COMMENTAIRE 9

TEXTE  DE  KANT.

 

FONDEMENTS DE LA METAPHYSIOUE DES MOEURS. (SECTION I).

« Se représenter la loi en elle-même, ce qui à coup sûr n’a lieu que dans un être raisonnable, et faire de cette représentation, non de l’effet attendu, le principe déterminant de la volonté, cela seul peut constituer ce bien si excellent que nous qualifions de moral, présent déjà dans la personne qui agit selon cette idée, mais qu’il n’y a pas lieu d’attendre en premier lieu de l’effet de son action.

NOTE : On pourrait m’objecter que sous le couvert du terme de respect je ne fais que me réfugier dans un sentiment obscur, au lieu de porter la lumière dans la question par un concept de la raison. Mais, quoique le respect soit un sentiment, ce n’est point cependant un sentiment reçu par influence ; c’est au contraire un sentiment spontanément produit par un concept de la raison, et par là même spécifiquement distinct de tous les sentiments du premier genre, qui se rapportent à l’inclination ou à la crainte. Ce que je reconnais immédiatement comme loi pour moi, je le reconnais avec un sentiment de respect qui exprime la conscience que j’ai de la subordination de ma volonté à une loi sans entremise d’autres influences sur ma sensibilité. La détermination immédiate de la volonté par la loi et la conscience que j’en ai, c’est ce qui s’appelle le respect, de telle sorte que le respect doit être considéré non comme la cause de la loi, mais comme l’effet de la loi sur le sujet. A proprement parler le respect est la représentation d’une valeur qui porte préjudice à mon amour-propre, par conséquent c’est quelque chose qui n’est considéré ni comme objet d’inclination, ni comme objet de crainte, bien qu’il ait quelque analogie avec les deux à la fois. L’objet du respect est donc simplement la loi, loi telle que nous nous l’imposons à nous-mêmes, et cependant comme nécessaire en soi. En tant qu’elle est la loi, nous lui sommes soumis, sans consulter l’amour-propre. En tant que c’est par nous qu’elle nous est imposée, elle est une conséquence de notre volonté. Au premier point de vue elle a de l’analogie avec la crainte ; au second, avec l’inclination. Tout respect pour une personne n’est proprement que respect pour la loi (loi d’honnêteté, etc.) dont cette personne nous donne l’exemple. Puisque nous considérons aussi comme un devoir d’étendre nos talents, nous voyons de même dans une personne qui a des talents comme l’exemple d’un loi (qui nous commande de nous exercer à lui ressembler en cela), et voilà ce qui constitue notre respect. Tout ce qu’on désigne sous le nom d’intérêt moral consiste uniquement dans le respect pour la loi ».

Ce texte s’insère dans le projet général de fonder définitivement et transcendantalement la métaphysique des moeurs, qui sera rendue possible après que ses fondements auront été assurés. Dans cette première partie de l’ouvrage, Kant cherche à s’élever de la connaissance populaire, ou vulgaire (en un sens non péjoratif) de la morale, à la connaissance philosophique du sentiment qui, dans sa pureté, nous fait agir suivant des représentations morales. Pour Kant le temps est venu en effet d’établir une bonne fois la morale sur des fondements inébranlables et ainsi de dénoncer cette philosophie populaire qui prétend faire l’amalgame entre le rationnel et l’empirique en morale.

Le thème de ce texte est la recherche du principe du devoir, que Kant finira par définir comme la représentation nécessaire d’une action dont le principe est le respect de la loi morale. Il s’agit ainsi, à partir du moment où l’on réfère la moralité à la notion de respect, d’éclaircir définitivement le contenu de celle-ci. La thèse de Kant dans ce texte est l’affirmation d’un fait moral, qui est l’existence irrépressible (irréductible, irrédente) du respect. Ce fait, bien entendu, ne saurait être d’ordre empirique, mais il ne peut pas davantage être davantage prouvé logiquement. C’est donc l’ambiguïté de cette définition implicite de Kant qui pose véritablement problème. Qu’est-ce, en effet, qu’un respect, non pas certes de pure forme mais purement formel et sans aucun contenu effectif assignable? Ne serait-ce pas simplement un être de raison, une pure entité logique? Comment soutenir avec Kant que le respect est un sentiment qui cependant d’un autre point de vue n’en est pas un? Ou bien Kant joue avec les mots, ce qui n’est pas son genre puisqu’il est plutôt déterminé à produire des différences substantielles entre les termes. Ou bien Kant va au-devant d’une grande difficulté pour conceptualiser un sentiment non sentimental, soustrait à toute altération affective et pathologique : cela peut-il seulement se concevoir? En outre, ce texte pose dans son découpage, son mouvement et son unité le problème de savoir par quel lien logique on peut rattacher aux quelques lignes du premier alinéa cette note sur la quiddité du respect, qui semble se référer à tout un passage antérieur. Pourra-t-on montrer que le statut de cette note et la place qu’elle occupe dans l’économie du paragraphe ne sont nullement fortuits, mais au contraire visent à montrer que c’est le respect qui découle de la prise de conscience de la loi, et non l’inverse?

