COMMENTAIRE 18

Texte de Wittgenstein.

 

Extrait de Leçons sur la liberté de la volonté.

 

 

 

 

« Vous voyez parfois voleter ça et là, emportée par un souffle de vent, une feuille de papier. Imaginez que la feuille de papier puisse décider : “Maintenant, je veux aller dans cette direction”. Je dis : “Bizarre, ce papier décide toujours de l’endroit où il va aller, et c’est tout le temps le vent qui souffle sur lui. Je sais que c’est le vent qui souffle sur lui.” Cette même force qui l’entraîne meut également, d’une façon différente, ses décisions.

En ce sens nous avons une certaine façon de voir les choses : “Nous sommes tout le temps en train d’être déterminés. Nous pensons que nous décidons alors que c’est tout le temps une force qui nous pousse, et à prendre nos décisions, aussi. Ce qui veut dire que c’est à tort que nous sommes amenés à penser que nous faisons ce que nous voulons.” En temps normal, excepté quand nous philosophons, nous ne parlons pas de cette façon. Nous parlons de prendre des décisions. Y a-t-il un cas où nous dirions qu’un homme a pensé qu’il décidait, alors qu’il n’en était rien?

En prison vous vous trouvez normalement enfermé ; l’on vous dit que vous n’êtes pas libre. Moi, je suis dans cette pièce, libre d’aller où je veux. Supposez que dans la pièce d’en dessous, il se trouve quelqu’un avec des gens autour. Il dit : “Voyez, je peux faire aller Wittgenstein exactement là où je veux”. Il possède un mécanisme qu’il règle avec une manivelle, et vous voyez (à l’aide d’un miroir) que je marche exactement comme l’homme en question veut que je marche. Alors quelqu’un monte me voir et dit : “Vous a-t-on traîné jusqu’ici? Étiez-vous libre de venir”? Et je réponds : “Bien sûr, j’étais libre.”

En fait il y a des cas où l’on est près de se trouver dans une situation de ce genre. Soit un homme qui arriverait à faire choisir à quelqu’un la carte qu’il voudrait qu’il prenne. C’est évidemment un cas primitif. Personne ne nierait qu’il a choisi librement et qu’il a fait choisir à l’autre ce qu’il voulait qu’il choisît.

Les gens diraient que l’homme dans la pièce du dessus pensait qu’il était libre, mais que la moindre chose que les gens d’en dessous voulaient qu’il fasse, il l’a bel et bien faite. Pourquoi ne pas dire : “Wittgenstein s’est déplacé librement et n’a fait que ce que le professeur Smith voulait qu’il fît”? Vous pouvez décrire un tel cas dans lequel vous diriez sans nul doute : “Il pense qu’il est libre, mais en fait c’est nous qui réglons tous ses mouvements”. Et d’un autre côté, c’est vrai, il s’agit d’un cas rare.

Ils pourraient non seulement actionner mes jambes, mais aussi mes bras, et me faire tuer quelqu’un. Que diraient-ils au tribunal? Diraient-ils que j’étais responsable ou non responsable? Les gens d’en bas seraient-ils punis, ou serait-ce moi, ou eux et moi? Le tribunal nous donne une certaine idée de ce que nous appelons “libre”, “responsable”. Mon avis est plutôt qu’ils diraient que je n’étais pas responsable. Vous vous imaginez probablement qu’ils me font faire des choses plutôt extravagantes. Supposez que j’ai chaque jour de violentes disputes avec certains messieurs. Toute personne raisonnable s’attendrait de toute façon à me voir me quereller. Quant à moi qui agirait alors en fonction de ce que font ces messieurs, je ferais seulement ce que tout un chacun s’attendrait à ce que je fasse. Ce cas est différent de celui où j’aurais fait quelque chose d’étranger à ce que mon humeur me dicte ordinairement de faire. Si par exemple les gens d’en bas ont bougé leur dispositif de façon à rendre mes actes compatibles avec ceux que j’accomplis quotidiennement. Nous sommes en train de comparer le cas d’un être humain avec des cas spéciaux où nous dirions qu’un homme a été déterminé : cas où nous dirions qu’il a pensé qu’il décidait librement alors qu’en fait il a agi sous la contrainte. Pourquoi chacun de nous se laisserait-il entraîner à rapprocher des cas ordinaires d’un cas aussi spécial?

Il m’est arrivé parfois de chercher frénétiquement une clef, et de me dire :

“Si un être omniscient est en train de me regarder, il doit se moquer de moi”.

Qu’est-ce que cela doit être drôle pour la divinité de me voir chercher, alors qu’elle sait de tout temps.

