COMMENTAIRE 16

Texte de Nietzsche, extrait du Gai Savoir partie III, § 111.

Trad. Wotling édit. GF.

 

 

«Provenance du logique. — A partir de quoi la logique a-t-elle pris naissance dans la tête des hommes? A coup sûr à partir de la non-logique, dont l’empire, à l’origine, a du être immense. Mais des quantités innombrables d’êtres qui raisonnaient autrement que nous ne raisonnons aujourd’hui, ont péri : voilà qui pourrait avoir été encore plus vrai! Celui qui  par exemple ne savait pas trouver suffisamment souvent le “même”, en ce qui concerne la nourriture ou en ce qui concerne les animaux hostiles, celui donc qui subsumait trop lentement, ou se montrait trop prudent dans la subsomption n’avait qu’une probabilité de survie plus faible que celui qui, dans tout ce qui était semblable, devinait immédiatement le même. Mais le penchant prédominant à traiter le semblable comme de l’identique, penchant illogique — car il n’y a en soi rien d’identique —, a le premier créé tous les fondements de la logique. Il fallut de même, pour qu’apparaisse le concept de substance, qui est indispensable à la logique, bien qu’au sens le plus strict rien ne lui corresponde, — que durant une longue période on ne voie pas, qu’on ne sente pas ce qu’il y a de changeant dans les choses ; les êtres qui ne voyaient pas avec précision avaient un avantage sur ceux qui voyaient tout “en flux”. En soi et pour soi, tout degré élevé de prudence dans le raisonnement, tout penchant sceptique est déjà un grand danger pour la vie. Aucun être vivant ne se serait conservé si le penchant inverse, qui pousse à affirmer plutôt qu’à suspendre son jugement, à se tromper et à imaginer plutôt qu’à attendre, à acquiescer plutôt qu’à nier, à juger plutôt qu’à être juste — n’avait pas été élevé d’une manière extraordinairement vigoureuse. — Le cours des pensées et des conclusions logiques dans notre cerveau actuel correspond à un processus et à une lutte de pulsions qui en soi et à titre individuel sont toutes très illogiques et injustes ; nous ne prenons habituellement connaissance que du résultat de la lutte : tant le fonctionnement de cet antique mécanisme est aujourd’hui rapide et caché.»

 

 

 

 

Ce texte de Nietzsche, extrait du Gai Savoir (livre III, §111), se propose pour objet, comme son intitulé l’indique, la recherche de l’origine de la logique. Il y a certes un fait de la logique et Nietzsche se propose d’interroger ce fait. Pour ce faire, il suppose que la logique n’est pas innée, mais qu’elle a un devenir qui n’apparaît pas immédiatement. Nietzsche en donnera la raison explicative dans la seconde partie de la dernière phrase du texte. Non seulement pour Nietzsche la logique n’est pas immuable (elle a une histoire, un devenir) mais, suivant son second présupposé, elle n’est pas universelle : elle est liée à la “tête des hommes”, et c’est cet usage proprement humain de la logique que Nietzsche se propose d’expliciter.

La singularité du style de Nietzsche doit être prise en considération. Il procède par court aphorisme, dont le propos est clairement délimité par l’intitulé en italique. Immédiatement, suit une question, signe du commencement d’une recherche, d’une enquête. A cette question succède une proposition en forme de réponse, de nature assez provocante. Elle suscite un intérêt, un éveil, car elle apparaît sous la forme d’une inversion, pour le moins apparemment scandaleuse d’un point de vue logique : la logique vient de l’illogique. Ces trois premiers éléments (Intitulé — Question — Affirmation provocante susceptible d’ouvrir une perspective) constituent l’ouverture du texte et pourraient passer sans difficultés pour un modèle du style aphoristique de Nietzsche. Ce qui augmente encore d’un point de vue stylistique l’éveil, l’intérêt et l’intrigue propres à un tel aphorisme, apparaît aussi dans la présence d’un point d’exclamation (ligne 4), qui ferme une proposition en forme d’énigme et de défi. L’intérêt est aussi suscité par la présence de guillemets entourant précautionneusement certains mots, et suggérant au lecteur un effort supplémentaire de distinction de sens et d’interprétation d’un sens non usuel. L'”identique” (ligne 5), “dans un flux” (ligne 14) exigent du lecteur de prendre en considération le fait que ces mots recouvrent une autre réalité que celle qu’on croit qu’ils désignent usuellement. Enfin la présence de deux incises, introduites — incisivement — par des tirets, incite le lecteur à prendre en considération la possibilité de changer de plan, en mettant au jour une autre couche de sens. Ainsi la première incise — “tendance illogique, car il n’y a rien d’identique soi” — (ligne 9), de même que la seconde — “encore que rien de réel ne lui corresponde au sens le plus rigoureux” — (lignes 11-12) invitent au soupçon, ou au moins à la méditation.

