COMMENTAIRE 17

Blaise Pascal.

 

L’esprit de la géométrie, deuxième partie (De l’art de persuader).

 

 

 

 

« Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme, qui sont ses deux principales puissances, l’entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non par la  preuve, mais par l’agrément.

Cette voie est basse, indigne, et étrangère : aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait le mériter.

Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n’aurais garde de faire tomber sous l’art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans l’âme, et par la manière qu’il lui plaît.

Je sais qu’il a voulu qu’elles entrent du cœur dans l’esprit, et non pas de l’esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s’est toute corrompue par ses sales attachements. Et de là vient qu’au lieu qu’en parlant des choses humaines on dit qu’il faut les connaître avant que de les aimer, ce qui a passé en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu’il faut les aimer pour les connaître, et qu’on n’entre dans la vérité que par la charité, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences.

En quoi il paraît que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à l’ordre qui devrait être naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont néanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu’ils devaient faire des choses saintes, parce qu’en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plaît. Et de là vient l’éloignement où nous sommes de consentir aux vérités de la religion chrétienne, tout opposée à nos plaisirs. « Dites-nous des choses agréables et nous vous écouterons », disaient les Juifs à Moïse ; comme si l’agrément devait régler la créance!  Et c’est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu’après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l’entraîne.

Je ne parle donc que des vérités de notre portée ; et c’est d’elles que je dis que l’esprit et le cœur sont comme les portes par où elles sont reçues dans l’âme, mais que bien peu entrent par l’esprit, au lieu qu’elles y sont introduites en foule par les caprices téméraires de la volonté, sans le conseil du raisonnement. »

 

 

 

 

Commentaire :

 

 

 

 

Ce texte de Pascal présente une structure remarquable. Il se compose de deux moments qui s’articulent entre eux selon une sorte d’emboîtement. Le premier moment est constitué par les alinéas un, deux, et six. Il s’agit alors ici pour Pascal d ‘exposer les deux entrées ou portes par lesquelles les opinions et les vérités de notre portée sont saisies. En suite de quoi Pascal se prononcera défavorablement sur la voie de l’agrément, car elle favorise selon lui les caprices téméraires de la volonté alors même que la voie de la preuve qui mène à l’esprit par le raisonnement semble désertée. Le second moment du texte s’insère dynamiquement dans le premier : il est constitué des alinéas trois, quatre et cinq. Cette insertion n’est nullement une parenthèse ayant un effet de prétérition oratoire ou rhétorique mais elle possède une fonction dynamique qui est de corroborer, de confirmer, par l’exposition du contraste entre les choses humaines (les vérités de notre portée) d’une part et les choses saintes, divines d’autre part, le statut des vérités humaines que Pascal cherche à établir dans le premier moment. Il ne s’agira pas pour Pascal dans le second moment du texte, malgré le thème traité (les vérités divines), de procéder à une apologétique de la religion chrétienne et de ses vérités. Celles-ci en effet se situent infiniment au-dessus de la nature et la manière dont elles nous touchent reste incompréhensible. Au contraire il s’agira pour Pascal dans ce second moment d’utiliser des raisons naturelles et précisément un certain art de persuader (ou esprit de finesse) pour nous faire sentir combien l’ordre inverse d’accession aux vérités divines (du cœur dans l’esprit et non pas de l’esprit dans le cœur) confirme la perversion de l’ordre naturel de la saisie des vérités humaines, perversion qu’il pense exposer et dénoncer dans le premier moment du texte.

On devra donc se demander, en étudiant la structure si particulière de ce texte, comment Pascal va parvenir à montrer que l’ordre naturel  d’accès des vérités pour l’âme est perverti par les hommes eux-mêmes. Pour ce faire Pascal va décomposer le processus par lequel les hommes transposent indûment dans l’ordre des vérités naturelles ce qui est conforme à l’ordre des vérités surnaturelles. Il va pouvoir prouver par ce biais que tout en restant dans la sphère humaine, en faisant momentanément l’économie de l’existence de Dieu et de la croyance en Dieu (car il s’agit de persuader les hommes en général, non pas les saints !), on doit admettre nécessairement une incohérence dans la conduite humaine. Cette incohérence est celle qui consiste à faire adhérer la volonté, par un caprice téméraire, à l’agrément plutôt qu’au conseil du raisonnement.

