DISSERTATION 18

SUJET : Le sensible, est-ce l’incommunicable?

 

 

 

La notion commune de sensible implique que quelque chose doit être rapportée sous forme de sensation ou de sentiment à une subjectivité finie, singulière, spatialement séparée d’autres individus également sensibles, autrement dit capables d’être affectés. Par opposition, l’intelligible serait ce qui est indépendant de la spatialité du corps propre. En effet il est rapporté à un intellect, certes localisé dans l’individu, mais ne faisant nullement intervenir les conditions de la perception ou de la sensation. Certes, la tradition distingue les sensibles communs et les sensibles propres. Les couleurs, les sons, les odeurs et la surface des corps sont donnés à tous, au sens où elles peuvent être partagées à partir d’une source commune. Il n’en va pas de même pour ce qu’on nomme les sensations internes : chaleur, douleur, mouvements cénesthésiques, par opposition aux mouvements kinesthésiques.

Cependant la question est de savoir si, et comment, on peut extérioriser par la représentation une sensation par définition subjective et singulière. Apparemment en effet personne ne peut se mettre dans la peau d’un autre pour éprouver et ressentir, hic et nunc, entadè kaï nun ses sensations, ses émotions, ses sentiments et en général tous les affects qui n’ont de sens que s’ils affectent une subjectivité. Le langage, comme faculté de conceptualisation et de représentation abstraite, peut-il constituer un moyen pour communiquer les impressions sensibles qui, causées par des modifications du milieu extérieur, viennent se déposer dans la subjectivité?

Mais alors si l’on parvient à communiquer des concepts représentant l’incidence des sensations sur la subjectivité, ne risque-t-on pas de perdre la substance même du sensible, ce qui constitue peut-être le vif de la sensibilité? A moins de montrer que ce qui dans le sensible prétend être irréductible au concept et à la représentation abstraite n’est que confusion qui s’ignore et pour substantiel ce qui n’est peut-être qu’un non-être. Mais peut-être pourra-t-on dégager, par la notion d’intersubjectivité, un nouveau mode de communicabilité, non plus d’ordre conceptuel (procédant par déplacement et abstraction), mais de l’ordre de la pure présence silencieuse et ouverte des ouverte des sensibilités individuelles au sein du monde sensible.

 

 

 

 

La tradition a entretenu une dévalorisation, une dépréciation constantes du monde sensible, autrement dit l’ensemble des apparences empiriques et de leurs incidences supposées sur les subjectivités sensibles. Les excitations sensorielles qui proviennent de la modification physique du milieu extérieur et qui impressionnent un individu singulier, ne peuvent être saisies par un autre individu que par les réactions ou manifestations physiologiques qu’il observe sur le sujet témoin. Certes, celui-ci peut aussi observer silencieusement ce qui en lui semble se modifie, et le transcrire par le moyen de concepts, ou bien encore, en essayant de produire en l’autre ce qu’il croit être l’analogue de ses propres sensations et impressions. Cependant dans ces deux derniers, rien n’est sûr. En effet quel moyen a-t-on de faire comprendre par des concepts ce qui ne peut être saisi que par l’unité d’une seule subjectivité? Quand nous parlons d’une certaine sensation de chaleur, ou de douleur, sommes-nous sûrs de parler de la même chose?

Certes la question n’est pas ici de savoir s’il existe des universaux, autrement dit des mots qui renvoient à des réalités purement intelligibles, à tout autre chose qu’à des sensations dont la modalité est commune : nous sommes tous en effet affectés par des impressions de lumière, de chaleur, de douleur. L’incommunicable ne se trouve donc pas dans cette communauté d’expériences dont chacun trouve des équivalents à proposer aux autres grâce à des situations analogiques, mais simplement dans l’idée d’une antitypie des corps vivants. L’antitypie est en effet la propriété d’un corps vivant possédant une unité, un sens commun, siège où convergent toutes les informations sensorielles pour entretenir précisément une sensation permanente d’unité, de continuité et d’homogénéité. Un tel corps vivant sensible, animal ou humain, est un lieu sensible, insubstituable à  tout autre, ce qui rend la présence de la sensation absolument singulière, irréductible à toute tentative pour l’exprimer par le langage.

La tradition a tenté de dévaloriser la sensation, parce que se rapportant à une sensibilité individuelle, elle reste irréductible à tout autre, alors que le concept est ce qui circule uniformément à travers toutes les intelligences individuelles. Mais on peut essayer de récupérer l’originalité essentielle de la sensation en cherchant à montrer qu’on pouvait la mesurer et ainsi qu’elle pouvait se ramener à un concept, autrement dit être communiquée. Quand on parle d’une sensation, quand on raconte ou quand on décrit ses impressions à autrui, on se fait certes comprendre par la forme conceptuelle du discours accompagné pour plus de précision d’une expérience analogique par laquelle nous tentons de mettre autrui dans le même état de réceptivité que celui qui est le nôtre : “Tu vois ce que je vois?”, demande-t-on couramment à autrui pour essayer de lui faire partager, de le faire participer à, nos propres impressions. Qu’est-ce qui est alors ici échangé? Une idée commune, un accord des esprits sur un objet qui reste définitivement enfermé dans la singularité de la subjectivité.

