêt général plutôt que son intérêt particulier, stigmatisé à la fin du second moment du texte (§5, l.37 à 38). Ceux qui siègent “pro tribunali”, les tribuns politiques investis de responsabilité, désirent davantage une adoration narcissique (l.38) avec ses conséquences directes — pouvoir, honneur, richesse — et ses corrélats indirects, les vices sous toutes leurs formes : volupté, luxure, corruption, trahison, concussion, prévarication, cruauté, domination. Seul le citoyen peut être digne d’être au pouvoir et d’orienter “la société et son cortège de misères et de crimes” (Hegel, Principes de la philosophie du droit), vers un statut de république où la chose publique (substance, res) reste l’essentiel de la visée et dépasse le  marasme des intérêts privés (privés d’universel).

 

 

 

 

Machiavel confirme ainsi sa première thèse, selon laquelle en règle générale le passé n’a pas plus de valeur que le présent, malgré cette polarisation dissymétrique du jugement. Puis l’auteur, dans un second moment du texte (cinquième paragraphe en entier, l. 23 à 38) va proposer une seconde thèse qu’il va s’efforcer d’illustrer de toute la force probante d’un exemple général résumant l’histoire mondiale. D’abord Machiavel montre la nécessité d’une réflexion, i.e. un retour sur soi qui ne se disperse pas dans l’infinité apparente des vicissitudes humaines. Il y a bien au cours du temps une marche des choses humaines mais celle-ci recèle une unité permanente accessible à la réflexion, i.e. à la saisie d’une idée dans son caractère intrinsèque. Machiavel porte son estimation sur la permanence du monde. Malgré les apparences de fluctuations et d’oscillations, c’est la stabilité globale de la somme totale qui est réelle (l.24). Les parties de l’ensemble fluctuent mais globalement se compensent, s’annulent, et se retranchent autant qu’elles s’ajoutent. Tout comme les ondes de l’océan se propagent sans déplacer de matière liquide, les vicissitudes, péripéties et avatars humains ne font que parcourir une réalité spatiale et temporelle (géographique et historique) qui reste globalement identique à elle-même.

S’ensuit alors l’exemple des anciens empires, que Machiavel tire de sa lecture de Tite Live. La déchéance et la dégradation des anciens empires sont liées à la décomposition de leurs moeurs au sens de la moralité objective chez Hegel (Sittlichkeit). Mais cette décomposition n’altérait pas le monde global, car d’autres naissances et croissances s’amorçaient d’ailleurs pour la compenser. Si le monde n’était pas intuitivement stable — raisonnement ex absurdo par contraposition —, alors il aurait été anéanti depuis longtemps à la suite de la première dégradation locale et sous la pression d’immenses forces entropiques. Cette décomposition peut être pensée comme la décomposition locale d’une partie d’un fruit qui entraîne progressivement l’anéantissement de la totalité de ce fruit. Comment Machiavel explique-t-il ce phénomène? Par le simple fait que le principe politique essentiel, la virtu, abandonne une partie du monde, mais ne s’abandonne pas elle-même : elle demeure éternelle comme idée. Elle se déplace, se propage, et son départ engendre la corruption de la partie dont elle s’absente. Cette absence indique non pas la nécessité d’une essence de la virtu mais la suppression d’un rapport de forces qui lui est consubstantiel comme conviction de pouvoir l’emporter. Tout comme chez Descartes, c’est davantage le départ de l’âme de son enveloppe corporelle qui entraîne la perte de celui-ci, plutôt qu’inversement la décomposition initiale du corps qui chasserait l’âme immortelle d’un réceptacle désormais inhabitable.

Ainsi Machiavel met-il en évidence une propagation linéaire de la virtu dans différents sites successifs : Assyrie, Médie, Perse, Italie, puis Rome, de l’Orient à l’Occident, comme un lever de soleil de la raison (Hegel). Puis à partir de Rome, la virtu passe sous le mode et le régime d’une propagation arborescente et rhizomatique. Les divisions et les répartitions varient mais la somme demeure constante. Les Francs, les Turcs, les Soudanais, les Arabes et enfin les Allemands forment une liste énumérative dont la raison semble résider dans la circularité du mouvement de la virtu. Ainsi elle part de l’Occident, pénètre l’Orient, puis revient à son point de départ, preuve supplémentaire de son invariabilité. Ainsi les peules qui détruisent un autre peuple le remplacent et investissent à leur tour  la virtu dont ils ont dépossédé les précédents. C’est alors qu’à bon droit on peut louer des qualités encore présentes alors qu’on croyait pouvoir les regretter comme définitivement absentes (l.32). Dans ces conditions on aurait effectivement tort de louer le passé, puisque le présent nous montre la vie réelle et présente de ces qualités. Mais dans certains cas c’est l’inverse qui se produit. Les peuples qui ont remplacé la domination romaine possèdent des qualités intrinsèques de virtu, qui les rendent aptes à supplanter la domination romaine. Et ce n’est que justice, car la virtu parcourt tous les peuples. Elle n’est pas uniquement l’apanage du peule romain. Par contre la virtu romaine n’a pas été remplacée à Rome. En somme pour Machiavel on a raison de louer le passé et de blâmer le présent en ce qui concerne les peuples qui ont perdu leur virtu (Italie et Grèce). C’est les sens des dernières lignes (§5, l. 34 à38) du paragraphe. Alors que les peuples florissants qui ont remplacé Rome dans ses conquêtes et son empire ont bénéficié et bénéficient encore de ce déplacement de la virtu en leur faveur.