Supposez que je demande :”Y a-t-il quelque bonne raison de regarder la chose de cette façon”? Ce que je veux vous faire comprendre ici est que, en vertu d’une certaine attitude, vous pouvez, pour des raisons inconnues, vous trouver forcés de regarder la chose de cette façon. Une certaine image peut imprimer sa force sur vous. Imaginez par exemple que vous ne soyez pas libres ; ou que vous soyez forcés.

Devez-vous regarder le fait de chercher quelque chose, de cette façon? Mais c’est l’un des faits les plus importants de la vie humaine que de telles impressions exercent sur vous une telle force.»

 

 

 

 

 

Commentaire:

 

 

 

 

La généralité et l’ampleur du problème de la liberté de la volonté sont indéniables, car ce problème est envisagé par toute la tradition philosophique : des Stoïciens (Cicéron) à Kant, en passant par Descartes et Leibniz, la question se pose en effet de savoir si la volonté humaine est libre ou non et en quel sens. L’originalité de l’investigation de Wittgenstein tient alors dans le fait qu’il se demande quelle peut être l’incidence ou l’influence d’une représentation de la contrainte — ou de la détermination extérieure — sur une conduite de décision. Pour ce faire il s’appuie, comme dans une expérience de laboratoire, sur des cas particuliers, précis, spéciaux (cas de figure idéaux, primitifs, expériences de pensée), dont il se sert pour préciser la représentation ordinaire de la liberté comme pouvoir décisionnel. L’originalité de la démarche de Wittgenstein est de se demander s’il est légitime de toujours rapporter nos actes de libre décision à la constatation que nous sommes déterminés par des forces extérieures.

C’est un fait qu’une multiplicité de forces, de pressions, de circonstances extérieures se trouve en présence de nous, en tant que nous nous proposons librement d’agir. Mais la question est de savoir, pour Wittgenstein, si on ne surdétermine pas, au sens d’une survalorisation, l’incidence du contexte matériel et temporel sur l’acte individuel de choix. Plus exactement il s’agit pour Wittgenstein d’examiner le statut et l’incidence de l’image d’une détermination extérieure sur nos actes libres et décisionnels.

Tout le texte de Wittgenstein, qui est un extrait de leçon, — entendue non comme un exposé ex cathedra ou un traité dogmatique, mais comme une recherche inductive et hypothético-déductive qui procéderait par une lente exploration au cas par cas — est la justification lente et rationnelle de la dernière constatation (l. 41-42) : “C’est l’un des faits les plus importants de la vie humaine que de telles impressions exercent sur vous une telle force”. Il s’agit d’une impression imaginaire — dont on se demandera d’ailleurs comment elle naît — qui peut modifier significativement et dans un sens négatif la disposition originaire de l’homme à la liberté. Cette impression imaginaire est par ailleurs rendue par Wittgenstein de manière imagée, et illustrée par toute une série de cas concrets : la feuille de papier qui parle, le tireur de cartes, l’homme manipulé, l’homme frénétique.

Ce moment de la leçon Wittgensteinienne se subdivise en trois phases.

D’abord (alinéas 1 et 2), Wittgenstein montre le caractère incontournable des forces extérieures et des déterminations externes dans l’ordre du monde. Il ne s’agit pas de nier ce fait, mais de suggérer que sa représentation entraîne une modification — peut-être salutaire, peut-être condamnable — de notre conduite libre et de notre capacité à décider. “Nous avons une certaine façon de voir les choses”(1.5).

Dans un seconde phase (alinéas 3 à 8 inclus), cette constatation de fait amène Wittgenstein à examiner quelques cas particuliers ou spéciaux, cas primitifs, ou construits schématiquement à la limite de la simplification. Ils sont l’occasion de poser clairement cette dualité entre la représentation d’une possibilité de liberté et le sentiment d’une action extérieure inévitable qui empêcherait l’exercice de cette liberté ou de cette libre décision. La construction et l’examen patients de ces cas-limites (ou primitifs, 1. 16) conduit l’auteur, dans cette deuxième phase, à des conclusions sur l’absence totale, dans ces conditions, de responsabilité (ex. du tribunal, 1.22-25). Et corrélativement, il est ainsi amené à la détermination externe d’un refus même — ou d’une modification apparemment décisionnelle ou volontaire — de cette détermination externe affectant le sujet (ex. de la dispute habituelle et de la détermination extérieure du refus même de cette habitude de querelle, 1. 26 à 3 1).