 

 

 

Pascal débute donc son entreprise de description de la faiblesse et de la déficience humaines en exposant clairement par l’invocation du sens commun (personne n’ignore, ligne 1) l’existence de deux accès ou entrées par lesquels l’âme (i.e. le principe individuel qui fait exister une personne humaine en l’animant unitairement de l’intérieur) est informée, renseignée, nourrie de toute la réalité extérieure. Cette description aboutira à montrer dans le premier moment que la volonté adhère davantage à l’agrément qu’au raisonnement et dans le second moment que l’âme se manque à elle-même car elle intervertit l’ordre et la méthode, adéquats respectivement à l’obtention des vérités humaines et des vérités divines. En effet toutes nos opinions, représentations vraies ou fausses, justifiées ou non, peuvent être présentées dans l’âme de deux manières. Soit par l’entendement qui les éclaire, les démontre, les prouve, soit par la volonté qui y adhère, y consent, s’emporte par un caprice téméraire ou une précipitation dont le motif reste presque toujours pour Pascal l’agrément . Celui-ci, contrairement à la preuve, est le sentiment, non démontré et inconstant, d’un plaisir apparent dû à l’opinion qu’une chose semble nous être utile ou convenable.

L’entendement et la volonté constituent les deux principales puissances, dit Pascal. L’imagination, qui n’est pas citée dans le texte, mais dont Pascal nous dit dans ses Pensées qu’elle est « une puissance trompeuse, maîtresse d’erreur et de fausseté » apparaît sans doute comme la responsable de cette perversion de la volonté. En effet elle la porte à imaginer illusoirement que l’agrément vaut adhésion (ou que le plaisir vaut utilité). Elle cause ainsi une désertion de la voie du raisonnement et de l’accès à l’esprit, désertion mise en évidence et dénoncée au sixième alinéa (lignes 26-27).

La véritable nature de l’homme est de penser, ce qui signifie réfléchir, démontrer, raisonner, juger. C’est pourquoi on ne devrait consentir qu’aux vérités démontrées et s’abstenir, par un scepticisme, nullement paresseux mais méthodique, de se prononcer sur toute autre chose : « Dans le doute, abstiens-toi », dit la sagesse commune. Mais là encore, les hommes substituent à la nature une contre-nature qui provient d’une coutume, d’une pratique ordinaire. Celle-ci devient presque une seconde nature, tellement elle est généralisée à cause de la faiblesse du jugement humain, facilement emporté hors de soi, facilement crédule par le mirage du plaisir et de l’agrément et de ce qui semble, apparemment seulement, convenir.

Ce n’est bien entendu pas la volonté qui, pour Pascal, est basse, indigne et étrangère : c’est plutôt la voie d’accès elle-même à l’adhésion de la volonté, i.e. l’agrément. L’agrément spontané reste au niveau de l’immédiat, du ponctuel : il ne s’élève pas à l’ordre de généralité de la preuve. Il est donc bas. Indigne aussi, parce qu’il ne correspond pas à la constance que l’esprit humain est en droit d’attendre de ses objets. Cette voie de l’agrément est finalement étrangère, extérieure à la nature humaine qui est la pensée. La preuve en est que tout le monde la désavoue, mais la faiblesse humaine est telle et la force de la coutume si grande (comme raccourci commode pour s’arranger de cette faiblesse) qu’il est facile ici à Pascal d’ironiser légèrement sur l’empressement de chacun à valoriser théoriquement la voie de la preuve. En effet on fait couramment profession de n’admettre que ce qui le mérite, i.e. ce qui est prouvé ou digne de la raison, et reconnu par elle. Mais dans la pratique il en va malheureusement tout autrement. Ce qui est sous-entendu au second alinéa mais qui éclate en pleine lumière au sixième alinéa  c’est l’introduction en foule, par caprice et témérairement, comme par prévention et précipitation, des opinions qui ne sont motivés que par l’agrément.