 

On peut dans ces conditions diviser et articuler le texte en cinq parties.

Dans la première partie, constituée par le premier alinéa, Kant s’efforce d’affirmer sans démonstration le principe même de la moralité, qui consiste à placer la loi au principe de la volonté (et non l’inverse).

Dans une seconde partie (début du second alinéa jusqu’à “ou à la crainte”) Kant, conformément à l’esprit de ses notes qui ont toujours une vocation d’éclaircissement supplémentaire d’une élucidation pourtant déjà fort scrupuleuse, se met lui-même en garde contre l’illusion d’atténuer subrepticement la difficulté des choses par la facilité du glissement de sens dans les mots.

Après cette mise en garde, le texte aborde sa seconde articulation avec une troisième partie (de “ce que je reconnais” à “la loi sur le sujet”), qui consiste à présenter une définition générale du respect, que Kant va s’empresser de préciser immédiatement.

Cette précision fait l’objet d’une quatrième partie (de “A proprement parler” à “avec l’inclination”), où l’auteur situe à sa juste place le respect par rapport aux mobiles de l’inclination et de la crainte.

Enfin en une cinquième et ultime articulation (de “tout respect” à la fin), Kant applique le résultat de son enquête à un cas de figure concret, celui du respect des talents d’autrui. Plus exactement, il s’agit de penser une certaine analogie entre la dérivation du respect à partir de la pure conscience de l’existence de la loi morale et la reconnaissance empirique de la loi du perfectionnement personnel à partir de l’exemple (ectype) des talents d’autrui. La question générale que nous pourrions adresser à ce texte sera de demander si Kant pourra parvenir à emporter la conviction d’une identité réellement autonome du fait moral comme respect universel pour la loi morale — sans pour autant présenter celui-ci, ni comme pure Schwärmereï (affection d’illumination et d’enthousiasme pathologiquement déterminée, et par conséquent éminemment sujette à caution), ni comme pure déduction transcendantale des catégories de la raison pure pratique.

 

 

 

 

 

Si vivre c’est agir conformément à des lois qui sont données dans la représentation, pour Kant l’humain se distingue de l’animal en ce qu’il agit non pas sous la détermination de lois, mais sous la représentation d’une détermination par la loi. C’est pourquoi la représentation de la loi ne peut être possible que dans une raison, quelque soit son degré de puissance — homme, extra-terrestre rationnel ou ange. La représentation rationnelle de la loi morale, en tant qu’elle est raisonnable, est universelle : elle contient une même validité partout et pour tous. L’animal peut bien se représenter des effets particuliers et lointains d’une loi de la nature. Mais il ne peut jamais se représenter la loi en son élément purement formel, a priori. Kant critique alors de ce point de vue les morales eudémonistes, autrement dit les morales de l’intérêt ou morales aristocratiques, dans la mesure où elles ne sont pas véritablement raisonnables (eulogon). En effet, elles ne sont pas conformes au principe de la moralité, elles sont seulement rationnelles au sens où elles apparaissent comme le produit d’un calcul habile (logikon). C’est en fonction de la représentation du bonheur comme fin pragmatique que l’orgueilleuse morale stoïcienne, toute imbue de son superbe amour-propre, détermine ce qu’est la vertu.