En une troisième phase (alinéas 9 à 10 inclus, 1. 32 à la fin) de ce moment-clé de sa réflexion sur la liberté de la volonté, Wittgenstein montre d’abord qu’elle n’est qu’une façon de voir les choses, après avoir ainsi poussé à la limite l’opposition entre la représentation d’une détermination externe (ce qui ne dépend pas de nous) et le sentiment de la possibilité d’une détermination interne (ce qui dépend de nous comme décision). Il semble suggérer que cette image de la force qui exerce de manière externe une influence incontournable sur la décision interne risque, — en tant qu’image, càd puissance d’impression et de suggestion, cf. 1. 39 : “une certaine image peut imprimer sa force sur vous” —, de modifier notre décision et notre action de telle sorte qu’effectivement nous considérions que nous n’avons pas été libres. Wittgenstein suggère très subtilement ici qu’une impression fausse (à savoir, que  nous paraissons déterminés de l’extérieur) peut exercer une telle incidence perverse (càd une puissance de détournement), qu’après-coup elle amène à une impression vraie (i.e. nous n’avons pas agi librement).

En effet, d’une prémisse fausse on peut tirer, par un raisonnement faux (une pétition de principe, qui suppose subrepticement acquis ce qui doit précisément être démontré) une conséquence vraie (constatable empiriquement). Par exemple, dans la configuration qui nous intéresse ici, si l’on admet que les conditions externes, les contraintes et circonstances du monde s’exercent matériellement sur notre pouvoir de libre arbitre, on peut alors se croire intimement persuadé (mais, au fond, illusoirement selon Wittgenstein) qu’on n’a pas voulu le résultat qui se montre à nos yeux, et que ce résultat ne coïncide pas avec l’intention initiale. Tout l’enjeu de ce texte, ramassé dans la troisième phase, va être de savoir comment l’image d’une incidence du déterminisme des forces sur notre libre faculté décisionnelle, exerce elle-même, si elle est méconnue et mal comprise dans sa genèse et sa structure, une réelle incidence sur notre conduite. Mais cette réelle incidence explique seulement la divergence entre l’intention et le résultat — “je n’ai pas fait ce que j’ai voulu”, ou “je n’ai pas voulu cela” — sans remettre par ailleurs le moins du monde en question la nécessaire et immuable présence de la liberté en nous, comme pur pouvoir décisionnel indépendamment de toute force, contrainte et circonstance extérieure.

 

Dès lors, une question centrale se pose. Comment Wittgenstein va-t-il parvenir à montrer, comme résultat final de ce moment de sa leçon, que “cette façon de voir les choses”(1.37) n’est nullement fondée objectivement dans l’absence objective de liberté? Mais plutôt au contraire, comment cette fameuse façon de voir les choses, analysée tout au long du texte, renvoie rigoureusement à une explication rationnelle qui seule peut rendre compte d’une situation finale analysée comme cause d’une perversion de la conduite, amenant au sentiment de l’écart entre l’intention et le résultat? Pour illustrer ce mécanisme que veut peut-être suggérer ici Wittgenstein on peut se rapporter au célèbre propos d’Alain (in Propos sur le bonheur), qui montre comment une croyance fausse, fondée sur l’illusion superstitieuse horoscopique, de l’imminence d’un accident, amènera le sujet, en proie à cette illusion dommageable, à pervertir sa conduite rationnelle normale par un excès d’attention déplacée, engendrant inévitablement un accident, mais nullement pour les raisons invoquées à l’avance…

Dans le premier moment du texte, Wittgenstein pose (en la constatant simplement) l’existence d’un déterminisme des forces extérieures parfaitement liées dans le continuum de l’espace, du temps et de la causalité matérielle. Il ne s’agit pas de le nier : toute chose au monde est nécessairement soumise à des pressions extérieures, réglées mécaniquement. Mais cela nous permet-il pour autant (1.2) d’affirmer l’impossibilité, dans ces conditions, de l’existence d’une liberté, au sens d’un pouvoir décisionnel? Pour Wittgenstein (1.2) il est étrange que nous éprouvions un sentiment de bizarrerie à l’idée qu’une chose, bien que déterminée par des forces externes, puisse conserver néanmoins en son intimité un libre pouvoir de décision, notamment dans le choix de sa direction (l. 2). Rien n’est plus simple que l’exemple de la feuille emportée par le vent, et rien n’est pourtant plus profond que la simple question suggérée par l’auteur. Pourquoi sommes-nous impuissants à imaginer (l. 1) — càd supposer, émettre une hypothèse, et non pas phantasmer arbitrairement — qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre deux plans radicalement hétérogènes qui coexistent pacifiquement? D’une part, le plan des forces extérieures, mues par une immuable nécessité absolue (ou tout au moins relative, càd hypothétique). D’autre part, le plan de la libre décision volontaire (l.2) qui introduit une rupture, non pas dans le continuum du temps et de la causalité, mais dans l’esprit, car une décision est toujours un avènement disruptif dans l’esprit. Ce n’est pas, nous indique Wittgenstein (1.3), parce que l’on sait avec certitude qu’une chose est déterminée de l’extérieur, qu’on ne peut pas imaginer la possibilité d’une libre décision, formulée par la parole, par exemple.