Nous voyons bien, semble nous dire Pascal au second alinéa, qu’il n’est pas bon que la volonté adhère à ce qu’elle agrée par pur sentiment d’un agréable par ailleurs contingent et inconstant. Mais d’où vient alors, semble-t-il nous demander dans l’alinéa six qui clôt le premier mouvement, que nous laissions passer en foule des opinions qui n’ont pas été rectifiées par le raisonnement, ce qui les eût rendues dignes d’être acceptées par l’esprit ?

Le premier but de Pascal dans ce texte semble être atteint au terme de l’alinéa six. En quoi consiste-t-il ? Il s’agit de montrer que l’origine du malheur et de la misère de l’homme se trouve dans une prédominance commode d’une coutume, à vrai dire funeste. Celle-ci consiste à faire comme par un raccourci, par la tyrannie du préjugé et de l’immédiat, adhérer la volonté à ce qui est agréable plutôt qu’à ce qui est vraiment utile à notre nature. Or ceci est d’autant plus grave et dommageable que la volonté est une puissance principale de notre âme comme source de nos décisions et de nos actions. Car celle-ci ne devrait donc pas dépendre de ce qui lui est inférieur, à savoir l’agréable, autrement dit ce qui est objet d’agrément et d’intégration pour notre âme parce qu’apparaissant plus naturel et plus spontané.

Mais dans cet alinéa six, deux indices peuvent nous montrer la nécessité d’insérer dans l’exposé de la thèse de Pascal le second moment du texte, à savoir les alinéas trois, quatre et cinq. En effet d’une part nous passons des vocables d’entendement et de volonté aux expressions plus larges, bien que correspondantes, d’esprit et de cœur (ligne 25). Que s’est-il passé qui pourrait justifier ce passage d’un vocable à l’autre ? Certes on peut dire en première analyse que l’esprit correspond à l’entendement, au raisonnement, et que le cœur se rapproche de la volonté. Tout comme l’esprit semble se tenir du côté de la preuve, de l’argument, du raisonnement (même si ces termes ne sont pas synonymes) alors que le cœur apparaît du côté du sentiment, de l’adhésion immédiate par prévention et précipitation. Mais cette différence est au fond l’indice de la nécessité de toute l’économie du second moment du texte. C’est pourquoi le « donc » (ligne 25) n’est pas purement explétif, rhétorique, et ne sert nullement à clore une parenthèse de pure valeur informative. Il montre un approfondissement.

Quelque chose s’est donc passé sous la continuité apparente du deuxième et du sixième alinéa, qui interdit de considérer les alinéas trois ,quatre, cinq comme une simple parenthèse de précision, ne modifiant pas l’exposé du thème pascalien. Au contraire le second moment du texte est inséré dynamiquement dans le premier sous l’apparence d’une simple parenthèse qu’il n’est absolument pas : c’est là aussi tout l’art de persuader de Pascal, par cet esprit de finesse qui nous fait juger subtilement des choses en en montrant la nécessité là où elles ne sauraient avoir leur lieu légitime. Ce second moment permet  donc  en passant à un tout autre plan (celui des vérités divines) de confirmer et de corroborer cette idée,  pascalienne entre toutes, de la faiblesse, de la déficience, de l’insuffisance de l’homme seul qui pervertit sa nature (qui est de penser par preuve) par une coutume dégradante, fondée sur une perversion et une corruption de la volonté et du cœur, et qu’il fait passer, comble de malheur! pour sa nature propre, scellant ainsi sa perte.

Quelle est donc l’économie de ce second moment pour qu’il puisse ainsi réaliser le performance monstrative de persuader, d’un certain lieu,  de ce qui ne peut appartenir qu’à un lieu tout autre ? Comment Pascal réussit-il le tour de force de confirmer ce qu’il dit de la sphère humaine en se plaçant résolument (tout en protestant finement de ne pas le faire) dans la sphère divine ?