Mais agir conformément à la vertu pour trouver le bonheur, c’est selon Kant agir par intérêt, sans saisir ce qu’est véritablement l’intérêt moral, à savoir le fait de ne considérer comme finalité que le simple respect pour la loi morale, indépendamment de tout résultat concret. En effet, le bonheur, comme effet attendu et escompté, ne saurait se constituer en principe de détermination d’une action véritablement morale, c’est-à-dire seule authentiquement vertueuse. L’impératif catégorique qui commande à la volonté de se placer sous l’obligation de se régler exclusivement sur la forme pure de la loi (qui est son universalité) n’est nullement un quelconque impératif technique ou pragmatique qui ne ferait alors que contraindre la volonté à subir et assumer ses propres caprices et fantaisies selon un rigoureux déterminisme naturel. Dans ces conditions, tous les moralismes de l’efficacité du résultat demeurent étrangers au véritable bien moral, qui consiste dans la saisie immédiate de la pure forme universelle de la loi.

L’intention pure, universalisable et soustraite à toute détermination empirique, tel est l’être même de la bonne volonté. Celle-ci n’est jamais volonté de ce qui peut apparaître comme bon à l’imagination (la fantaisie), mais seulement ce qui, seul, dans la volonté demeure bon : le désir incontournable, et pourtant constamment contourné et controuvé en fait, de l’universel. Mais on pourrait ici légitimement objecter à Kant que cette injonction de se représenter exclusivement et uniquement la loi en sa pure forme logique (la non-contradiction de l’universalisation) reste bien abstraite et bien peu motivante. L’expérience prouve qu’on agit toujours, même après mûre délibération vertueuse (quand la vertu est pensée comme habitude acquise) par une subite et soudaine illumination enthousiaste. Celle-ci alors ne peut absolument pas supporter la moindre considération de formalisme logique — par exemple : puis-je vraiment universaliser sans contradiction la maxime de mon action présente? —, sous peine de s’inhiber immédiatement. Bergson note bien d’ailleurs que pour agir nous devons, non pas exclure toute délibération, mais arrêter arbitrairement de penser au moment où nous décidons brutalement d’agir — “passer à autre chose”, selon la formule frappante de Bergson. C’est ce qui fait dire à Péguy que “Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains”. Il entend ainsi le fait qu’à force de décomposer la représentation d’une action on en vient à s’empêcher d’agir. En effet cette décomposition apparaît sous la forme dichotomique et consiste à séparer ce qui ressortit et a trait à la volonté sainte (immédiatement déterminée par l’universalité de la loi), et ce qui se rapporte à la volonté pathologiquement déterminée comme mélange de l’intention et des inclinations sensibles propres au tempérament individuel. En effet, on n’est jamais certain qu’une action sera accomplie purement par devoir (sous l’obligation de la loi) ou seulement conformément au devoir — en masquant la tyrannie des contraintes et des intérêts pragmatiques nécessairement liés à l’inclination sensible.

Mais précisément la riposte kantienne peut être immédiate, car elle est contenue dans le texte même de la formule affirmative qui s’expose à une réfutation éventuelle. La morale ne saurait nullement être une casuistique jésuitique qui raffinerait à l’infini dans le partage entre les tenants et les aboutissants d’une intention ou d’un résultat. En effet, la morale kantienne ne se propose pas de partir des actions empiriques pour tirer d’elles, au terme d’une analyse quasiment chimique, aussi vaine qu’exténuante, le principe moral d’une action en toute sa pureté après élimination des résidus de l’inclination sensible et de l’intérêt caché. Mais il s’agit au contraire pour Kant de partir du fait moral, qui n’est ni un constat empirique (et pour cause, puisqu’il est invisible et ne peut qu’ordonner l’expérience en la subordonnant régulativement), ni une démonstration mathématique (il ne peut être rigoureusement déduit). Il se révèle au contraire établi comme postulat de la raison pure pratique.

On pourrait alors objecter qu’il se forme un cercle logique entre, d’un côté, ce postulat de la raison pure pratique (la liberté de la volonté ou l’autonomie) auquel Kant prétend parvenir, et de l’autre côté, ce postulat qui, loin d’être analytiquement déduit, rend seul possible cette déduction. En effet, un passage analytique s’effectue dans les deux premières parties des Fondements de la métaphysique des moeurs entre la morale populaire ressentie vulgairement (sans connotation péjorative) et la métaphysique des moeurs connue philosophiquement. Mais c’est alors que la Note kantienne prend toute son importance, en introduisant la notion de respect pour supprimer l’impasse de ce cercle logique. C’est précisément la notion de respect qui permet de maintenir la volonté, dans la pureté de sa forme de volonté bonne, dans un lien direct avec elle-même en tant que telle. Il ne s’agit pas en effet de rapporter la bonne volonté à une loi à laquelle elle se soumettrait par contrainte, de manière extérieure (hétéronome) et dont il faudrait alors chercher un principe déterminant en dehors de ce qui, dans la volonté, est pensé comme bon : l’universalisation non contradictoire, autrement dit véritablement dés-intéressée. Il s’agit au contraire de comprendre que la volonté se soumet obligatoirement (par un pur lien intérieur et immédiat) et non cœrcitivement, — donc en tant qu’elle se soustrait à des connexions causales dont la successivité la laisserait indéterminée —, à la loi, en tant qu’elle est absolument identique à cette volonté.