Dès lors se pose une question fondamentale, suggérée par la proposition de la ligne 4. De quelle manière cette force matérielle extérieure modifie-t-elle, outre le mouvement matériel, mais encore et surtout la décision mentale du mouvement et de sa direction? Que l’esprit ait à tenir compte des conditions extérieures qui déterminent sa situation ne fait pas mystère. Mais ces conditions ne modifient en rien ce pouvoir de liberté comme possibilité qui cependant, pour se réaliser, devra tenir compte des contraintes extérieures. On ne peut pas raisonnablement vouloir ce qui manifestement contrevient à l’ordre et à la nécessité des forces extérieures. La feuille de papier ne peut pas vouloir aller vers le Nord si précisément le vent souffle du Nord. Le pouvoir de libre décision en nous doit tenir compte, s’il veut se réaliser pleinement dans sa primitive disposition, du jeu des forces externes. Mais les contraintes externes, loin d’entamer le pouvoir de libre décision, rendent l’intelligence plus vive et plus aiguë dans sa recherche des médiations les plus adaptées et les plus efficaces pour atteindre la fin proposée.

Le texte suggère déjà ici — en sa richesse allusive — la distinction entre la liberté comme possibilité (i.e. le pouvoir imprescriptible de décider), et la liberté comme réalisation d’un projet compatible rationnellement avec les conditions extérieures. Compatibilité sans laquelle la décision n’est pas effective, mais seulement phantasmée. Par ailleurs, la mauvaise foi et le ressentiment inclinent à se conforter dans l’illusion qu’on n’est pas libre, alors que c’est seulement dans ce cas l’image de la liberté décisionnelle qui n’est pas libre d’une contamination par l’illusion du pan-déterminisme.

Mais alors d’où vient cette fâcheuse propension à voir les choses de manière déformée (l.5)? Nous ne pouvons apparemment pas nous empêcher de nous persuader que nous sommes déterminés extérieurement dans nos corps (l. 6), mais aussi dans nos décisions à propos des mouvements que nous imprimons à notre corps (l. 6). Tout le propos de Wittgenstein dans la suite du texte va être de montrer la bizarrerie qu’il y a à considérer comme bizarre la coexistence du déterminisme des forces et du pouvoir de libre décision (l. 2).

Mais il va aussi montrer le tort que nous avons de penser que nous ne faisons pas ce que nous voulons (l. 7). Pour ce faire, il passe, en un second moment de son expérimentation mentale, à l’examen de cas-limites, patiemment construits par des simplifications et des schématisations rationnelles. En effet Wittgenstein, initialement formé comme scientifique, est l’initiateur de la méthode constructiviste, qui progresse à travers des exemples et des expériences de pensée destinés à atteindre une proposition en sa vérité. Ces schématisations méthodiques ont pour fonction de montrer, par une série de subtiles suggestions dans le troisième moment, avec une finesse non dénuée d’humour dans la constatation de l’absurdité, et une certaine ironie (comme principe de conversion à une vision plus haute et plus complète), qu’un pan-déterminisme imaginé à tort au départ ne détermine pas tant nos actions que notre rapport à notre pouvoir de libre décision. Ce pouvoir reste par ailleurs inentamable en son essence radicalement hétérogène à tout déterminisme.

En croyant notre pouvoir de décision déterminé en son essence nous ne faisons pas autre chose que nous déterminer à notre insu à ne pas utiliser ce pouvoir de décision. Nous décidons, négativement et par la médiation secrète d’une illusion, de ne pas décider, laissant cependant intact en son immuable essence ce pouvoir même de libre décision!

 

 

Wittgenstein, dans le second moment de sa réflexion, pose la question de savoir s’il existe un cas de figure, même schématiquement esquissé, dans lequel on constaterait avec certitude que coexistent ensemble le sentiment d’une décision libre et une réalité pan-déterministe. C’est en examinant ces cas-limites que Wittgenstein pourra suggérer que nous pouvons effectivement être libres pourvu que nous refusions de laisser s’exercer la force d’une image illusoire, — celle du pan-déterminisme — sur l’image cohérente que nous devons nous faire des forces externes, en tant qu’elles ne peuvent pas affecter radicalement le pouvoir de libre décision. Pour ce faire, l’auteur indique d’abord en quoi ces cas-limites n’affectent pas l’essence de la liberté mais seulement l’image que nous nous en faisons.