 

 

 

 

Cependant dans la question initialement posée subsiste un soupçon qu’on pourrait expliciter. En dépit des apparences qui nous présentent des situations et des modalités communes pour exercer notre sensibilité, on serait enclin à penser que l’essentiel du sensible reste inaccessible à tout autre qu’à celui qui en fait à un moment donné et dans des conditions données l’expérience privilégiée. Il y aurait donc peut-être un soupçon indigné mais légitime de la part du rationaliste devant cette trop grande facilité, coquetterie ou snobisme, à déclarer incommunicable ce qu’on ne veut pas prendre la peine d’expliciter, ou bien ce que l’on veut survaloriser facticement. Une détermination de l’être ou de l’existence peut-elle échapper à l’explicitation par le concept? Le langage ne doit-il pas être le moyen universel pour exprimer suivant une commune mesure l’ensemble du réel? Le sensible n’est-il pas de l’intelligible confus, enveloppé, non encore explicité? C’est peut-être le droit d’une sensibilité de se refuser à toute communication en cherchant au contraire à se replier sur elle-même. Mais c’est un devoir de ne pas se prétendre pour autant incommunicable.

Une jouissance sensuelle, pour intense qu’elle soit (par exemple dans la sexualité), en prétendant être au-dessus de toute description ou communication verbales, ne fait peut-être que dénoncer et trahir à son insu sa propre inconsistance, confusion ou pauvreté. En somme les mots ne manquent jamais pour dire quelque chose, car le logos imprégnant toutes choses nous pensons dans et par le mot,  mais c’est peut-être au contraire la chose que l’on prétend ne pas pouvoir exprimer qui manque d’être. On peut envisager le cas de l’expérience mystique, l’extase par laquelle l’individu privilégié se tient pour un instant fulgurant, en dehors de la sensibilité commune et courante puisqu’il est emporté et ravi par une présence intérieure extraordinaire et pour ainsi dire surnaturelle : par exemple la nuit de feu de Pascal, du 16 novembre 1654, dont la description  fut consignée par le penseur dans son Mémorial. D’un côté et d’un point de vue rationaliste on peut expliquer cette hyperesthésie mystique par des raisons physiologiques et psychologiques (hystérie). On peut aussi tenter d’expliquer cette prétention à ressentir plus qu’on ne peut dire même avec tout l’enthousiasme et la bonne volonté possibles par une confusion de l’état intérieur de l’individu qui ne veut plus ressentir l’unité de son identité habituelle. Contrairement au cas du sentimental, de l’écorché ou du persécuté affectif, tel que l’a été par exemple un Rousseau, et qui délibérément se referme sur lui-même dans un mutisme et un silence insurmontables — “Dans ce monde il faut que le coeur se brise ou se bronze”, dit Chamfort —, le mystique veut communiquer et faire partager l’intensité de ses sentiments, de sa passion.

C’est peut-être dans l’expérience mystique, pourtant si décriée et si soupçonnée, qu’on peut trouver la communion sensible, à condition de la réinterpréter en  lui ôtant sa référence au suprasensible. En effet, le suprasensible ne peut précisément jamais, par définition — et même par miracle descendre en villégiature dans le sensible. En préservant toutefois la dimension charismatique du rayonnement d’une sensibilité exacerbée et exaltée, on esquisse un début de solution à la question de savoir si dans le sensible, l’essentiel ou plutôt le substantiel (car l’essence appartient par définition au monde intelligible) est incommunicable ou incommensurable.

On sait par ailleurs que la joie mystique est contagieuse, à la différence de toute autre détermination du sensible, comme l’information sensorielle, la jouissance sensuelle ou l’affection sentimentale.  Ceci non pas par l’effet d’un envoûtement incompréhensible ou d’une action surnaturelle. Mais parce que le centre de l’affection veut profondément se déplacer à l’extérieur, par un rayonnement, une irradiation charismatique, sans rester confiné au centre de la subjectivité, comme c’est le cas pour la sensation, la sensualité et la sentimentalité, qui veulent toujours se rapporter à l’unité intérieure de l’individu sentant et sensible.

 

 

 

 

 

Le mystique exalté, mais non fanatique, l’homme charismatique sont doués d’une vision intérieure qui les fait accéder au sentiment et à la passion très intenses d’uns certitude que l’être est, en son essence, amour. Par conséquent, ils cherchent, en invitant tout être à partager cet amour en y participant, à se mettre à la place de tout autre. Non par simple déplacement ou transposition impossible en effet, mais par un mode de présence qui suscite chez l’autre le désir, non pas d’imitation, extérieure et servile, mais d’exemplification.