En somme, ce que veut suggérer Machiavel au terme de ce second moment de sa réflexion est l’idée que l’histoire, la vénération du passé, ne peut servir que comme compensation d’une absence et non  comme principe d’action, idée que reprendra Nietzsche dans sa seconde Considération intempestive. Quand un peuple est en pleine expansion, et qu’en lui la virtu est vivante,  il aurait tort de se tourner mélancoliquement et nostalgiquement vers le passé. Ce serait contraire aux lois et aux exigences de la vie. Par contre dès que la virtu, par des processus décrits ci-dessus, s’est absentée, il convient de prendre le mode et le régime d’une contemplation du passé. Mais cette méthode peut-elle se révéler efficace et féconde pour redonner à un peuple se grandeur perdue?

Tout comme le principe de l’âme, en s’échappant d’un corps, la voue à la décomposition prochaine, la virtu s’est investie chez d’autres peuples et n’a plus laissé en Italie et en Grèce que, d’une part, la décomposition avancée (l.36) — infamie, absence de religion, de lois, de discipline militaire, omniprésence des vices —, et d’autre part la consolation, peut-être abstraite, de la remémoration d’un passé éclatant. C’est pourtant la seule façon légitime d’envisager la grandeur passée : masquer l’infamie, la mauvaise réputation et permettre de temporiser — l’histoire comme force du cunctator. Au contraire, comme le montre Nietzsche, les peuples florissants n’ont nul besoin d’attitude historique, conservatrice et vénératrice.

On conçoit alors toute la subtilité psychologique et médicative de la réflexion machiavélienne. La contemplation du passé n’est, pour Machiavel, pas indiquée dans tous les cas. C’est un remède qui peut se révéler nuisible à ceux dont le cas ne requiert pas qu’on l’utilise. Par contre il peut se révéler salutaire à ceux pour qui il est fortement indiqué. Après l’unité de l’Italie, ses vicissitudes et son état actuel, on peut se demander si le remède proposé par Machiavel —louer le passé et blâmer le présent dans certains cas problématiques — s’est avéré efficace.

 

 

 

 

Dans un troisième et dernier moment, Machiavel clôt son propos en une sorte de circularité non déficiente, mais efficiente : “pour revenir à notre sujet” (l.39). Il y confirme une nouvelle fois, en un quatrième argument, la validité de la thèse initiale, à savoir que les hommes louent dans la majeure partie des cas — on a vu dans le second moment l’exception et le contre-exemple — le passé et blâment à tort le présent. Le premier argument était celui de la dissimulation de la vérité (l.5) .Le second argument était celui des motifs psychologiques de la crainte et de l’envie. Ces deux arguments peuvent être qualifiés de particuliers. Les deux suivants sont plus généraux. Le troisième argument concerne en effet la permanence globale de l’état du monde et de la marche des choses (l.23). Enfin le quatrième argument, également d’ordre général (l.40), montre que l’erreur de jugement est dérivée d’une perspective faussée. Les hommes n’ont pas une connaissance aussi parfaite du présent et du passé (l.40). Ainsi, en effet, le jugement vieillit et change avec son objet, et provoque des aberrations d’interprétations autant en ce qui concerne des objets neutres qu’en ce qui concerne sa propre vie. Les hommes en effet ne conservent pas la même force de jugements et les mêmes appétits (l.42). C’est une idée courante et commune que l’attitude historique d’appréciation du passé est elle-même d’ordre historique. L’histoire, faite et écrite, est elle-même prise dans l’historicité. L’important n’est pas d’avoir une méthode objective au sens absolu mais une méthode adaptée à l’évolution même de l’objet auquel elle s’applique.

La thèse de Machiavel est que ce n’est pas le monde permanent en lui-même qui est responsable de nos erreurs d’appréciation, mais notre jugement lui-même, inconscient de ses propres modifications et n’ayant donc pas la présence d’esprit de les rectifier. Les appétits, les plaisirs, les perspectives changent (l.44). Ainsi le présent  est au fond mieux jugé que le passé, car par définition la puissance de jugement reste exactement adéquate à son objet dans ce cas. Ce qui n’est plus le cas du passé, puisqu’on juge dans le présent un événement passé, augmentant ainsi l’écart et le risque d’illusion.

