COMMENTAIRE 15

TEXTE  DE  NIETZSCHE.

 

ECCE  HOMO (IV, §7).

 

 

« M’a-t-on compris?

— Ce qui me met à l’écart, ce qui me coupe du reste de l’humanité, c’est d’avoir découvert et mis à nu la morale chrétienne. C’est pourquoi j’avais besoin d’un mot qui renfermât le sens d’un défi lancé à chacun. Ne pas avoir ouvert les yeux plus tôt sur ce point, j’y vois la plus grande malhonnêteté que l’humanité ait sur la conscience, la mystification faite instinct, la volonté la plus délibérée de ne pas voir le moindre événement, la moindre causalité, la moindre réalité. J’y vois la falsification in psychologicis poussée jusqu’au crime.

L’aveuglement devant le christianisme est le crime par excellence, le crime contre la vie. Les millénaires, les peuples, les premiers comme les derniers des hommes, les philosophes et les vieilles femmes, tous se valent sur ce point à l’exception de cinq ou six moments de l’histoire, moi étant le septième. Le chrétien était jusqu’ici l'”être moral” par définition, un curiosum sans pareil et, en tant qu”‘être moral”, plus absurde, plus mensonger, plus vain, plus léger, plus nuisible à lui-même que le pire contempteur de l’humanité ne saurait le rêver. La morale chrétienne — la forme la plus pernicieuse de la volonté de mensonge, la véritable Circé de l’humanité : ce qui a corrompu l’humanité. A ce spectacle ce n’est pas tant l’erreur en tant qu’erreur qui me révolte, ce n’est pas tant le manque millénaire du “bon vouloir”, de discipline, de correction, d’audace intellectuelle qui se trahit dans sa victoire. C’est le manque de naturel, c’est le fait parfaitement atroce que la contre-nature ait, en tant que morale, reçu les plus grands honneurs, et soit restée suspendue au-dessus de l’humanité, en tant que loi, qu’impératif catégorique!

S’égarer à ce point et non en tant qu’individu, non en tant que peuple, mais en tant qu’humanité tout entière… Que l’on ait enseigné à mépriser les instincts fondamentaux de la vie, que l’on ait inventé de toutes pièces une “âme”, un “esprit” à seule fin de ruiner le corps. Que l’on enseigne encore à ressentir la condition première de la vie, la sexualité, comme quelque chose d’impur. Que l’on cherche le principe du mal dans ce qui est le plus indispensable pour prospérer, dans un strict égoïsme (le terme même a quelque chose de péjoratif!). Qu’inversement l’on voie la valeur suprême — que dis-je, la valeur en soi! —dans le signe même du déclin, dans l’opposition à l’instinct, dans le “désintéressement”, dans la perte du centre de gravité, dans la “dépersonnalisation” et 1″‘amour du prochain” (dans la manie maladive du prochain!).

Eh! Quoi?! L’humanité même serait-elle en décadence? L’aurait-elle toujours été? Ce qui est sûr, c’est que seules des valeurs de décadence lui ont été inculquées comme valeurs suprêmes. La morale du renoncement est par excellence la morale de la dégénérescence, c’est la constatation : “Je suis perdu” traduite par l’impératif: “Périssez tous!”, et pas seulement par cet impératif! Cette morale du renoncement, la seule qui ait jamais été enseignée, trahit un “vouloir-mourir”, elle nie la vie dans son principe le plus élémentaire. Reste la possibilité que ce ne soit pas l’humanité qui soit en pleine dégénérescence, mais seulement cette engeance parasitaire, la race des prêtres qui, grâce à la morale, a su à coups de mensonges, s’imposer comme arbitre de valeurs, et qui a pressenti dans la morale chrétienne son meilleur moyen d’accéder au pouvoir.

Et de fait c’est bien là ma conviction : les professeurs, les guides de l’humanité, y compris les théologiens, furent tous sans exception des décadents. De là l’inversion de toutes les valeurs en valeurs hostiles à la vie, de là la morale.

Définition de la morale : l’idiosyncrasie des décadents, avec l’arrière-pensée (couronnée de succès!) de se venger de la vie. Je tiens beaucoup à cette définition.»