Ces remarques d’ordre stylistique trouvent chez Nietzsche une porté essentielle, en ce qu’elles aident à prendre conscience d’une démarche généalogique (retrouver les passages liés à un processus de devenir) autant qu’archéologique (retrouver les véritables fondations par-delà l’ensevelissement).

L’effort d’explicitation et d’explication de l’hypothèse se déploie de la ligne 2-3 (“Mais d’innombrables êtres”) jusqu’à la ligne 18 (“de façon extraordinairement forte”). Vient enfin la conclusion de cet aphorisme, de forme “modèle”, introduite par le tiret (fin de la ligne 18), qui semble répondre par symétrie au tiret introduisant la question initiale (ligne 1). La réponse à cette question se tient de manière lapidaire (au sens positif de ramassé, massif et dense) dans cette dernière phrase conclusive, plus exactement dans sa première moitié (avant les deux points de la ligne 21). La logique serait donc née d’une lutte d’impulsions, et cette naissance (seconde moitié de la phrase) serait dissimulée par l’invéteration et l’induration de son processus même, entretenu par le caractère habituel de la schématisation et de la simplification décrites dans le corps même du texte.

Cette explication, qui forme le corps même de l’aphorisme — entre l’ouverture (lignes 1-2) et la conclusion (lignes 19-22) — apparaît de manière curieuse et intéressante sous la forme d’un récit, d’une narration du devenir et du destin d’êtres vivants, ponctué par des justifications qui semblent s’appuyer sur des principes logiques.

Il s’agit donc, tout en expliquant la démarche explicative et élucidante de Nietzsche, d’essayer, en distinguant au moins deux aspects de la logique (processus vital et fonction argumentative utilisée par Nietzsche lui-même), de mettre le texte en perspective, en reconnaissant sa dimension perspectiviste et interprétative, afin de découvrir éventuellement des limites critiques du texte.

 

 

 

 

 

Le Gai Savoir est un ouvrage de la maturité de Nietzsche, dont le but avoué est de rendre la connaissance plus légère, plus joyeuse, plus libre, parce qu’elle aurait pris conscience des filiations qui président à l’état de fait des connaissances occidentales, dont Nietzsche prend acte. En particulier, la logique est un fait, au moins depuis Aristote et son Organon, en Occident. Il s’agit donc de s’interroger sur ce fait. Certes, le logos grec existait avant Aristote, chez les Pré-socratiques. Mais il semble n’avoir que peu de points en commun avec l’usage ultérieur des catégories. Dès lors, la question de l’origine de la logique se pose de manière intrigante. La logique est-elle innée (née par nature dans et avec l’esprit humain), ou bien s’est-elle lentement constituée au cours d’un devenir dont on a oublié les péripéties? Une simple remarque formelle montre la réponse que Nietzsche se propose de justifier. Dans l’intitulé, il est question de chercher l’origine (la fondation, ce par quoi on doit commencer) de la logique. Il s’agit de l’Ursprung, de ce qui jaillit originairement. Immédiatement, la perspective s’infléchit, puisque la question s’ouvre sur une forme adverbiale contractée (“De où”), signifiant la provenance (Herkunft, la direction selon laquelle une chose vient vers nous). Les vérités éternelles, pour le rationalisme classique, s’enracinent dans  une origine stable en Dieu, elles appartiennent à la structure essentielle du Monde. Pour Nietzsche, au contraire, comme l’indiquera la conclusion, la logique provient d’une lutte d’impulsions (ligne 20). Ces impulsions peuvent se comprendre comme des forces qui mettent en place des  perspectives. La perspective qui rend la vie possible s’impose d’elle-même, car dans la perspective de Nietzsche la vie est volonté de puissance et cherche donc à s’affirmer et s’affermir pour elle-même.