C’est pourquoi (l.45), comme nous gagnons en jugement et en prudence, nous sommes plus capables de discerner dans le passé le bien plutôt que le mauvais. Mais c’est encore une conséquence de l’imprudence, que d’accuser les temps de cette soi-disant dégradation du présent par rapport au passé. Alors qu’en réalité seul notre jugement est en cause et doit être “ac-cusé” (intégré dans la chaîne des causes et compris par elle). Mais comme dit Descartes en son Discours de la méthode, personne n’est près à reconnaître qu’il manque de jugement, ou que son jugement est déficient. Nous manquons de probité, i.e. de capacité à accéder à une preuve (probans) par une épreuve. Nous fuyons nos déficiences en projetant sur l’extériorité ce que nous ne pouvons supporter de note intériorité.

Machiavel achève alors sa réflexion par une notation de psychologie générale concernant l’humain. La raison générale qui fait et permet d’expliquer que l’homme a tendance à louer le passé et blâmer le présent provient d’un ailleurs (l.46) : par ailleurs, d’ailleurs, la détermination générale de l’humain est négative et provient d’une mystérieuse déficience ontologique. “Condition de l’homme : orgueil, inconstance, ennui, inquiétude.” (Pascal, Pensées). L’homme est “in-satiable”, il n’en a jamais assez, satis (l.47). Non pas qu’il ait une capacité infinie à recevoir (comme Gargantua), car au contraire il est plutôt d’une nature mesquine, superficielle et bornée. Mais c’est qu’il n’approfondit rien et là encore, selon le principe universel de compensation, il ré-équilibre son manque d’intensité, de profondeur et de qualitatif, par un excès de variété, de surface, d’extensif et de quantitatif. Mais de toutes façons : “Il ne vaudrait pas mieux pour les hommes que tous leurs désirs fussent satisfaits”(Héraclite). Car le vrai problème ne réside pas dans l’obtention de la quantité, mais dans le mode et le régime de saisie des principes en leur intensité.

Le mécontentement et le dégoût (l.48) sont alors nécessairement au rendez-vous de tant d’incompréhension de soi-même. Le mécontentement dérive du sentiment illusoire d’un écart entre ce que l’on croit pouvoir désirer — ce à quoi on croit illusoirement avoir droit — et la représentation tout aussi factice et fantasmatique de ce que l’on croit pouvoir obtenir (l.47). Le mécontentement peut s’entendre aussi bien au sens cartésien (sentiment d’impuissance pour n’avoir pas fait son maximum en toute liberté et générosité) qu’au sens spinoziste : à savoir être impuissant à saisir l’idée adéquate de ce que l’on est et de ce qui nous est nécessaire selon notre idée intrinsèque.

Le dégoût (l.48) peut aussi se penser tout simplement comme un manque de goût (de jugement) de soi. Etre dégoûté de soi c’est, à l’inverse de Montaigne — ce grand goûteur de l’existence, en toute sa profonde et éternelle saveur —, être impuissant à se goûter (sapere, sapiens), se juger, s’évaluer soi-même en toute objectivité et probité. Et pourtant “chacun est éternel à sa place” (Goethe). Cette déficience du jugement de goût non pas sensuel ni esthétique, mais éthique, amène à basculer dans les représentations fantasmatiques de la crainte et de l’espérance face à l’avenir (l.49). Ce mobile passionnel est déraisonnable.

 

 

 

 

 

La profonde subtilité de ce texte de Machiavel nous invite à considérer, donc, que l’usage de la représentation du passé et sa constitution possible en histoire reste problématique, et pour la majeure partie des humains, aporétique. La posologie de la représentation du passé doit être presque médicalement réfléchie. Elle ne doit pas être administrée de la même façon à tous les peuples et dans toutes les circonstances, ce que montrera tout aussi bien Nietzsche dans sa seconde Considération intempestive.

En tout état de cause, il est nécessaire pour Machiavel de tenir compte d’une psychologie objective et générale de l’humain, avec ses limites, ses déficiences. La nature même de son jugement  sur l’histoire doit être prise dans une évolution historique, individuelle et collective. La doctrine politique et historique du grand Nicolas — politique et histoire sont tout un pour lui — est une doctrine du réalisme et de l’action, à partir du présent de la vie. Il ne s’agit donc jamais de fuir dans la nostalgie et la mélancolie d’un passé illusoire, mais le faire (as-) servir de manière critique à la  construction du présent. De même que, dans d’autres textes, il s’agissait de ne jamais céder à la mauvaise foi et à la mauvaise conscience d’une représentation fataliste, à la manière de l’argument paresseux — fatum mahometanum, argos logos. L’image machiavélienne de la construction d’une digue qui arrête pour moitié les coups du sort reste probante et prégnante.

Machiavel semble ici nous suggérer par anticipation la profonde pensée de Paul Veyne à la fin de son ouvrage  Comment on écrit l’histoire, selon laquelle, d’une part l’histoire ne sera que ce que nous en ferons d’après les documents disponibles, et d’autre part, plus profondément, elle ne sera que ce que les conventions du genre (i.e. la démarche historienne), elles-mêmes soumises à la marche du temps, feront d’elle.

 

Christophe Steinlein (novembre 2003).

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