 

 

Ce texte, un des derniers de l’opuscule d’autobiographie intellectuelle intitulé Ecce Homo (pour parodier sans doute la formule de présentation du Christ par Pilate précédant sa condamnation et son supplice perpétré par les pharisiens fanatiques), apparaît d’emblée et rétrospectivement comme déjà empreint d’une exaltation et d’une obsession de la solitude et de l’intempestivité : “M’a-t-on compris?”. On y remarque un abus de mots soulignés, des artifices de rhétorique pamphlétaire, comme si Nietzsche voulait hurler, de peur de ne pas être entendu. Il est vrai qu’il vient alors tout juste d’écrire L’Antéchrist, une imprécation, un anathème, une vitupération excessifs contre le christianisme de l’Eglise, dont il examine ici la morale. Ainsi la dernière obsession de Nietzsche reste la morale en général et surtout ici la morale chrétienne. Il dira d’ailleurs vers la fin du texte que le christianisme est une morale du renoncement, ce qui est précisément la raison pour laquelle seule elle fut enseignée. Car pour que le renoncement d’un petit nombre s’établisse, il faut que tous l’acceptent. Si Nietzsche s’intéresse dans sa jeunesse au problème de la culture (La naissance de la tragédie, Cinq conférences sur l’avenir de nos établissements d’enseignement), les oeuvres de la fin (Généalogie de la morale et L’Antéchrist) portent essentiellement sur la morale, chrétienne en particulier.

 

La thématique de ce texte est donc l’examen par Nietzsche des rapports entre la décadence en général et l’intoxication de l’humanité par la morale chrétienne d’Eglise (celle des prêtres). Après l’effectuation d’un processus généalogique pour cerner les causes de la morale chrétienne à partir de ses symptômes, Nietzsche montre la nécessité d’une inversion de l’inversion à laquelle la morale chrétienne s’est adonnée. Plus exactement il s’agirait pour Nietzsche de redresser la perversion dont s’est rendue coupable la morale chrétienne. Ce qui amènera nécessairement une définition de la morale qui, à son tour, rétrospectivement, viendra corroborer pleinement l’hypothèse initiale de la perversion chrétienne. La thèse fondamentale de ce texte est l’affirmation par Nietzsche que la morale chrétienne est une anti-nature, ou bien qu’elle est contre-nature (les deux expressions seront à différencier). Cette thèse commande à la fois la nécessité de la démarche généalogique et l’exigence de redressement de la perversion dénoncée.

Le problème que pose Nietzsche implicitement dans ce texte est de savoir, à partir de la constatation de fait des dégâts causés par le christianisme, comment il a été possible que l’humanité se soit aveuglé à ce point. Ce problème nous conduit donc à poser deux questions corrélatives. Comment Nietzsche peut-il démontrer que la morale est contre-nature? Comment peut-on affirmer que dans la nature il puisse exister une contre-nature? En second lieu comment peut-on démontrer que seule une certaine catégorie d’êtres humains ait pu contaminer l’humanité?

 

Ce texte peut se découper, de manière homogène et unitaire (comme tout aphorisme de Nietzsche), en quatre parties. D’abord (du début jusqu’à “corrompu l’humanité”), l’auteur indique comment il a procédé et par quels chemins il est passé pour mettre à nu le christianisme. Ensuite (de “A ce spectacle” jusqu’à “impératif catégorique”) il affirme sa thèse que la morale chrétienne n’est pas tant monstrueuse par son errance que par son anti-naturalité. En troisième lieu (de “s’égarer à ce point” jusqu’à “du prochain”), Nietzsche démontre sa thèse en définissant la contre-nature. Enfin (de “Eh! Quoi?!” jusqu’à la fin) il pose le problème de la décadence en tant que cause de la morale chrétienne.