Mais subsiste la difficulté de savoir si Kant, sous le terme de respect, n’explique pas la présence de la loi morale dans la conscience, selon le défaut courant très souvent dénoncé de l’obscurum per obscurius (expliquer l’obscur par l’encore plus obscur).  Peut-être l’obscurité inhérente à l’idée de la présence en toute conscience raisonnable — irréductible par la rationalité et inconstatable dans l’expérience — du fait moral, est­-elle aggravée par une explication plus obscure encore que lui-même. Que valent en effet d’un point de vue de la logique du sens l’explication et l’explicitation du respect par un sentiment non sentimental soustrait à toute affection se rapportant aux inclinations sensibles du tempérament?

Comment expliquer dès lors que le respect soit un sentiment non affectif, au sens courant de ce terme, quand un objet extérieur affecte nos sens? Mais au contraire que signifie le fait que ce sentiment puisse correspondre à la pure spontanéité d’un concept de la raison, celui d’universalité précisément? Qu’est-ce qui conduit Kant à accorder que le respect est un sentiment, encourant alors immédiatement la menace de l’objection selon laquelle le respect étant pathologique (déterminé par des affects), il ne peut fonder de manière désintéressée l’obéissance à la loi morale? L’adversaire du kantisme, comme nous l’avons vu, pourrait dans ces conditions dénoncer légitimement dans cette vision kantienne de la morale un arbitraire invincible dû précisément à un trop grand formalisme et une trop grande abstraction.

 

 

Mais Kant, contrairement aux apparences, ne semble nullement battre en retraite, il ne fait aucune concession. Il n’a pas à en faire, puisque l’universalité de la loi reste de son côté, comme elle se trouve aussi, précisément et par la force des choses, du côté de l’adversaire, qu’il le veuille ou non. La loi morale vaut en effet pour tous, y compris pour le méchant et l’insensé, qui tentent désespérément de s’étourdir en l’ensevelissant maladroitement au fond de leur coeur. Mais dans ce lieu, précisément et conformément à sa nature, elle ne s’en établit et affermit que mieux. “Conscience ! Conscience ! Instinct divin ! Immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. Juge infaillible du bien et du mal, Toi qui rends l’homme semblable à Dieu. C’est Toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions. Sans Toi, je ne sens rien qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreur en erreur avec un entendement sans règles et une raison sans principes.” (Rousseau, Emile, livre IV Profession de foi du vicaire savoyard). Mais le formalisme et le rigorisme kantiens demeurent sans faiblesses et sans failles. Car on ne saurait déduire ce qui doit être en droit (selon le droit suprême et souverain de la raison), de ce qui est en fait (selon le fait contingent de l’expérience). Dès lors l’impuissance, bien normale et naturelle, à découvrir la morale concrètement et effectivement, ne prouve absolument rien contre l’existence de celle-ci. Bien au contraire! Pour penser contre la morale, il faut nécessairement penser tout contre elle, ce qui revient à l’affirmer au moment même où l’on prétend la nier. Car pour Kant l’existence du fait moral, ou ce qui revient au même l’autonomie de la volonté, constitue un postulat (non constaté et non démontré) de la raison pure pratique. Ce postulat constitue pour celle-ci le seul recours pour se représenter suivant un sens cohérent et naturel, — pour peu qu’elle y songe —, le but final de toute action. Certes, la finalité naturelle des actions techniques et pragmatiques n’est nullement morale, mais axiologiquement neutre. Cependant, la recherche du sens ultime de la vie d’une conscience humaine, pour peu qu’elle y songe, aboutit nécessairement à la représentation, comme but final, de cette nécessité d’agir par devoir, autrement dit par respect pour la loi morale.