Dans la vie quotidienne nous croyons spontanément à la possibilité de prendre de libres décisions (l. 9). Mais immédiatement, au moindre obstacle, surgit le doute. Sommes-nous aussi libres que nous voulons bien le supposer? Certes la simple limitation du degré de liberté, par exemple la restriction de l’espace et du mouvement en  prison (l. 10) et le contrôle de la conduite, ne m’empêche pas de considérer l’existence d’une liberté de penser. Cette liberté de penser peut s’analyser comme représentation mentale d’un projet d’évasion, de transformation de soi ou de résistance, objet d’une décision intime qui ne dépend pas en son essence des circonstances extérieures, mais qui doit s’y adapter.

Wittgenstein veut suggérer qu’on peut être libre dans une prison, malgré ce que l’opinion commune croit et proclame. Et inversement on peut être déterminé à son insu par une mauvaise interprétation du rapport entre le déterminisme matériel et le libre pouvoir de décision. C’est l’exemple de l’homme télé-guidé à son insu (1.12) et qui se croit libre. Il n’est pas question d’opposer à l’exemple de Wittgenstein une fin de non-recevoir sous le prétexte de l’apparente extravagance du dispositif invraisemblable de téléguidage.

Mais il s’agit de montrer comment cet exemple ne peut fonctionner que réflexivement. Car c’est en tant que l’homme se croit, illusoirement, déterminé de part en part, qu’il l’est réellement. Une illusion, qu’on aurait pu éviter en amont, entraîne mécaniquement par un effet déterministe, dont Wittgenstein suggère en creux le processus — comme détermination réelle (aliénation), inévitable tant qu’on n’en désamorce pas la cause par une critique de la teneur de l’image illusoire.

 

 

 

Wittgenstein fait fonctionner son exemple à deux niveaux (1.14).

D’abord, en un premier niveau, il se place du  point de vue de l’opinion commune. En effet, puisqu’il s’agit d’une leçon, le professeur veut désillusionner l’élève par une méthode ironiste qui consiste à exposer le contraire de ce que l’on pense, afin d’amener l’élève à un retour critique sur lui-même. Wittgenstein montre que tout le monde se représente la condition humaine selon deux étagements, suspectant un déterminisme derrière une liberté apparente. Il y a ici une puissante critique de la psychanalyse, que reprendra Alain dans l’exemple du dédoublement qui nous effraie, alors que nous l’avons nous-même provoqué (ainsi que les enfants, qui se déguisent en monstres affreux, oublient cet acte et s’effraient de leur image dans le miroir). De la même façon, nous ne faisons que confirmer réellement dans les faits ce que nous avons construits idéalement et illusoirement dans notre esprit, à savoir une structure mentale à deux niveaux. Mais c’est toujours la même visée wittgensteinienne, qui se trouve à l’oeuvre ici. En effet, il s’agit de faire comprendre que ce n’est pas notre libre pouvoir décisionnaire qui est déterminé, mais plutôt notre image représentative de ce pouvoir, à partir d’une présupposition fausse, d’un préjugé dû à une mauvaise analyse des apparences. De plus cette image illusoire d’une liberté déterminée détermine à son tour, mais de manière bien réelle et plus du tout illusoire, — hélas! —, des conséquences qui nous font accréditer subrepticement la thèse du pan-déterminisme introduite comme pétition de principe.

Ensuite, le second niveau de cette fameuse confirmation (1.14) de l’expérience des deux étages s’entend au sens subjectif. Wittgenstein suggère ici qu’effectivement je suis libre, mais pas du tout pour les raisons illusoires que donne le vulgaire. Nous sommes libres, non pas parce que nous avons découvert qu’il y avait deux niveaux — car en réalité ce n’est qu’une construction arbitraire, celle de la psychanalyse. La raison de notre liberté n’est pas non plus à rechercher dans la possibilité de faire tout ce qui est en notre pouvoir malgré la pression nécessaire des forces, des contraintes et des circonstances extérieures. Car ce mode de liberté ne fait que résulter d’une simplification stoïcienne dans la division entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Pas davantage — troisième contresens possible — la position wittgensteinienne ne ramène la notion de liberté à celle de Kant, en tant qu’elle serait une idée régulatrice de la raison, dont le but serait de justifier l’homme dans sa position de but final du monde.

La position wittgensteinienne sur la liberté consiste au contraire dans la connaissance du caractère artificiellement déterministe que l’on confère spontanément à l’image que l’on se fait du déterminisme et de son influence sur le pouvoir de décision.

 

 

 

“Bien sûr j’étais libre”(l. 14), précisément parce que j’avais reconnu le processus double par lequel d’une part est formée subjectivement (illusoirement) une certaine image du déterminisme, affectant toutes choses. Et d’autre part, est provoqué alors objectivement (réellement) un effet déterministe de cette image sur la conduite, l’inclinant à confirmer cette fausse image primitive du pan-déterminisme.