A la lecture de la première partie du texte on doit se poser la question de savoir comment Nietzsche a réussi à découvrir et mettre à nu la morale chrétienne. La référence immédiate est à chercher dans les trois dissertations de La généalogie de la morale. La première (Bon et méchant, bon et mauvais) Montre en particulier la perversion opérée dans le vocabulaire aristocratique par le ressentiment plébéien propre à la morale chrétienne d’Eglise — car Nietzsche précisera dans un fragment posthume que “il n’y a jamais eu qu’un seul chrétien, et il est mort sur la croix”. L’aristocrate nomme “bon” le fort. Le chrétien le nomme méchant et se nomme lui-même bon pour se venger de cette inégalité naturelle. Nietzsche rétablit alors le sens exact des mots en inversant les valeurs chrétiennes et en nommant “mauvais” le faible, le chrétien, et “bon”, le fort, l’aristocrate. Car celui-ci possède assez de puissance pour être authentiquement méchant, c’est-à-dire dur et cruel, mais non pas d’une cruauté et d’une méchanceté chrétiennes, faibles, féminines, rongées par le ressentiment. On retrouve aussi le même souci généalogique dans les deux autres dissertations : La faute, la mauvaise conscience et ce qui leur ressemble et Que signifient les idéaux ascétiques?

 La seule façon pour Nietzsche de mettre à jour la vraie nature de la morale chrétienne se ramène à la probité. Elle se définit comme la faculté de ne pas s’aveugler, d’être assez puissant pour supporter la réalité de face et l’affronter sans se faire d’illusions. Mais cet aveuglement ici dénoncé est volontaire et responsable. C’est donc un crime. Les faibles selon Nietzsche doivent se montrer assez courageux pour périr volontairement face à une réalité qui leur est insupportable, plutôt que de survivre sournoisement en se voilant la face. Même moribond, le christianisme reste un poison : “Le cadavre des idées chrétiennes empoisonne le monde”. On peut se demander par ailleurs quel est le mot dont Nietzsche a besoin pour défier la morale chrétienne. On peut choisir ente “inversion”, immoralisme”, “Dionysos”, “Zarathoustra”. Le point commun entre ces quatre termes est en effet qu’ils nient tous la morale chrétienne. Dans le Crépuscule des idoles, Nietzsche remarque que, pour que la morale s’affermisse, il faut l’ébranler, lui tirer dessus. Ainsi l’immoralisme apparaît comme un défi vivant pour éprouver la morale chrétienne en ses fondements.

Précisément, pour Nietzsche, le plus juste est que tout soit injuste, le plus moral est que tout soit immoral. Car la pire immoralité selon Nietzsche se présentent quand les moribonds, les morts-vivants, les dégénérés de toute espèce entravent le développement de ceux qui affirment la vie. “On a toujours à défendre les forts contre les faibles. Pitié pour les forts!” On doit en effet, paradoxalement, protéger les forts, non seulement parce qu’ils sont les plus exposés, puisqu’ils se tiennent sur les plus hauts sommets. Mais aussi parce qu’ils sont grignotés chaque jour par les faibles, les femmes, les dégénérés de toute espèce. “On a mal compris la vie si l’on n’a pas vu la main qui, lentement, chaque jour, assassine”.

L’hypothèse de travail de Nietzsche est qu’il n’y a pas de morale en soi, donc pas de définition dogmatique de la morale. Car s’il en existait une, universelle, tout le monde la ressentirait, comme la faim et la soif. Or les puissants prospèrent sans aucune morale : non pas les puissants d’un régime social, qui sont souvent impuissants parce qu’ils s’abaissent à la flatterie, la normativité, et le pouvoir, qui corrompent toutes choses. Mais il s’agit toujours pour Nietzsche des puissants de la volonté de puissance, affirmative et créatrice de sens. Quels sont les cinq ou six moments de l’histoire, au-dessus de la morale chrétienne? On peut déjà citer toutes les exceptions de la grande politique : Alexandre, César, Napoléon (dont Nietzsche dit qu’il est la synthèse de l’inhumain et du surhumain). Mais l’auteur précise à la fin du texte qu’aucun des grands contemplatifs, guides du peuple ou théologiens, n’échappent à la contagion de la moraline, substance nocive sécrétée par la morale chrétienne, et en particulier par Rousseau, cette “tarentule morale”. Nietzsche, en une métaphore pour signifier le caractère suprême d’un parcours, mais aussi par auto-dérision parodique rassemblant la dernière énergie affirmative avant l’effondrement final, se pose comme le septième moment de l’histoire. Chez Nietzsche, l’individu authentiquement créateur et affirmateur de nouvelles valeurs devient à lui tout seul toute une époque, un moment de l’Histoire. “Au fond, tous les noms de l’Histoire, c’est moi”. Pour Nietzsche, le moraliste chrétien est un insecte nuisible à lui-même. Le propre du décadent est de ne pas savoir se soigner, car il prend des maux pour des remèdes et il aggrave ainsi son mal et fait péricliter la vie. La morale chrétienne se voulait initialement volonté de vérité : “Je suis la vérité, le chemin et la vie”. Mais dans la bouche des prêtres elle finit par se découvrir à elle-même dans sa véritable identité : la volonté du mensonge.