La sensibilité du sentiment et de la sensation mystiques se propage ainsi d’individu à individu. Non par un miracle inexplicable ni par une action mécanique tout aussi peu intelligible dans ce cas. Mais par un réveil, un déploiement presque organiques d’un germe présent dans toute sensibilité individuelle et qui se développe sous l’ambiance et dans l’élément d’un rayonnement. C’est ainsi la sensibilité à l’esprit et au sentiment d’amour, à savoir l’unité, la complétude, l’harmonie qui se développent dans chaque individu. Non par génération spontanée, mais par activation d’une sensibilité par une autre. Et si cet exemple ne semble pas convaincant, on peut toujours en faire l’analogue d’une détermination privilégiée du sensible : l’oeuvre d’art. En effet l’oeuvre d’art se présente comme une réalité qui s’offre entièrement à la sensibilité individuelle — la sensation d’agrément ou de désagrément, éminemment subjective. Elle amène pourtant une résonance universellement reconnue. En effet elle est universellement exigée pour satisfaire l’exigence propre à la sensibilité humaine d’être unifiée et comme élevée par et dans l’idée de beau. Cette résonance se propage parce qu’en chaque subjectivité se tient et se trouve la possibilité de résonner à l’unisson de l’idée de beau.

Il existe donc un sens commun esthétique qui est précisément ce qui, par nature, est exigé par la raison afin qu’elle confère à la sensibilité un sens unifié. Or ce sens de l’unité esthétique du beau ne se trouve pas enfermé dans l’objet sensible pour être rendu ainsi incommunicable ou délivré de manière sporadique et incompréhensible. Mais il est ce qui, par la présence de l’oeuvre d’art, est suscité dans l’intériorité de chaque individu après que sa sensibilité ait été préparée par la médiation de l’éducation esthétique (bien que la fulguration du beau reste un phénomène absolument immédiat). Ainsi l’unité de la sensibilité esthétique n’est pas obtenue par une communication, une mise en commun au terme d’une abstraction à partir de l’objet sensible. Mais au contraire l’unité de la représentation esthétique, de la sensibilité à l’idée de beau, se tient toujours déjà là dans chaque subjectivité sensible, prête à se déployer par le simple contact spirituel avec la présence de l’oeuvre d’art.

 

 

 

 

Ainsi saisit-on mieux l’idée qu’une sensibilité individuelle n’est jamais radicalement isolée. Mais au contraire elle apparaît toujours en relation avec toutes les autres, virtuellement, dans l’horizon indépassable parce que transcendantal de l’intersubjectivité. Car cet horizon se tient toujours en deçà de la perception esthétique en tant qu’il est sa condition de possibilité. Nous pouvons alors en déduire que le sensible n’est pas l’incommunicable. Nous accédons alors en effet par la notion de corps propre, reprise et complétée par la notion de moi-peau, en tant que ces notions montrent que la sensibilité ne se réduit pas à la simple sensorialité physiologique dont le fonctionnement reste isolé. Mais au contraire l’essence de la sensibilité est cette présence au monde, par laquelle nous pouvons élargir la notion de sensible. Et cela en évitant un double écueil : la réduire à l’objet de la sensorialité ou à l’inverse la fondre dans une idée pure qui désincarnerait le sensible, en lui soustrayant sa propre chair et en l’opposant idéalement à l’idée d’intelligible.

Nous ne devons cependant pas pour autant devenir empiriste et affirmer que l’idée dérive du sensible. Mais on peut néanmoins établir que les sensible est la texture et la chair de notre monde dans lequel “Les parfums, les couleurs et les sons se répondent”. De telle sorte qu’on ne puisse plus reléguer et enfermer le sensible dans l’obscurité et le silence d’une subjectivité qui n’a de sens que parce qu’elle est ouverte sur le monde, dans une déhiscence, une apérité infinies, et une réciprocité totale.

Le sensible apparaît comme le lieu même des correspondances tissées du monde dans le monde. Il n’est pas confus en lui-même, ou incommunicable en soi. Il l’est seulement pour un mythe immémorial de la caverne, qui refuse de comprendre le sensible par le sensible. Ce mythe, par ailleurs parfaitement brillant et suggestif en ce qu’il exalte la grandeur de l’idée, se condamne ici cependant à appliquer vainement les catégories de l’intelligible sur ce qui reste pourtant antérieur à celui-ci, et il ne produit alors qu’une impression confuse de confusion. En ce sens l’effort intelligible demeure très peu intelligible puisqu’il refuse obstinément de distinguer la communication — qui est sa propre essence — et la communion, qui est l’essence du sensible.

 

 

Christophe Steinlein (avril 1992).

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