Le cas d’un homme manipulé par un tireur de cartes est encore plus probant, par son dépouillement, sa simplification et sa schématisation (1.16). Si l’on divise ou dissocie mentalement l’esprit humain en une dualité “manipulant / manipulé”, la confirmation de cette pétition inconsciente sera éclatante. L’homme qui tire une carte croit agir librement — parce qu’il n’a pas conscience du dispositif en retrait —, alors qu’en réalité c’est celui qui fait tirer les cartes qui décide de tout. Mais d’où vient alors que l’individu, s’il reconnaît dans le cadre d’une dualité une manipulation, est incapable de se la représenter appliquée à lui-même, càd produite et reçue exclusivement par lui?

Tout se passe comme si, nous suggère Wittgenstein, un individu était capable de découvrir une manipulation extérieure quand on la lui présente spatialement — par la dualité et l’étagement —, et incapable de la dénoncer quand elle est produite par lui-même sur lui-même. Comment s’effectue ce processus d’auto-aliénation mis en évidence, au moyen d’un exemple a contrario, par Wittgenstein? L’abus de représentations spatiales du déterminisme amène à constituer une fausse image de la liberté et du pouvoir de décision, comme s’ils étaient des objets affectés et modifiés par ce déterminisme, ouvrant ainsi sur un pan-déterminisme.

Or, dans la constitution de cette fausse représentation, reste radicalement occultée — et Sartre le montrera avec ses propres termes —, l’idée que cette image du déterminisme est déjà déterminée par une libre décision interprétative.

Ainsi, je décide que rien ne peut être librement décidé, mais cette décision est libre puisque je la décrète. Symétriquement, par rapport à ce libre positionnement du pan-déterminisme librement consenti, se met en place un véritable déterminisme — quant à lui véritablement fâcheux, car il mène à des conséquences nuisibles, et non voulues intentionnellement —, de cette image illusoire du déterminisme comme pan-réalité. Ce déterminisme spécifique, par ses conséquences réelles incompatibles avec mes intentions apparentes, amène à confirmer l’absence de liberté et à me conforter dans l’illusion d’une impuissance radicale à décider vraiment un commencement d’action.

La critique wittgensteinienne de cette formation paresseuse d’une image paresseuse de la liberté humaine  — comme étant déterminée en fonction du déterminisme des forces extérieures — culmine alors, à la fin de ce second moment, dans deux exemples.

Ces deux exemples sont choisis avec beaucoup d’humour et d’ironie.

Humour, en tant qu’ils montrent les conséquences ridicules d’un positionnement absurde qui décide qu’on ne peut pas décider, et ceci dans la plus parfaite ignorance de la possibilité de la décision applicable à tous les niveaux.

Ironie, dans la mesure où ils orientent l’esprit vers le souci de reconnaître l’existence de la liberté et de l’assumer sans alibis ni faux-fuyants, par la méthode classique qui consiste à présenter comme apparemment acquis ce qui en réalité fait problème. “Le tribunal nous donne une certaine idée de ce que nous appelons libre et responsable” (1. 24) et “Mon avis est plutôt qu’ils diraient que je n’étais pas responsable” (l. 2 5).

La définition que donne le tribunal (l. 24) de la liberté et de la responsabilité (l. 24) serait bonne, si le schéma pan-déteministe était validé, càd si on pouvait effectivement dissocier et diviser en deux régions tous les actes humains. Mais cela supposerait que le centre décisionnel soit de même nature que ce qui s’exerce sur lui (homogénéité du schéma). Or cette option procède d’une libre décision d’interprétation. Paresse, fatigue, facilité, peur, peuvent en être des raisons inclinantes mais non nécessitantes qui, de facto, montrent que cette libre décision ne se situe pas sur le même plan que ces raisons ou motivations, puisqu’elle n’est radicalement déterminée par rien.

Or, que se passe-t-il en réalité, par-delà les lieux communs qui submergent la représentation sociale traditionnelle du tribunal, que Wittgenstein met ici en évidence, en creux, négativement, ironiquement, comme pour en montrer l’inanité? En réalité une certaine image du déterminisme, par laquelle est montré que des forces agissent sur une conscience, produit elle-même des forces, s’impose avec force, et modifie la conduite de l’homme face à son pouvoir décisionnel, renforçant le sentiment illusoire de l’impuissance de ce pouvoir, voire de son absence.

Cependant, la seconde exposition de cas-limite est encore plus probante (l. 26 à 31). Wittgenstein va montrer (l. 26) que les conséquences néfastes qui proviennent de cette fausse image du rapport liberté / déterminisme sont visibles dans les situations les plus ordinaires. Le jugement des hommes est perverti même dans les conditions les plus banales.

“Vous vous imaginez probablement qu’ils me font faire des choses plutôt extravagantes” (1.26), par exemple commettre un meurtre (l. 22). Mais même dans les attitudes les plus ordinaires, l’illusion persiste, dont on est soi-même responsable.