 

La volonté chrétienne finira par se retourner contre elle-même et s’interdire le mensonge de la croyance en Dieu, elle s’anéantira dans le nihilisme. Telle est la prophétie de Nietzsche. Tout comme Circé qui transformait les compagnons d’Ulysse en pourceaux pour son propre usage, le christianisme d’Eglise souille et corrompt tout ce qu’il touche. Le thème de prédilection de Nietzsche est de se lamenter de la corruption, par le christianisme, de ce frère égaré, Pascal. Nietzsche dit qu’il ne lèverait même pas le petit doigt pour essayer de réfuter toutes les absurdités théoriques du christianisme. Mais ce qu’il ne peut lui pardonner c’est d’avoir corrompu les plus grandes âmes (en particulier Pascal). “Car les âmes les plus hautes ont, elles aussi, leurs heures de lassitude”. Ainsi, dans un seconde partie, Nietzsche montre qu’il ne condamne pas tant l’erreur théorique du christianisme (Dieu est contradictoire, car si le monde avait un état d’équilibre, il l’aurait déjà atteint) que sa nuisance pernicieuse pour la vie. Le christianisme s’avère en effet aux antipodes des vertus aristocratiques : distance, maintien, discipline, audace.

Mais on peut aussi se poser la question de savoir pourquoi et comment la négation de la vie a été élevée au pinacle comme un idéal. Cette négation reste évidemment masquée car le chrétien parle lui aussi, pour ne pas se compromettre, de la vie en termes positifs. On pourrait répondre en disant qu’on ne fait que la théologie que notre propre corps nous suggère. Le corps (la grande raison) est la force primitive originaire qui interprète toutes choses. Voilà pourquoi la culture authentique, la culture aristocratique, ne peut être fondée que sur des corps affirmatifs, qui échappent et se soustraient à toute réactivité.

Les grandes individualités en effet affirment la vie dans l’auto-interprétation qu’elles font de leur corps. Rappelons ici que la notion de corps chez Nietzsche revêt une acception plus large que la simple corporéité matérielle : elle désigne le rapport global à la vie, en incluant l’instinct et une certaine forme de pensée. A l’inverse des aristocrates de la vie, le corps débiles des chrétiens sécrète nécessairement une interprétation négatrice de la vie. Nietzsche montre que les Grecs (en particulier les présocratiques et Homère) possédaient un corps splendide, et donc une culture affirmative des valeurs de la vie (la beauté, l’esprit, la puissance créatrice). Ainsi ils hypostasiaient toute leur puissance naturellement dans la figure de dieux sains et puissants. Ils l’immortalisaient et la divinisaient ainsi, pour, en retour, pouvoir jouir de ce surcroît de puissance ainsi démultipliée. Au contraire, le Dieu chrétien, rachitique, crucifié, sanglant, maigre, moribond, apparaît inversement comme la nécessaire projection de l’identité corporelle et culturelle des chrétiens.