 

 

 

La précaution que prend Pascal au début de ce second moment du texte (ligne 8, alinéa trois) n’est évidemment pas d’ordre oratoire ou rhétorique, et ne prend pas la forme d’une prétérition. Il ne dit pas « Je ne parlerai pas ici des vérités divines » pour s’autoriser subrepticement à en parler après avoir protesté pour la forme qu’il ne le ferait pas. Pascal ne cherche pas ici à rassurer le lecteur ni par conséquent l’athée supposé être très sensible au fait de ne pas introduire Dieu dans la discussion et d’essayer de tout montrer par la raison. Au contraire Pascal prévient ici simplement une objection qu’on pourrait lui adresser à la fin de l’alinéa deux : les vérités divines, indémontrables, ne pourraient être accessibles que par la voie de l’agrément et elles seraient ainsi dévalorisées par le fait même que cette voie est basse, indigne, étrangère.

Pascal prend donc la précaution d’excepter de son raisonnement les vérités divines. Elles ne sont nullement de l’ordre de l’agrément sensible (naturel) car elles sont surnaturelles. Elles ne sont pas l’objet d’une adhésion ou d’un assentiment de la volonté, car Dieu seul peut nous les faire apercevoir par l’effet de sa grâce, et cela nous demeure incompréhensible. «Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être » dit Pascal qui montre que sans le mystère de la grâce de Dieu, mystère le plus incompréhensible de tous, nous sommes des monstres incompréhensibles à nous-mêmes. Nul ne sait ce qui plaît ou ne plaît pas à Dieu, ce que confirme la sagesse commune : « Les voies du Seigneur sont impénétrables ».Pascal précise qu’il fera très attention (je n’aurai garde, l. 8) de ne pas ranger les vérités divines dans le processus des sentiments qui accèdent à la volonté par le canal de l’agrément. En effet il s’agit d’une part de ne pas ruiner la religion, ce qui est compréhensible quand on pense à quel point Pascal fut un chrétien fervent. Mais aussi et surtout, plus subtilement, plus finement, il s’agit pour Pascal de montrer que la logique interne d’un autre ordre(l’ordre divin) vient malgré tout confirmer et corroborer, sans l’aide d’aucune croyance, la logique désastreuse d’une perversion de l’ordre humain par l’humain lui-même. En suite de quoi se dessinera en creux, mais en creux seulement, la nécessité de recourir à une transcendance qui viendra épauler cette défaillance. Misère de l’homme sans Dieu, félicité de l’homme avec Dieu restent les deux parties principales des Pensées.

Pascal indique d’abord résolument au début de l’alinéa trois qu’il ne se placera pas du point de vue de Dieu. Cette réserve est tout à fait méthodique et avisée. D’une part parce que cette position reste tout à fait incompréhensible par essence et d’autre part parce qu’il s’agit de persuader par des raisons humaines ceux qui n’attachent  aucune valeur positive à la religion. En suite de quoi Pascal part à la fin de l’alinéa quatre d’un fait tout à fait incontestable : les saints, i.e. ceux qui sont accessibles par le cœur aux choses divines, affirment que dans l’ordre des vérités divines, la vraie méthode(au sens du chemin d’accès plus que du procédé opératoire) est d’aimer au sens fort d’une charité, d’une grâce universelle du cœur, pour connaître authentiquement une chose, i.e. en accompagner le commencement et la naissance. Ce ne sont pas les preuves qui donnent la foi, c’est inversement la foi qui donne les preuves. Les sentences des saints peuvent n’être pas utiles, car elles expriment souvent des idées inaccessibles. Mais ce jugement qu’indique ici Pascal est accessible à la sagesse commune. C’est pourquoi la douceur toute céleste (lignes 23-24) n’est pas de l’ordre de l’agrément mais une sorte de grâce qui atteint celui qui s’ouvre à la charité, et cela le charme et l’entraîne, d’une manière qui n’est ni sensorielle ni sensuelle, mais au contraire toute spirituelle.