Ici (l. 27) la croyance dans l’impossibilité d’une décision véritablement libre est fondée sur l’habitude, la réitération routinière d’une consta­tation : les “violentes disputes”, dont Wittgenstein était, paraît-il (selon son biographe Norman Malcolm) coutumier, parce qu’il se mettait fréquemment en colère. En tentant peut-être son auto investigation ou explicitation, et non son auto-psychanalyse, Wittgenstein veut montrer que lui-même n’est pas dupe d’une emprise possible de l’image du pan-déterminisme sur sa libre conduite. Il ne fait au contraire que décider librement “d’agir en fonction” (1.28) de la réalité circonstancielle. Alors qu’à l’inverse, “tout un chacun” (1.28), enfermé dans l’image du déterminisme, reconstruirait, comme par une pétition de principe, un monde qui ne laisserait aucune place à la liberté de décision.

Cette libre décision de ne réagir qu’en fonction de la réalité des circonstances amène une rupture dans la routine ordinaire (“Ce que mon humeur me dicte ordinairement de faire”). Mais elle ne pourra pas être imputée à une sur-détermination du déterminisme (“Les gens d’en bas ont bougé leur dispositif”).

 

 

Wittgenstein veut ici montrer, par ce second exemple d’une redétermination apparente (en fait illusoire) d’un déterminisme tout aussi illusoire, que nul n’est en droit —  par paresse, fatigue, ignorance ou peur — d’étendre illégitimement et subrepticement sa vision déterministe des phénomènes externes à la sphère de la libre décision intime. Rien n’autorise en effet à supposer que la réitération d’un comportement a pour fondement rationnel l’absence de liberté de décision, ou du moins la détermination externe de cette décision, alors maximisée en fonction des conditions externes (point de vue stoïcien).

Bien au contraire, c’est toujours en vertu d’une fausse image du déterminisme et de l’ignorance de son effet réel (et non plus illusoire) sur le rapport de ma liberté de décision à ma représentation du monde (le choix d’interprétation est alors inconscient) que l’on est amené progressivement à aggraver l’illusion, et à la justifier par d’autres illusions. Ainsi, dans cet exemple, Wittgenstein montre que celui qui n’a pas réfléchi et à qui on objecte qu’un changement de comportement (1.29) peut être la conséquence d’une libre décision — en fonction d’une réaction à de nouvelles circonstances, ou en fonction de nouveaux éléments intelligibles —, s’efforcera toujours vainement et illusoirement de “sur-déterminer” (“les gens d’en bas”, “rendre mes actes compatibles” 1.30) la valeur et le sens de l’image pan-déterministe.

 

 

C’est précisément cette attitude qui confirme le déterminisme en son essence, car le propre du déterminisme dans sa sphère, c’est d’être en perpétuelle confirmation (verrouillage). Or le seul déterminisme que l’on peut admettre — en dehors de celui des phénomènes externes — est celui par lequel l’image fausse du pan-déterminisme produit en moi nécessairement des conduites qui occultent davantage la présence du libre pouvoir de décision, comme simple possibilité.

Tous ces exemples, examinés au cas par cas dans une attitude positive — y compris l’exemple du troisième moment (1.35), celui de l’être omniscient qui se moque de la fébrilité frénétique de l’ignorant —, visent un double but, clairement suggéré et exposé dans ce troisième moment (1.32 à 42).

 

 

D’abord, en premier lieu, nous faire prendre conscience de l’impact certain (et de ce point de vue, négatif) que peut exercer sur notre conduite une fausse image du déterminisme. “Pourquoi chacun de nous se laisserait-il entraîner à rapprocher des cas ordinaires, d’un cas aussi spécial? “(1.34). La liberté existe, comme possibilité et comme réalisation, dans la majorité des cas, càd les cas les plus ordinaires. Elle est un fait qui s’observe intimement et à quoi nous ne devons mêler aucune construction artificielle, sous peine des plus fâcheuses conséquences. Pour faire l’épreuve de cette vérité on a pu construire des cas spéciaux, cas-limites ou cas primitifs, qui, poussés à l’extrême, conduisent à des absurdités. C’est pourquoi il convient de ne pas se laisser entraîner (1.34) par paresse, fatigue, lâcheté, ignorance, à croire qu’il n’existe pas de libre décision.

Car, d’une part, cette représentation est elle-même la conséquence d’une libre décision, puisque rien ne prouve l’existence du contraire. Mais, d’autre part, cette image illusoire de l’absence de liberté ou d’un pan-déterminisme détermine à son tour très réellement un éloignement de cette liberté (perte de cette conscience), qui a pour conséquence une aggravation de l’écart entre l’intention et le résultat, et une confirmation de l’illusion.