 

Le sentiment de respect accompagne donc nécessairement, comme en une harmonie pré-établie (conformité analogique a priori), la représentation spontanée du concept d’universalité. Ce que la volonté ou la conscience respectent, c’est précisément l’universalité qui les constitue dans la représentation de la possibilité d’une pure intention. Et il ne s’agit nullement ici d’une Schwärmereï, autrement dit d’une illumination enthousiaste aussi obscure que fugace. Car la moralité demeure radicalement étrangère à toute religiosité en dehors des limites de la simple raison. Il ne s’agit pas davantage de s’enfermer stérilement dans le respect d’une idolâtrie quelconque, mêlée de fascination (inclination) et de répulsion (crainte). Car le respect est la conscience rationnelle d’un accord nécessaire et invincible entre le désir profond, essentiel, de la volonté et l’universalité de la loi. Il ne saurait se penser comme un mobile déterminant un certain comportement de la volonté. On ne se subordonne pas ici par respect. Mais à l’inverse on respecte ce sentiment invincible, fait d’humilité et non d’humiliation, d’une subordination nécessaire à la loi. Le respect au sens courant du terme implique le maintien d’un écart d’altérité entre le dominant et le dominé, el commandant et le commandé. On respecte parce qu’on aime sans être aimé, on respecte parce qu’on craint sans être craint. Mais toujours le principe de cet écart reste hétéronome, autrement dit indépendant des deux pôles de ce respect; qui le subissent passivement. Le dominant subit autant le respect que le dominé : d’où la solitude des grands et des âmes élevées.

Tout au contraire apparaît le respect dont parle Kant. Il se pense comme l’effet, immédiat et invincible, de la présence effective de la loi morale dans la volonté. La volonté dans ce cas de figure se respecte intégralement elle-même, en son autonomie absolue. C’est pourquoi le respect intérieur est purement inconditionné. Il n’est pas issu d’un déterminisme extérieur. Il porte la marque indéfectible que la volonté est devant elle-même, entièrement, sans écart, distance ou altérité possibles.

On constate donc que l’utilisation kantienne de la notion de respect se montre radicalement neuve. Elle ne saurait se réduire à un simple subterfuge destiné à masquer une inconséquence logique quelconque. La représentation du respect n’est pas une simple métaphore, importée frauduleusement et subrepticement sans aucune garantie, du domaine de la psychologie quotidienne dans le domaine de la métaphysique. Le domaine de la psychologie concerne l’amour et l’admiration, ou la crainte et la répugnance. Le respect comme notion n’y trouve nullement son sens propre, de même qu’il ne trouve pas un sens figuré dans la sphère de la métaphysique. Tout à l’inverse, Kant va montrer que l’expérience courante du respect empirique ne contrevient pas aux déterminations intrinsèques du respect entendu métaphysiquement. Mais celles-ci s’y trouvent au contraire corroborées. L’autonomie de la personne constitue sa dignité propre en ce qu’elle ne peut pas être traitée comme une chose, mais comme un fin pour elle-même et pour toute conscience. En effet, en tant que concept universel, la “personne” n’est aucun individu, “personne” en particulier, mais l’être même de toute conscience raisonnable. La “chose”, symétriquement, se réduit à un simple objet, entité visée comme moyen d’instrumentalisation et de consommation du plaisir et de l’intérêt.

Ce respect de la personne, en soi-même et dans l’humanité, nous rend humble mais sans nous humilier. L’humiliation s’analyse comme un sentiment qui reste enfermé dans la sphère de la morale de l’intérêt. Par l’humiliation une contrariété est assénée à l’amour-propre, qui par définition ne recherche que son propre intérêt dans la satisfaction de ses penchants naturellement déterminés.

Mais le respect kantien semble apporter la simple représentation de l’humanité. Celle-ci doit s’analyser comme le renoncement vertueux et héroïque de la conscience humaine, pourtant empreinte de finitude impuissante, à tout ce qui précisément serait susceptible de l’étourdir, de la dissiper et de la divertir. S’arrachant alors un instant à l’illusion néfaste de se croire plus qu’elle n’est en réalité, elle se tourne vers ce qu’elle doit être (donc ce qu’elle peut vraiment et effectivement être) : la conscience respectueuse de l’universalité de la loi morale. C’est alors que Kant complète sa mise au point par la présentation d’un cas de figure concret. Celui-ci ne prouve rien, mais il peut corroborer en l’illustrant ce que nous pourrions nommer une description analytique de ce qu’est l’autonomie de la volonté. Il ne s’agit pas d’une construction de concept. Car le concept de respect ne se voit pas assigner une intuition qui lui corresponde a priori, car Kant ne peut raisonner que par analogie, en faisant “comme si”. Cette autonomie invoquée transcendantalement se pense comme faculté de se donner à soi-même sa propre loi et de s’y tenir. Mais elle apparaît aussi comme le postulat nécessaire de la raison pure pratique par lequel celle-ci donne un sens au but final de son rapport au monde et à l’action. Elle s’y maintient grâce au sentiment du respect, qui demeure la marque d’une indéfectible — sans écart ni altérité — identité avec elle-même.