Cet antique mécanisme de lutte — antique et non immémoriale, car pour Nietzsche la vie, qui n’est qu’un cas particulier de volonté de puissance, n’a pas toujours existé — est maintenant recouvert et enseveli par les strates de l’habitude de voir triompher une perspective parmi d’autres. Nous pourrons éventuellement risquer, in fine, à propos de ce texte interprétatif, une interprétation selon laquelle Nietzsche chercherait, par-delà le démontage de ce mécanisme, à suggérer la nécessité de laisser maintenant se montrer d’autres perspectives que celle décrite ici dans sa liaison avec la survie.

Nietzsche suggère d’abord deux idées. D’abord la logique n’est pas immuable, car elle n’a pas été toujours identique à elle-même, elle est le résultat d’une formation et la résultante de compromis. Ensuite la logique n’est pas davantage universelle, puisqu’elle ne concerne que les hommes et leurs besoins spécifiques. Il suppose alors, plus encore par méthode rigoureuse que par provocation polémique, l’origine non logique de la logique. Le “certainement” (ligne 2) semble moins appuyer une affirmation péremptoire — qui serait étrange chez un penseur qui ne cesse de soupçonner, de se méfier et de se défier des apparences —  que la volonté de circonscrire son objectif de démonstration : l’origine de la logique serait le fait de l’illogisme (à savoir l’attitude illogique). Ce dernier terme d’illogisme doit être pris, dans la perspective nietzschéenne, comme éminemment positif et non pas comme signe de négation ou de privation. C’est au contraire la logique qui est la l’instrument par lequel une certaine forme de vie (homme) se prive d’une partie des perspectives et des possibilités du réel, afin précisément de pouvoir survivre.

Nietzsche ne semble d’ailleurs pas entendre l’illogisme comme l’absence radicale de toute logique, mais uniquement comme celle que nous connaissons et qui s’est installée, instituée et formalisée en Occident. En effet, dans un texte des Fragment Posthumes, intitulé A quoi je reconnais mes pairs (Œuvres Complètes, tome 14, printemps 1888), proche de la folie, il parlera de la logique de Dionysos, “logique des nœuds” qui traverse “le monde des voluptés doubles” (destruction et affirmation). De même, le Logos héraclitéen constitue pour Nietzsche une forme de contrariété (ou de tension) dynamique et créatrice,  qu’il illustre personnellement par l’image de l’arc d’Héraklès, dont pour lui les deux parties tendues en direction inverse par une volonté surhumaine projettent “la flèche du surhumain”. De même dans notre texte, Nietzsche admet la possibilité de conclure autrement (ligne 3) que selon le principe d’identité et ses corrélats, les principes de non-contradiction et du tiers-exclu — à savoir, selon Aristote en Métaphysique Gamma : “Il est impossible qu’une chose soit identique à elle-même et à son contraire, en même temps et sous le même rapport”.

De même, dans cette perspective on peut réfuter immédiatement l’objection trop facile qu’on pourrait adresser à Nietzsche, d’utiliser la logique pour critiquer la logique. En fait, il ne critique pas la logique, il met seulement à jour son processus. Et, par une finesse de perspective, dont “l’interprétation de Nietzsche” — au sens du génitif objectif visant le génitif subjectif de cette même expression — peut, problématiquement, se réclamer, il suggère  implicitement que d’autres logiques sont possibles. D’autre part, l’utilisation par Nietzsche de la fonction argumentative de la logique (réduction à l’absurde, alternative, mise en évidence d’une impossibilité) ne constitue nullement un argument contre la validité de son interprétation. Car il apparaît en effet légitime pour Nietzsche d’utiliser les acquis de la logique, dès qu’ils ne sont plus en prise sur les circonstances et nécessités de la survie. L’interprétation ne s’oublie pas elle-même dans son processus interprétatif. Simplement elle n’en est plus l’objet, puisque les conditions et circonstances d’avènement de la logique ont disparu.