Pour Nietzsche on n’a jamais que le dieu qu’on mérite en fonction de la puissance forgée ou de la débilité sécrétée par le corps, autrement dit le rapport à la vie, et la représentation qui l’accompagne. Cependant on pourrait poser une question à Nietzsche. Qu’est-ce qu’une contre-nature, si lui-même au paragraphe 9 (partie I) de Par-delà bien et mal réfute l’idée même de nature? En effet, pour Nietzsche, les stoïciens jouent la comédie, font semblant de vivre conformément à la nature. Mais précisément : ou bien la Nature est la Vie, et alors en vivant conformément à la nature on ne se conforme à rien d’autre qu’à la volonté de puissance en nous. Ou bien les stoïciens construisent à partir de leur ressentiment moral (leur haine de la vie, de son immoralité et de son injustice foncières) une nature artificielle qu’ils masquent en la faisant croire naturelle, et qui n’est que la projection de leurs propres préoccupations morales. Pour Nietzsche au contraire la nature comme modèle n’existe pas. Il n’y a que la vie. “Partout où j’ai trouvé la vie, j’ai trouvé la volonté de puissance”. Ainsi dans ces conditions, comment peut-il parler d’une contre-nature? Pour Nietzsche le stoïcisme est faible, féminin, lâche, tyrannique, toutes déterminations intrinsèquement liées. Le stoïcien veut imposer sa propre perspective décadente, en projetant sur la vie, au risque de la corrompre et de la défigurer, une nature fabriquée de toutes pièces. Celle-ci se révèle par ailleurs conforme à leurs propres préoccupations d’avortons sublimes, de rachitiques fielleux et vindicatifs, contre les heureux et les puissants au sens de l’affirmation créatrice du sens de la vie. Ils se font ensuite une gloriole d’avoir réussi à se conformer à ce qu’ils ont eux-mêmes formé, ce prétendu modèle de nature.

 

 

Ainsi chez Spinoza, “L’homme n’est pas un empire dans un empire”, tout est nature, et il n’y a donc pas de contre-nature. A fortiori chez Nietzsche toute notion de nature comme ensemble lié rationnellement est radicalement niée. En outre, pour Nietzsche, le christianisme nie toutes les passions affirmatives : l’orgueil, l’égoïsme créateur, la sexualité comme santé du corps, l’individualisme. Pour Nietzsche toute vie est foncièrement égoïste, car elle est volonté de puissance et d’accroissement, elle est volonté de toujours plus de puissance. L’altruiste dans ces conditions n’est rien d’autre qu’un égoïste infime et stérile, qui fuit sa propre affirmation dans les autres, qui se montre incapable d’affirmer pleinement et sainement son égoïsme vital. Pour le christianisme, comme apparemment pour Nietzsche (“J’aime ceux qui vont à leur perte, car en périssant ils se dépassent”) le déclin apparaît comme une valeur fondamentale. Mais chez Nietzsche il s’agit du déclin de maturation, de surabondance de forces et de dépassement du soi vers une de ses formes les plus hautes. Au contraire le chrétien entend le déclin comme fuite devant la vie. Il s’agit alors d’un étiolement, d’une décrépitude, d’un rabougrissement définitif de la force vitale et affirmative. On a donc le Dieu que mérite notre rapport à notre corps et à la vie. Le corps malsain, rachitique en son fond, ravagé par le ressentiment, élève au pinacle la notion de décrépitude, et sacrifie son corps au profit du salut de l’âme. Une philosophie chrétienne du corps n’est-elle pas un non-sens? Les chrétiens ne sont-ils pas tous par essence des contempteurs du corps et de la vie?

 

 

C’est donc cette inversion chrétienne des vraies valeurs, qu’on pourrait appeler la perversion chrétienne, que Nietzsche se propose à son tour d’inverser. Il veut la renverser pour rétablir l’ordre sain de la vie du corps et de la Terre.

 

 