 

 

 

Wittgenstein pose la question très clairement de savoir s’il “y a quelque bonne raison “(1.37) de regarder les choses comme si elles étaient pré-déterminées de l’extérieur par un être omniscient (1.35). L’exemple serait naïf — parce que personne ne croit en Dieu et surtout pas Wittgenstein —, si on ne pouvait pas le transposer au second degré et montrer que ceux qui ne croient pas à la liberté se comportent comme si ils étaient déterminés à l’intérieur d’eux-mêmes par un autre moi. Cet autre moi, construit ici comme hypothèse explicative, prend la figure de l’être omniscient, al-ibi (autre lieu) pour fuir la responsabilité de sa propre liberté dans une image pan-déterministe illusoire.

 

 

 

En réalité la liberté est créatrice. Rien n’est donné à l’avance. La position pan-déterministe résulte d’une libre décision de la faculté représentative et n’est pas plus vraie qu’une autre. Le déterminisme n’est pas en amont de la décision — on verserait alors dans un fatalisme superstitieux —, mais en aval.

En effet, il faut assumer les conséquences de ses décisions, car la décision est libre de passer d’un système de contraintes à un autre. Cependant, on pourrait peut-être répondre affirmativement à la question de Wittgenstein (1.35) : “Y a-t-il une bonne raison?”… Il y a peut-être la raison positive (parmi beaucoup de raisons négatives) selon laquelle supposer par méthode que le déterminisme des phénomènes agit sur la liberté, ou bien, encore, que le système des contraintes externes agit sur la décision, se révèle salutaire pour renforcer l’idée de liberté en la faisant réagir sur ce qui n’est pas elle.

En tout état de cause, ce contre quoi Wittgenstein veut nous mettre en garde ici, c’est de ne pas se mettre sous le joug de la tyrannie forcenée de l’image du pan-déterminisme (“vous trouver forcés de regarder la chose de cette façon”, 1.39). Cette position assure son originalité par rapport aux philosophies classiques. Wittgenstein se démarque même de Spinoza en montrant que le pan-nécessitarisme n’est qu’une image elle-même nécessitée, mais qui n’entame pas l’essence de la liberté.

 

 

 

 

 

Il s’agit bien d’une leçon socratique, au terme de laquelle l’auteur parvient (“ce que je veux vous faire comprendre ici” 1.38) à nous faire comprendre la nécessité d’analyser le langage, mais aussi les images et les schémas, par exemple la critique de la troisième topique freudienne. Ceci afin d’empêcher toute image d’imprimer une force sur l’esprit.

Comment dès lors se libérer de la force de telles images forcenées d’asservissement, d’as- sujettisssement et de pan-déterminisme?

Wittgenstein peut ainsi apparaître comme le Socrate du vingtième siècle, par son attitude ironique, sa volonté exemplificatrice, et son analyse des pièges du langage et des images. En somme, on est parfaitement libre de croire aussi que la liberté absolue n’existe pas, et que tout est déterminé (pan-déterminisme).

Mais, vollens nollens, il faudra en supporter toutes les conséquences, jusqu’au bout. “Fata vollentem ducunt, nollentem trahunt, le destin prend par la main celui qui y assentit, et traîne de force celui qui le refuse”(Sénèque). “L’homme est responsable de ses passions” (Sartre). “—C’est la nécessité qui m’a poussé à commettre un vol. — C’est la nécessité aussi qui me pousse à te châtier” (Zénon de Kition, s’adressant à un de ses esclaves indélicat, — rapporté par Diogène Laërce, in Vies opinions et sentences des philosophes illustres).

Le sens profond du texte de Wittgenstein est ainsi de montrer comment une illusion qu’on aurait pu éviter — celle de la croyance en un pan-déterminisme qui affecterait même le pouvoir décisionnel —, engendre une réalité qu’on ne peut plus éviter, parce qu’elle est structurée comme un déterminisme.

La leçon profonde du texte de Wittgenstein est alors qu’on doit toujours se comporter comme si on était certes déterminé de l’extérieur, mais en même temps rester d’une vigilance philosophique telle, qu’on soit toujours à même d’intégrer à son action libre l’hypothèse — peut-être fausse, mais fonctionnant comme épreuve et contre-épreuve —, d’une contrainte extérieure. L’introduction constante de cette hypothèse (de ce soupçon) dans les moindres moments de notre vie quotidienne nous met en état de modifier notre comportement en prévenant par avance toutes les menaces d’aliénation. C’est en envisageant et en dépassant constamment l’idée que nous ne serions pas libres (moment libérateur du doute) que nous nous engageons toujours plus loin sur le chemin de la libération, donc de la liberté.

 

 

 

 

Christophe Steinlein (décembre 2001).

 

 

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