Pascal va donc dans ce quatrième alinéa dénoncer le renversement trompeur, pervers, corrupteur dont se rendent responsables les hommes en intervertissant la nature (l’exigence du raisonnement) et la coutume (le caprice de l’agrément, la fascination pour l’immédiatement plaisant). Il va montrer que le vrai renversement se situe ailleurs, dans la sphère des vérités divines auxquelles on n’accède plus par l’esprit mais par le cœur. C’est en partant simplement d’une observation et d’une constatation traditionnelles que Pascal va montrer (et de là vient, ligne 13) qu’il existe un autre ordre, accessible à l’homme, qui compense l’ordre coutumier (qui est la perversion de l’ordre naturel). En effet tout le monde voit bien et accepte, théoriquement du moins (video meliora et proboque sed deteriora sequor) qu’il faut chercher à connaître (i.e. analyser par l’esprit) avant d’aimer (i.e. adhérer par la volonté), précaution sans laquelle on court au devant de grandes catastrophes. Mais de fait, c’est la coutume qui prédomine par la tyrannie de l’immédiat, du commode, du plaisant qui nous agrée parce qu’il demande un moindre effort. Tout le remède est cependant montré dans cette interversion de l’ordre indiquée par les saints, qui sont ceux qui échappent à l’opposition nature / coutume et qui reçoivent en grâce le sentiment invincible d’une sur-nature.

Pascal ne reproche pas à l’humain d’avoir opéré une inversion de l’ordre, puisque le saint aussi intervertit l’ordre entre l’assentiment et la connaissance. Il reproche à l’homme de s’être trompé de registres ou de sphères pour appliquer cette interversion. Les hommes ont perverti et corrompu l’ordre naturel, qui va de la connaissance par l’entendement à l’assentiment ou  adhésion par la volonté, parce qu’ils n’ont pas vu que l’interversion existait comme possibilité, mais dans un autre registre, celui des vérités divines. Ils ont essayé de démontrer, vainement, illusoirement, les vérités divines, les choses saintes, au lieu de les aimer et de s’y ouvrir par charité et générosité dans la vérité de la religion chrétienne. Oubliant la condition de la vraie foi chrétienne (« Crainte, humilité, soumission, disent les Pensées), ils se sont laissés aller entièrement aux sensations, aux opinions (les choses profanes, ligne 18) au lieu de les analyser rigoureusement par l’esprit. Ils n’ont obtenu alors que de revenir de toute nécessité à la condition misérable de l’homme sans dieu : « Orgueil, ennui, inconstance, inquiétude » (Pensées). On peut remarquer que cette méthode d’ironie intellectuelle, ici à l’œuvre et propre à Pascal, et qui consiste à mettre en évidence des interversions subreptices produites inconsciemment par l’esprit humain dans l’ordre des choses, n’est pas sans exemple ni sans précédent dans les écrits du grand apologiste. En effet, dans la Préface au Traité du Vide Pascal stigmatisait déjà une interversion, de contenu différent mais de forme identique. Il reprochait à la tradition d’avoir essayé d’innover là où il aurait au contraire mieux valu respecter et vénérer, à savoir dans le domaine des vérités révélées. Et symétriquement, Pascal montrait qu’il s’est avéré catastrophique de révérer la physique d’Aristote (notamment en ce qui concerne l’horreur du vide attribuée à la nature) alors qu’il aurait fallu au contraire essayer de trouver de nouveaux fondements explicatifs des phénomènes physiques. Mutatis mutandis, il s’agit du même type d’inversion dommageable et répréhensible. Là où il aurait fallu croire généreusement, les hommes ont essayé de démontrer et inversement là où il aurait fallu exercer l’empire de la raison, les hommes se sont contentés d’une crédulité grossière.