Nietzsche suggère qu’il a fallu un très long temps pour que la logique se mette en place sous la forme que nous lui connaissons. Il n’emploie pas le mot “périr” mais seulement “dépérir”, qui suggère que certaines forces s’affaiblissent et se dévalorisent, elles ne peuvent plus s’affirmer avec le même degré de puissance et d’intensité. Tandis qu’à l’inverse, d’autres forces prennent le dessus au détriment et aux dépens des premières. Mais l’explication  de cette supposition que Nietzsche place au début de la phrase 3 apparaît comme un objet redoutable pour l’interprétation. A quoi, précisément, Nietzsche fait-il allusion à la fin de la phrase 3 : “il se pourrait que ce fût encore plus vrai qu’on ne le pense”? Certes, on pense immédiatement à la notion de struggle for life (lutte pour la survie) de Darwin. C’est un fait de la paléontologie et de la préhistoire que beaucoup de vivants ont disparu au fil des époques géologiques. Les vivants qui n’ont pas su ou pu s’adapter aux mutations climatiques, géologiques ou géographiques (biotopiques) ont certes disparu parce que les transformations extérieures furent trop brutales pour permettre des mutations internes fonctionnelles. C’est effectivement bien ce que “l’on pense”, au siècle de Nietzsche, à la suite des acquis du transformisme de Lamarck et de l’évolutionnisme de Darwin. Ces interprétations des faits restent par ailleurs tout à fait autorisées.

Mais d’après Nietzsche, et conformément à deux paragraphes connus des Fragments Posthumes de mars 1888 (Oeuvres Complètes, tome 14, printemps 1888) intitulé Anti-Darwin, il se pourrait que cette interprétation masque une partie de la réalité. C’est peut-être ce qui justifie (sous réserve de la légitimité d’une telle interprétation) l’emploi de cette remarque : “il se pourrait que ce fût encore plus vrai” (ligne 4). Une chose est vraie ou ne l’est pas. Le vrai ne connaît pas de degré, tout au moins dans la logique classique. Nietzsche veut simplement dire qu’il faut étendre le champ de cette interprétation et le faire passer de l’ordre strictement vital à un ordre plus spirituel. Dans les deux célèbres Fragments Posthumes (Oeuvres Complètes tome 14, printemps 1888) intitulés Anti-Darwin, Nietzsche suggère en effet que ce ne sont pas les plus forts, les plus affirmatifs, les plus nuancés, les plus créateurs, qui sont sélectionnés par la Vie et que le cours du Temps retient. Bien au contraire. Fidèle à sa méthode d’inversion, Nietzsche montre que ce sont les formes les plus grossières de la vie, donc les plus efficaces, qui sont retenues, et peuvent ainsi prospérer et se développer, au détriment des natures plus subtiles, délicates, différenciées et nuancées, riches et fécondes spirituellement (du point de vue du sens et non de la force). Il ne s’agit pas ici de sur-interpréter le texte, en lui prêtant des intentions secrètes dont il serait peut-être au contraire dépourvu. Il s’agit plutôt d’expliquer cette extension, possible pour Nietzsche (“il se pourrait”), du champ de l’interprétation immédiate.

 

 

 

Dans le corps de son récit justificatif, Nietzsche va mettre en évidence une triple implication. 1°/. D’abord, la vie, pour sa conservation (éventuellement son accroissement) a besoin de fabriquer “de l’identique” (ligne 5). Ce processus vital d’identification (simplification, schématisation, en vue de l’action) passe pour une identité immuable, à savoir une logique, qui se montre comme une sorte de croyance officielle en la stabilité des choses.

2°/. Mais ensuite, dans un deuxième temps, cette logique a besoin de la notion de substance, qu’elle implique et qui la fonde.

3°/. Enfin, en une troisième implication, cette notion de substance — ce qui se tient de manière stable en toute chose et en assure la solidité —, à son tour, n’est possible que par une sorte de “myopie” devant le flux infiniment différencié et diversifié de toutes choses.

On remarque que le dernier terme de cette triple implication (Vie — implique — Logique  —implique — Substance — implique — Myopie de la Vie) est reconduit comme une des caractéristiques —  au moins dans les circonstances et conditions initiales — de la vie. Il ne s’agit cependant pas d’un cercle logique ou diallèle (n’obtenant rien d’autre au terme de la démonstration que ce qui était pré-supposé en son début comme sa condition de possibilité). Il s’agit au contraire du fondement logique (au sens non pas instrumental ni argumentatif, mais seulement processuel) de l’affirmation de la vie. Nietzsche en effet, interprète la vie comme un processus d’auto-interprétation. Dès le départ, tout forme de vie sait par avance ce qui lui est nécessaire pour s’affirmer. La vie ainsi passe par des médiations (Logicisation, Substantialisation, Identification) qui lui permettent de mettre en évidence l’élément qui lui permet de s’affirmer.