Kant confirme et concède en outre que le respect moral entretient quelque analogie avec le respect affectif ou psychologique. Mais il ne saurait se rapporter à un individu comme ensemble de déterminations subjectives et d’inclinations sensibles unies sous un même tempérament. Il renvoie en revanche seulement à une personne, en tant que par son caractère intelligible elle porte en elle l’essence de la loi morale. Car par ce caractère intelligible elle reste capable de se déterminer a priori suivant la loi du devoir et d’être absolument cause, par ses représentations, de l’objet même de ces représentations. Cette faculté se présente comme la définition même de la liberté pratique. L’archétype de la loi morale ne peut donc pas être schématisé par une intuition : car nous sommes dans l’ordre du postulat régulateur et non du concept constitutif. Il peut être seulement symbolisé par un ectype (un exemple, un échantillon) extrait du contenu général de l’expérience.

Kant montre par cet exemple que le respect présente un contenu qui est la conscience d’une analogie entre ce que nous devons trouver en nous-mêmes, d’une part, et d’autre part l’idée de ce que doit être toute autre personne, pour lui et pour nous. L’imitation morale n’est pas l’imitation artistique. L’artiste qui admire les proportions d’un modèle respecte celles-ci en s’y réglant extérieurement. Au contraire, la conscience morale reçoit de l’intérieur l’incitation à se comporter par elle-même et pour elle-même comme si autrui était moralement ce qu’elle se représente qu’il doit être. Cette réception de l’incitation ne passe pas par la médiation de la faculté de juger esthétique, autrement dit l’exercice du goût qui se manifeste et se réfléchit dans une belle imitation artistique de la nature. Mais cette médiation se rapporte au contraire à la faculté de juger téléologique, comme raison pure pratique se représentant le but final de l’humanité.

Kant a implicitement voulu montrer dans ce texte que sa perspective morale n’est autre en réalité que l’édification originale de la morale universelle. Celle-ci n’est pas in-intéressante, au sens où elle serait trop abstraite, formaliste, rigoriste, coupée des réalités concrètes de l’action et de la vie humaine. Elle est seulement dés-intéressée, car elle dénonce toutes les impostures, mystifications, usurpations et tartuferies diverses de la morale, de l’intérêt bien compris et bien calculé. “Il peut y avoir de la bonne conduite sans vertu, de la politesse sans bienveillance, de la bienséance sans dignité”. (Métaphysique des moeurs, Doctrine de la vertu). Ces états de fait ne prouvent précisément rien contre le fait moral, qui reste l’opposé ontologique du mal moral. Ce mal radical se pense comme grandeur négative positivement constituée et consistant dans la tentation in-éradicable de souiller (mélanger) la pureté de la loi morale en nous, en y produisant des interférences d’inclinations psychologiquement extorquées. Mais pourtant malgré cet état de fait du mal radical, le sentiment d’universalité inconditionnelle demeure indéfectible :”Deux choses remplissent le coeur d’une admiration et d’une vénération toujours croissantes et toujours nouvelles, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le Ciel étoilé au-dessus de moi et la Loi morale au-dedans de moi”. (Critique de la raison pratique, conclusion). C’est pourquoi la notion de respect, clairement et définitivement repensée, reste au coeur de la perspective et de l’explicitation kantiennes de la morale universelle. Car, comme le souligne la dernière phrase du texte, le respect reste l’intérêt exclusif de la moralité. La moralité ne peut se préserver qu’en séjournant (s’immergeant dedans, étymologiquement) dans le respect, indéfectiblement et invinciblement. Elle doit, et elle peut donc, s’intéresser (inter-esse) au respect.

Christophe Steinlein (octobre 1987).

 

 

 

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