Le bilan que dresse Pascal est terrible et sans appel. Les hommes se sont manqués et méconnus deux fois. Une fois parce qu’ils ont interverti dans les choses humaines la nature (la pensée) et la coutume (la commodité et l’agrément). Et une autre fois parce qu’ils ont interverti dans les choses divines la connaissance par démonstration et l’adhésion par charité. Là où il fallait croire (non pas au sens d’une crédulité, mais comme ouverture innocente selon l’Imitation de Jésus-Christ), ils ont essayé de démontrer par la théologie et la philosophie : « Descartes, inutile et incertain » rappelle Pascal. Inversement là où il fallait démontrer ou du moins démontrer par le jugement ou l’esprit de finesse (par exemple certaines vérités de l’esprit dont l’application n’est d’ailleurs nullement incompatible avec les préceptes chrétiens), ils se sont empressés d’adhérer par plaisir, agrément, par commodité. Ils ont donc fait sur les choses profanes (la vie humaine naturelle) ce qu’ils auraient dû faire sur les choses saintes, i.e. la croyance en l’amour, la charité, l’espérance, l’existence de Dieu.

Les hommes ainsi s’interdisent la paix et la sérénité sur Terre parce qu’ils règlent leur créance (ligne 22), non pas tant leur crédulité que leurs représentations vitales et sociales, sur la tyrannie de l’agrément. Par une absurdité éclatante ils misent ce qui vaut le plus (s’ils sont athées) sur la base de ce qui est le plus fragile et inconstant : l’agrément. Et en second lieu, ils s’interdisent, non pas le Ciel (Pascal est trop fin pour invoquer une notion rejetée par les athées) mais l’amélioration de  leur condition terrestre en recourant à un autre point de vue : celui d’un autre ordre. Il ne s’agit pas pour Pascal de travailler à augmenter les preuves de Dieu, car cela est vain et ne fait que renforcer l’interversion dans l’ordre naturel. Il s’agit plutôt de travailler à diminuer nos passions, en l’occurrence ici la passivité qui consiste à tout recevoir en sa créance sans examen. Adorer le Veau d’Or, pour reprendre l’épisode de la Bible (ligne 21) ne conduit pas à se priver du Ciel, notion inacceptable pour les Athées. Mais cela conduit plus simplement à s’interdire de diminuer la misère terrestre, ce qui doit au contraire intéresser et rendre soucieux mêmes les Athées, philanthropes et humanistes.

 

 

 

C’est alors que culmine l’efficacité du discours pascalien, qui n’est ni oratoire, ni rhétorique, ni apologétique, dans ce texte, mais qui déploie un grand art de persuader des choses sensibles au cœur, non à la raison, selon cet esprit de finesse qui fait que ce qui est montré est plus fort que ce qui est démontré. En effet , à partir de l’analyse de l’interversion de l’ordre(fin de l’alinéa quatre), et de la constatation du caractère perverti et corrompu de cette interversion double(dans la sphère des choses humaines et dans celle des choses divines), Pascal va montrer avec une acuité implacable qu’il est nécessaire(« je sais » l. 11, « en quoi il paraît » l. 17, « et c’est pour punir » l. 22) de supposer un autre ordre que l’ordre naturel pour précisément justifier la possibilité même de l’interversion(donc aussi la perversion et la corruption) de l’ordre humain par l’humain même.

Ces deux ordres, le naturel et le surnaturel, s’appellent réciproquement et justifient rationnellement leur symétrique corruption. Le raisonnement, si puissant et si fier, se trouve doublement humilié. D’une part il échoue à démontrer l’existence de Dieu de manière radicale : « Il n’y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison », constate Pascal. Mais, ce qui est pire (ligne 12), il échoue la plupart du temps dans sa fonction normale qui est la critique des opinions. La plupart du temps, sur Terre, c’est l’arbitraire, le caprice et la commodité (ou la coutume) qui règnent. Exception faite de la sphère très étroite (et inutile pour la morale et la conduite de l’existence) des sciences. Mais historiquement cette sphère n’est pas exempte d’arbitraire. Car par quel arbitraire, demande Pascal dans sa Préface au Traité du Vide, a-t-on vénéré l’autorité traditionnelle du savoir (issue d’Aristote) et s’est-on abstenu de la remettre en question ?