 

 

 

Par conséquent la lenteur, la circonspection, l’attrait et la capacité de goûter les différences et les nuances, constituent des handicaps, au moins dans les moments d’émergence de la vie. Nietzsche avoue, dans un célèbre fragment de la Volonté de Puissance, que, là où il a trouvé la Vie, il a trouvé aussi en même temps la volonté de puissance, celle-ci indissociablement liée à celle-là comme son tissu le plus intrinsèque. Cette volonté de puissance se veut elle-même comme affirmation. Il est vrai que, pour Nietzsche, l’humain présente de toute évidence une particularité : son caractère propre n’est pas encore fixé, et par conséquent il doit constamment inventer des médiations qui lui permettent d’affirmer une vie qui n’est jamais pré-réglée par des valeurs fixes. L’humain se déploie en recherche de sens, mais l’urgence de la vie, la plus commune à tous les vivants et la plus matérielle, n’attend pas. L’humain invente progressivement la logique conformément à l’interprétation nietzschéenne selon laquelle la forme la plus haute de volonté de puissance est d’imposer la marque de l’être au devenir. Dans la célèbre première partie du premier livre de Humain, trop humain, qui porte sur la critique des principes et des fins qui ont valeur courante dans le monde humain, Nietzsche montre l’incontournable nécessité de l’injustice, de l’illusion, de l’illogisme dans la consolidation de la vie par elle-même. De même dans son ouvrage posthume (ébauché sous forme de plan et reconstruit de manière douteuse par sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche) intitulé La volonté de Puissance, et en accord avec le célèbre §9 de la première partie de Par-delà Bien et Mal (dont l’objet est la critique des préjugés des philosophes, en l’occurrence du homologoumenos tè phuseï des Stoïciens), Nietzsche indique que la vie consiste à simplifier, schématiser, trancher dans le vif, pour dégager une direction, un sens, un horizon, qui sont toujours ceux de toujours plus de vie, et pour poser des valeurs (points de repère, soutiens, indications référentielles) qui favorisent sa propre affirmation inconditionnelle. En ce sens la Nature, selon un autre très célèbre fragment de La volonté de puissance intitulé Comment je vois le monde, est le témoin essentiel de l’effort que fait la Vie pour sortir de son propre chaos par hiérarchisations et simplifications graduelles.

Ainsi la réalité de la nature et de la vie, du réel, c’est “le flux” (ligne 14). Nietzsche adopte la sentence héraclitéenne (panta reï). Mais “l’identique” (ligne 5) est une médiation nécessaire (au sens de l’utilité vitale), bien qu’artificielle. Une réduction à “l’identique” (ligne 9) et une réduction à la “substance” (ligne 12) constituent deux processus contraires à la logique — car rien ne s’enferme dans l’identique et tout demeure en mouvement — qui rendent paradoxalement possible la logique (mais ce paradoxe est constitutif et non pas dirimant). Ce qui montre bien que la logique ne saurait trouver sa source en elle-même. Sa cohérence et son autonomie ne sont rien moins qu’interne mais plutôt empruntée aux exigences externes de la vie qui elle, au contraire, reste parfaitement cohérente à sa propre finalité aveugle (la volonté de puissance et de toujours plus de puissance).

Nietzsche appartient certes indéniablement à la science et à l’esprit de son Temps, imprégné des acquis de l’évolutionnisme et du transformisme. Mais il n’apparaît pas comme un vitaliste, au sens seulement biologique. Certes, il énonce (ligne 15 : “Nul être vivant”) une loi générale de la vie, valable pour tous les vivants. Mais il ne se restreint pas au fait de la vie biologique. On sent dans  toute l’œuvre de Nietzsche le souci de distingue l’interprétation qu’il donne de l’humain, de celle qu’il donne de l’animal. Certes, notre texte nous montre la loi générale de la vie qui s’applique à tout vivant.