Dans une dernière partie du texte, Nietzsche introduit alors la notion de décadence pour expliquer cet acharnement de la morale chrétienne contre la vie. Comme va le montrer la fin du texte, c’est la décadence qui est la cause de la naissance de la morale chrétienne. Toute l’attitude généalogique de Nietzsche, en toutes circonstances, est de rétablir l’ordre légitime, mais inversé par la perversion du ressentiment chrétien, entre la cause et l’effet. Ainsi, par exemple, dans La volonté de puissance, Nietzsche montre que ce n’est pas la décadence qui est la cause de la luxure, de l’usure, de l’épuisement et de la dégénérescence d’un peuple, mais c’est exactement et précisément l’inverse. C’est parce qu’un peuple devient épuisé et dégénéré qu’il glisse imperceptiblement vers la décadence. De manière générale Nietzsche s’efforce, tout comme la critique spinoziste de la finalité, de remettre la connexion cause / effet dans le bon ordre (par exemple dans la dénonciation des quatre grandes erreurs du Crépuscule des idoles). Cet ordre véritable, c’est celui que ne supportent pas les nihilistes de la morale chrétienne, et qu’ils s’efforcent de masquer en l’inversant. Mais on reste en droit de se poser la question de savoir quel est l’intérêt pour des êtres humains de prêcher une morale du renoncement et de la soumission? Nietzsche montre implicitement que ce ne peut pas être l’humanité tout entière qui renonce à elle-même. Car cette hypothèse supposerait un caractère universel dans chaque individu. Or, “L’homme est cet animal dont le caractère propre n’est pas encore fixé”. Donc cette morale du renoncement a été inoculée comme un venin, un poison par quelques-uns, qui ont ainsi corrompu la grande masse. Pourquoi? Parce qu’étant eux-mêmes faibles et rachitiques devant la vie, autrement dit ayant une volonté de puissance négative et réactive, ils vont néanmoins tenter de prendre le pouvoir pour se réconforter et se conforter dans leur propre faiblesse et impuissance, au lieu d’accepter de mourir d’eux-mêmes. Ainsi Zarathoustra dans De la libre mort, se lamente que tous les superflus de la Terre, la vermine qui rampe sur le Terre — “Tout ce qui rampe a la Terre en partage” proclame Héraclite —, et qui n’a manifestement rien à faire sur la Terre, refusent simplement de disparaître de leur plein gré. “La Terre a une peau, cette peau a une maladie, cette maladie c’est l’homme”. Mais Zarathoustra voudrait qu’on apprenne à mourir à la bonne heure, car un petit nombre meurent trop tôt et beaucoup d’autres meurent trop tard. Au contraire face à cette injustice des faibles, la véritable justice et moralité nietzschéennes voudraient qu’ils disparaissent immédiatement et d’eux-mêmes. Cependant il serait hors de propos d’assimiler, par pure singerie nihiliste, en un génocide raciste, les affirmations pures de la volonté de puissance selon lesquelles chacun devrait apprendre librement à choisir l’heure de sa mort en fonction de ce qu’il a pu réaliser sur Terre.

 

Mais rien ne se passe dans la réalité conformément aux voeux de Nietzsche. Comme le souligne La Fontaine, le plus semblable à la mort est paradoxalement celui qui la refuse le plus longtemps possible. “L’amour de la vie est presque toujours le contraire de l’amour d’une longue vie” (Le Gai Savoir). Mais une fois encore, Nietzsche, qui construit patiemment une apologie de la vie périlleuse et du risque créateur, montre implicitement qu’on ne peut pas sortir de la vie. Car elle est le fondement ultime de la volonté de puissance des humains sur Terre. La vie n’est d’ailleurs pour Nietzsche qu’un cas particulier, fortuit et rare, de la volonté de puissance. En effet le contempteur du corps affirme encore sa contemption. Celui qui renonce à toute affirmation continue cependant d’affirmer au moins sa renonciation. Avant de ne plus rien vouloir il faut nécessairement encore vouloir le rien. C’est pourquoi les moralistes chrétiens, prédicateurs de la mort lente (Zarathoustra) cherchent à préserver et accroître leur ressentiment en le rendant vivant dans la masse humaine, comme un ver se nourrit du cadavre à l’intérieur duquel il est logé.

Alors Nietzsche se pose la question de savoir si ce sont seulement les prêtres qui constituent l’infect foyer de contamination à partir duquel se propage le virus de la moraline sécrété par toutes les tarentules morales. La loi contre la christianisme qui constitue la dernière page, sans appel et en sept articles, de l’imprécation contre le christianisme que constitue L’Antéchrist est dénuée de toute ambiguïté : “Contre le prêtre, il n’y a pas de raisonnement, il n’y a que les travaux forcés”. Et effectivement notre expérience quotidienne ne dément nullement cette affirmation péremptoire. Car les prêtres laissent toujours derrière eux un relent fétide de sournoiserie et de mauvaise conscience. L’idiosyncrasie extérieure du prêtre est faite d’envie blafarde et verdâtre, de ressentiment grisâtre. La vengeance contre la vie, l’envie contre les puissants de la vie affirmative, la mauvaise conscience fondée sur la mauvaise foi et déguisée en onction dégoulinante, le rachitisme de l’instinct vital, toutes ces déterminations forment la particularité propre (idiotès) du tempérament (suncrasis) du prêtre.