Donc l’entendement (ici la raison) est impuissante dans la sphère humaine (« car nous sommes comme dans un hôpital de fous » dit encore Pascal). Ce qui est d’ailleurs un scandale puisque c’est pourtant sa fonction essentielle et normale. Mais l’entendement est en outre impuissant dans la sphère divine parce qu’il ne reconnaît pas son infériorité devant le cœur et la charité.

Mais complémentairement la volonté (ici le cœur dans son usage humain sur un objet humain, comme agrément, ou sur un objet divin, comme charité) est infirme (ligne 13) pour les mêmes raisons. En effet la volonté s’attache à ce qui la corrompt, à savoir l’immédiateté, les passions, les agréments, les commodités, les coutumes. Elle se souille donc, elle devient impure, mélangée par l’intrusion d’éléments hétérogènes (alors qu’on ne peut et ne doit vouloir que ce qui est vraiment bon, le bien, l’utile propre). Symétriquement la volonté se détache de ce qui pourrait la consolider et la rendre à elle-même : la charité, les vérités chrétiennes de l’amour, de l’humilité, de l’abandon. Double impuissance de la raison, double infirmité de la volonté, l’une normale, l’autre anormale respectivement. La raison devrait naturellement juger toutes les choses humaines et se taire devant les choses divines. Elle fait pourtant exactement le contraire, tombant dans l’inconséquence et la ratiocination, deux extrêmes également condamnables. La volonté devrait naturellement adhérer aux vérités de l’amour, de la charité, du don, de l’abandon de soi, voire du pardon à l’autre, et se détacher de toute recherche de l’agrément. Elle fait pourtant exactement le contraire, sombrant dans la mollesse et la mesquinerie, deux extrêmes également  dérisoires et condamnables.

 

 

 

 

 

Il ressort essentiellement de ce texte de Pascal, extrait de l’opuscule L’esprit de la géométrie, la nécessité de prendre la notion d’ordre en considération. L’ordre naturel n’est pas incompatible avec un autre ordre, un ordre tout autre, ordre surnaturel mais qui néanmoins reste dans certaines limites accessible à la raison. En effet, ainsi que le montre bien ce texte de Pascal, ce second ordre est en quelque sorte complémentaire de l’ordre naturel : ils varient concomitamment. Les vérités de la raison ne sont pas incompatibles avec celles de la foi, car chacune coexiste dans son ordre propre. Seule une erreur de méthode peut entraîner l’interversion des ordres par l’inversion de leurs éléments constitutifs, et entraîner alors la perversion et la corruption de l’homme relativement aux choses humaines comme aux choses divines.

La finalité profonde de ce texte n’est pas sans doute de convertir à la foi chrétienne. Toutefois il est bon de rappeler que Pascal montre dans l’argument du pari que les préceptes de la morale des chrétiens ne sont pas incompatibles avec les exigences de la vie terrestre : « Si Dieu n’existe pas, vous aurez néanmoins gagné une meilleure conduite ». La finalité propre semble plutôt à rechercher du côté d’un souci et d’un effort pour travailler à diminuer la misère humaine sur Terre, en remettant tout chose dans son ordre. Les êtres humains montrent une fâcheuse prédisposition et une dommageable inclination à sceller leur misère terrestre. Non pas tant parcequ’ils ne croient pas en Dieu : cet argument serait irrecevable pour un Athée. Dans le contexte de l’art de persuader par l’esprit de finesse on doit donc ne pas seulement y songer. La raison de ce cercle est plutôt qu’ils oublient de considérer la dualité des ordres. Il y a en effet deux ordres, tels que tout le présent texte concourt à les mettre en évidence. D’une part un ordre commun et courant, par lequel on passe validement de l’esprit à la volonté. D’autre part un ordre plus caché, mais tout autant réel et compréhensible, par lequel on passe du cœur à l’esprit selon une consécution valide. Ces deux ordres peuvent se maintenir dans l’unité d’un même point de vue qui rend à toute chose, et à tout être, athée ou croyant, sa valeur et son sens propres.

 

 

Christophe Steinlein (février 2001).

 

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