Mais l’humain est néanmoins le vivant qui interprète, ou du moins celui dont les interprétations ne restent pas enveloppées de manière immanente dans un instinct, comme chez les animaux. Certes, la vie ne peut s’interpréter plausiblement que comme interprétation d’elle-même, elle se met en perspective d’elle-même et trouve (ou forge et constitue) un sens, qui rend possible sa propre affirmation. Mais seul l’humain interprète ses interprétations vitales, à l’infini.

 

 

Il y a un fait de la logique, mais nullement au sens il y a un fait de la vie. Nietzsche certes ne cesse de s’en prendre à ceux qui croient au fondement universel et avéré du fait : il les nomme les “fait-alistes” (dans son ouvrage Le livre du philosophe), selon un jeu de mots dicté par sa verve polémique. Polemos pater pantos, la joute, diatribè, la lutte, agôn, le combat, polemos, la guerre, maquè, sont les principes éternels du devenir, d’après la leçon d’Héraclite, mais tout dépend quel contenu plus ou moins riche et subtil on introduit dans cette forme universelle! Nietzsche réplique qu’il n’y a pas de fait, au sens absolu, mais seulement des interprétations. Ainsi, la logique, pour Nietzsche — non pas au sens d’un instrument de l’argumentation, dont Nietzsche use d’ailleurs à la perfection, ni non plus au sens d’une vision de la structure et du dynamisme dialectiques du monde, que Nietzsche marque du sceau de l’irrecevabilité intellectuelle — est le résultat d’une interprétation, qui s’est longtemps et longuement sédimentée, à propos de la vie. La vie, au contraire, si elle ne demeure pas pour Nietzsche le dernier terme des choses — elle “n’est qu’un cas particulier de volonté de puissance”, elle “n’est qu’une variété très rare de mort” —, reste cependant comme le fait de la pluralité des interprétations qui mettent des forces en perspective et en jeu. Chez les animaux, ces perspectives sont figées (aux mutations génétiques et évolutives près), chez les humains elles demeurent ouvertes et constamment reprises par d’autres interprétations.

Certes, le fondement commun de cette logique propre — à des degrés hiérarchiques différents — à tous les vivants, constitue les stimulus “extrêmement fort” (ligne 19) de la vie dans sa volonté de puissance, en tant que dans la puissance dont elle dispose et qu’elle ne cesse de chercher à accroître, elle veut sa propre survie (conservation).

Dans ces conditions, les actes d’affirmer (poser des valeurs), inventer (trouver des solutions, essayer, explorer), et valoriser (privilégier, peut-être injustement par rapport à la morale, telle perspective utile à la vie) voilà d’après Nietzsche (ligne 16) les trois tendances fondamentales de la vie et du vivant. On reste cependant en droit de soupçonner, bien que cela ne soit pas indiqué dans le texte, que les modalités de cette attitude vitale diffèrent grandement des humains aux animaux (ainsi que nous l’avons suggéré ci-dessus). La base reste la même mais les prolongements apparaissent beaucoup plus variés, riches et intéressants chez l’humain, par le fait même que ses perspectives ne restent pas figées, mais se déplacent sur le mode de l’ouverture.

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte en définitive n’apparaît nullement comme une attaque contre la logique. Il se donne plutôt au contraire comme un invitation à l’attitude généalogique, interprétative et perspectiviste. Il s’offre d’ailleurs lui-même, en bonne cohérence logique, à l’interprétation critique, qui pourra ainsi demander au texte de Nietzsche si ce processus de structuration logique du réel en vue de l’utilité pour la vie peut être considéré comme le dernier assignable à la vie humaine. Peut-être Nietzsche lui-même se refuserait-il à le penser et accorderait-il que d’autres perspectives interprétatives de la logique restent possibles.

Certes, la vertu cathartique de ce texte exige de nous faire prendre conscience de la possibilité et de la probabilité d’une provenance. La force de ce texte aurait peut-être par conséquent pour effet de nous amener à considérer que d’autres créations de sens tendraient à émerger, une fois libérées par la reconnaissance interprétative de l’antique mécanisme qui les maintenait ensevelies et dérobées à leur destin de déploiement. Ainsi il semblerait que la réflexivité apparaisse comme une alternative perspectiviste légitime  face à la généalogie, et elle pourrait ainsi libérer la notion d’identité et de substance pensante (cogito réflexif) de leur généalogie vitalement nécessaire mais spirituellement insuffisante.

 

 

Christophe Steinlein (février 2005).

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