 

Rappelons cependant que Nietzsche ne s’en prend jamais aux personnes in concreto, mais seulement aux représentations qu’elles véhiculent et aux images qu’elles portent. D’ailleurs, n’importe qui peut devenir un prêtre. Nous portons tous en nous une dimension de négation de la vie. Mais la malhonnêteté seule cherche à en faire son profit au lieu de tendre à l’éliminer. Le prêtre pourrait donc s’analyser comme celui qui, voulant tout et trop avoir, n’obtient finalement rien et forge ainsi du ressentiment à partir de cette déception et de cette amertume. Mais déjà le ressentiment se tient au fondement de cette volonté de puissance morbide qui veut tout dominer grossièrement et sans nuances. Le ressentiment sécrété par cet échec de la volonté de puissance malade et réactive, dans sa prétention à écraser le monde sous sa botte, la renforce, et inversement, sans fin. Le prêtre, dans sa configuration intime, est à lui-même et à lui seul un Enfer, un Cercle infernal.

 

Ainsi, vers la fin du texte, Nietzsche fonde-t-il la morale sur l’inversion des valeurs de la vie, elle-même fondée sur la décadence. Tel est le brillant résultat de la méthode et de la démarche généalogiques de Nietzsche, qui remontent implacablement aux principes sournois et cachés qui agissent masqués. Mais ce masque n’est pas celui de Dionysos, joyeux et léger : il est le masque de la mort sournoise et séductrice.

Mais alors se pose la question de la provenance de la décadence. Chez Nietzsche il n’y a pas d’origine mais seulement des provenances, car au fond de toutes choses se tient le chaos de la volonté de puissance. La décadence est l’expression même de la dégénérescence, qui est la manifestation même du caractère héraclitéen du devenir. Tout s’écoule donc, tout naît, périt et renaît. Seulement, tout le problème de Nietzsche reste de savoir pourquoi et comment les dégénérés n’ont pas d’eux-mêmes l’idée de disparaître promptement afin de ne pas empester l’atmosphère de la Terre. “Le cadavre des idées chrétiennes empoisonne le monde”. Tout le problème réside dans le fait que la dégénérescence veut perdurer et ne s’élimine pas par elle-même volontairement. “Bientôt deux mille ans de christianisme, et toujours pas un seul nouveau Dieu”.

 

 

 

 

L’intérêt philosophique de ce texte de Nietzsche consiste sans doute à nous montrer que l’humanité n’a pas besoin de morale ni de guide, car tous les guides de l’humanité se sont avérés être des prêtres qui l’empoisonnaient par leur ressentiment et l’exploitaient sans vergogne (cf. Kant, Qu’est-ce que les Lumières?). L’humanité doit au contraire se développer par elle-même, indépendamment en chaque individu, suivant la loi interne de la vie et de la volonté de puissance. Mais alors, quel peut être le statut de Zarathoustra, qui apparemment enseigne le surhomme, et qui impose ou du moins propose une morale du dépassement? “L’homme est ce qui doit être surmonté”. En fait Zarathoustra n’enseigne pas, il ne guide pas, il incite à l’initiative individuelle du surmontement de soi.

Pourquoi finalement Nietzsche est-il légitimement fondé à se penser comme destin? Parce que peut-être il lui appartenait en propre de montrer définitivement que l’humanité n’a pas besoin de morale, ni de prêtres, ni de ressentiment. L’humanité doit se dépasser. Ainsi dans cet effort de proclamation, Nietzsche aura-t-il réussi à justifier et rédimer sa vie. Nietzsche n’aura pas vraiment été compris (intempestivité et aristocratie de l’esprit obligent!), mais véritablement le destin s’est entièrement compris en Nietzsche.

Christophe Steinlein (octobre 1987).

 

 

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